« Les porteurs de journaux partaient de la rue Montmartre avec la condamnation de l’Europe sous le bras. »

Tous les ans début octobre, je pense à l’œuvre majeure de Jules Romains (1885 – 1972), les vingt-sept tomes de la série « Les Hommes de Bonne Volonté » (1932 – 1946), et qui racontent vingt-cinq années de la vie de Paris, de la France et de l’Europe, du mardi 6 octobre 1908 au samedi 7 octobre 1933.

Le premier tome s’intitule « Le 6 octobre ». Le dernier tome s’intitule « Le 7 octobre ». Ces deux tomes contiennent de vastes tableaux de Paris, de la France et de l’Europe.

La date du 6 octobre 1908 n’a pas été choisie par hasard : c’est le lendemain de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie, jalon important de la marche vers la guerre de 1914. L’œuvre est construite sur l’idée d’une « onde historique », avec le pied de l’onde, sa crête, sa chute — la guerre de 1914 et tout particulièrement Verdun étant la crête. La vague de l’Histoire pour une génération. Jules Romains avait 31 ans en 1916.

Tous les ans début octobre, depuis bientôt trente ans, je repense à cette œuvre peu à peu oubliée, je repense à cette époque peu à peu oubliée. C’est une œuvre importante pour moi ; c’est notamment une des raisons qui a amené le provincial que j’étais à devenir francilien, pour le meilleur et pour le pire.

J’ai déjà partagé sur ce blog quelques-uns de mes passages préférés de cette œuvre ; je continue aujourd’hui, vendredi 6 octobre 2017.

Cette oeuvre, comme toute œuvre littéraire, vous laisse des phrases que vous n’oubliez pas. J’ai soulignées les miennes en gras dans les extraits ci-dessous du grand tableau « Présentation de Paris à cinq heures du soir », le mardi 6 octobre 1908, il y a 109 ans.

Je vous souhaite une agréable lecture.

CHAPITRE XVIII – PRÉSENTATION DE PARIS À CINQ HEURES DU SOIR

Quand enfin Louis Bastide se trouva rue Lamarck, arrêté, tremblant de fatigue, le cœur battant trop fort, son cerceau bien rangé contre lui (il s’appuyait dessus, du creux de l’aisselle, et il sentait plier le bois élastique), l’ombre commençait à sortir de toute l’épaisseur et par toutes les fissures de la ville du monde la plus dense. À mi-hauteur entre la terre et la nue, les parties du crépuscule se rassemblaient peu à peu comme font les murmures d’une foule ; et si là-haut la lumière azur et or du 6 octobre continuait à chanter, c’était toute seule. Paris déjà ne l’entendait plus. Devant le porche du Sacré-Cœur, des provinciaux, des étrangers, arrivés de la veille, regardaient Paris gagné par les mouvements onduleux de l’ombre, et se faisaient désigner les monuments. D’autres, au loin, quittaient la lanterne du Panthéon, les tours de Notre-Dame, s’attardaient dans l’escalier de la tour Eiffel, tout transis de vent et de vide. Du balcon de son atelier, rue Caulaincourt, un peintre voyait houler les faubourgs du Nord, avec leurs usines, leurs fumées, les flocons blancs des locomotives jusqu’aux coteaux de Pierrefitte. Un autre, par un vitrage poussiéreux et fêlé, au dernier étage d’une vieille maison de la rive gauche, découvrait une échappée très singulière sur des cheminées et des pignons. Des autobus à impériale se croisaient sur le Pont-Neuf. Accoudée à sa fenêtre, Germaine Baader regardait s’éloigner Gurau, qui s’était attardé auprès d’elle. Les toits du Louvre brillaient encore d’un côté. La Seine envoyait une haleine noire et froide. Germaine rêvait aux rois et aux favorites ; aux palais, aux prisons, aux noyés ; aux chemins de la puissance qui sont durement tracés par les hommes et où se promènent de belles femmes. Dans le centre, les amples mouvements du soir, les longues montées vers le Nord et vers l’Est, pareilles à un souffle interminable, s’annonçaient à peine. L’animation avait abandonné l’intérieur de la Bourse et des banques, diminuait aux étages des immeubles commerciaux mais pour augmenter et s’alourdir dans les rues. Les boutiques s’allumaient par le fond. La rumeur faisait des nodosités. Rue Lamarck, Louis Bastide, faufilant son cerceau entre les visiteurs inquiets et les marchands de médailles, avait repris sa course, et un enfant redescendait se confondre avec la masse de la ville où naissait le pétillement de la nuit. Des sirènes sifflaient. Les horloges des gares marquaient cinq heures. Quatre, sept, onze trains express marchaient sur Paris. Les quatre qui rampaient au loin sortaient à peine de province. Ils venaient de quitter les dernières grandes villes que Paris laisse croître à distance. Elles jalonnent autour de lui un cercle qui est comme le dessin de son ombre. Dès qu’on y pénètre, Paris impalpable a commencé.

Trois autres, beaucoup plus près, traversaient des campagnes imprégnées et soumises, mais encore belles, dans le flux oblique d’un couchant mordoré. Ils arrivaient au deuxième cercle, celui que tracent à une douzaine de lieues de Notre-Dame les chefs-lieux des vieux pays d’Ile-de-France.

Les quatre express qui accouraient les premiers touchaient déjà la proche banlieue, s’y enfonçaient en ralentissant. L’un venait de Lyon, un autre de Lille, un autre de Bordeaux, un autre d’Amsterdam.

* * *

Une partie du centre commençait à se détendre. Un vif courant de voitures se portait dans la direction de l’Ouest, et un grouillement continu de piétons gorgeait toutes les voies qui vont de la Concorde à la Bastille. C’était l’heure où dans les rues la proportion des riches est la plus forte ; où les grands magasins, âcrement illuminés, sont remplis de femmes ; où les femmes semblent partout plus nombreuses et plus heureuses que les hommes ; où il se fait dans les églises un léger bruit de prières à la seule lueur des cierges ; et où les enfants des quartiers populaires se poursuivent en criant sur les trottoirs.

Dans les stations du métro, des voyageurs, sans cesser de guetter le prochain grondement, examinaient le plan, cherchaient une rue. D’autres, qui les voyaient faire, avisaient le plan, regardaient aussi ; pour la première fois peut-être se rendaient compte de la forme de la ville, y réfléchissaient, s’étonnaient de l’orientation d’un boulevard, de la dimension d’un arrondissement. Des cochers, des chauffeurs chargeaient un client, écoutaient un nom de rue insolite. Alors, Paris se déployait dans leur tête, dans leur corps, un Paris tangible, fait de lignes vivantes, de distances ressenties, imbibé de mouvements comme une éponge, et déformé par le flux perpétuel des choses qui s’approchent et s’éloignent. Soudain, dans ce Paris qu’ils s’étaient identifié, la rue les piquait à un point précis, et ils allaient le trouver comme une démangeaison. Dans les bureaux de la Préfecture, à l’extrémité de couloirs crasseux, des hommes à manches de lustrine additionnaient des naissances, des cas de diphtérie, des accidents par véhicules hippomobiles et véhicules à moteur, des mètres carrés de chaussée asphaltée, des quintaux de viande sur pied, des billets de métro par station et par ligne, des prix de revient de kilomètre-voyageur. Penchés comme des anatomistes sur un Paris exsangue, ils en détachaient de longues lanières de chiffres.

Les gens des onze express pensaient à Paris. Ceux qui le connaissaient déjà se représentaient certains tournants de rue, des intérieurs, des visages ; faisaient d’avance leurs démarches, les gestes, les réponses, dans des lieux exacts ; s’étendaient d’avance dans un lit où le sommeil les atteindrait d’une certaine façon. Les nouveaux venus se posaient des questions, en posaient à la campagne au-delà des vitres, à leurs bagages, aux stations vite franchies, à la lanterne bombée du compartiment, à la face d’un voisin silencieux. Ils cherchaient et ramassaient avec anxiété toutes les visions de Paris qu’ils s’étaient faites. Ils développaient des décors imaginaires autour d’êtres connus. Ils douaient d’une voix, d’un regard, d’une corpulence, les noms qu’on leur avait écrits sur des bouts de papier. Aux abords de la périphérie, des spéculateurs en terrains piétinaient dans la boue de rues inachevées, levaient la tête pour reconnaître, d’après les lueurs du couchant, la direction du Nord, du Sud ; scrutaient de l’œil une vieille qui passait, un réverbère, le bistrot du coin, écoutaient le roulement d’un omnibus, flairaient le vent, comme si l’avenir allait leur parler à voix basse. Un marchand de lacets et de crayons, quittant la région de la porte Saint-Denis, descendait par le boulevard Sébastopol vers le Châtelet et l’Hôtel de Ville, comme si un instinct de poisson lui faisait pressentir que certaines eaux selon les heures sont plus ou moins favorables. Les voleurs à la tire, encore plus sensibles aux nuances de la foule, s’abandonnaient à des migrations analogues. Et les filles, qui n’ont pas de caprices, allaient fidèlement reprendre leur poste sur le chemin de ronde de l’amour charnel.

Alors, les lycéens, dans les salles d’étude, mordillant leur porte-plume ou fourrageant leurs cheveux, suivaient les derniers reflets du jour chassés par la lumière du gaz sur la courbure miroitante des grandes cartes de géographie. Ils voyaient la France tout entière ; Paris posé comme une grosse goutte visqueuse sur le quarante-huitième parallèle, et le faisant fléchir sous son poids : ils voyaient Paris bizarrement accroché à son fleuve, arrêté par une boucle, coincé comme une perle sur un fil tordu. On avait envie de détordre le fil, de faire glisser Paris en amont jusqu’au confluent de la Marne, ou en aval, aussi loin que possible vers la mer.

Ailleurs, dans une chambre d’hôtel, dans un grumeau de la foule, dans un compartiment d’express, il y avait quelqu’un, une minute, qui songeait à la forme ou à la grandeur de Paris. Quelqu’un cherchait un chiffre dans sa mémoire, comparait, s’étonnait. Certains consultaient des dossiers, des livres, un guide. Des voyageurs, qui avaient regardé Paris du haut d’une tour, supputaient, en redescendant l’escalier à vis, le rayon de cet horizon totalement humain. D’autres, venus de loin, se demandaient : « Y a-t-il plus de monde ici que dans le subway ?  » « Suis-je plus bousculé que sur les dalles de Cheapside ?  »

Mais les lycéens avaient tourné les yeux du côté de la carte d’Europe. Et on voyait encore la France, on la voyait tout de suite, comme quelque chose de cambré, presque de cabré à l’avant du continent, quelque chose pourtant d’un peu en retrait, de précieux, de protégé par des saillies plus aventureuses. L’Asie et l’Europe se tournent le dos ; l’Europe ruisselle vers l’Ouest ; l’Europe est une marche vers l’Occident. Paris, réduit à un point, piqué trop haut pour la commodité de la France, semblait se loger à l’endroit désiré par l’Europe. Moins bien placé pour les provinces que pour les nations, et pour la sauvegarde de l’une d’elles que pour leur rencontre à toutes, Paris donnait son nom au site probable d’une capitale des peuples. Même son éloignement de la mer faisait maintenant plaisir à voir. Une capitale sur la côte semble toujours trop extérieure et trop vulnérable, trop abandonnée aussi aux allées et venues de la mer et béante sur le trafic. Pour protéger le cœur de l’Occident, il fallait bien cette épaisseur de terre française.

* * *

Et pendant ce temps, parmi les derniers visiteurs des tours et des hauts lieux, plus d’un, contemplant le Paris réel dans son soir d’octobre, songeait que c’était une espèce de lac. Une boucle de la Seine avait débordé, s’était répandue suivant les facilités du sol. Mais au lieu d’eau il y avait trois millions d’hommes.

De fait, les hommes avaient bien remplacé l’eau préhistorique. Beaucoup de siècles après qu’elle se fut retirée, ils avaient recommencé un épanchement semblable. Ils s’étaient étalés dans les mêmes creux, allongés selon les mêmes cheminements. C’est là-bas, du côté de Saint-Merri, du Temple, de l’Hôtel de Ville, du côté des Halles, du cimetière des Innocents et de l’Opéra, c’est aux endroits d’où l’eau avait eu le plus de peine à partir, et qui en étaient restés tout suintants d’infiltrations ou de ruissellements souterrains, que les hommes aussi avaient le plus complètement saturé le sol. Les quartiers les plus denses et les plus actifs pesaient encore sur d’anciens marécages.

Comme l’eau, l’épanchement de peuple avait suivi les dépressions de la surface, contourné et dépassé les saillies, remonté lentement et jusqu’au loin, des lits de vallons. Mais pourtant la masse humaine a des spontanéités, d’apparents caprices, obéit à des tendances que l’eau ignore. Il lui arrive de contrarier la pesanteur. Après avoir eu les façons d’un lac, au moment de prendre son niveau comme lui, et de se reposer dans la stagnation, elle se comporte comme une moisissure ou comme un herbage. Elle s’attache à certaines pentes, les gagne, semble attirée par un sommet, le recouvre peu à peu.

C’est ainsi que Paris s’était tout doucement accroché aux collines. Non seulement il s’était développé à une distance croissante du fleuve, mais il l’avait oublié. La forme de la vallée ne commandait plus la sienne, on acceptait le concours de lois plus mystérieuses. Pour s’expliquer la pousse de la ville, il ne suffisait même plus de la sentir comme une propagation végétale. Il fallait ouvrir sur le site des yeux humains, regarder les hauteurs, éprouver comment les lignes de la terre agissent sur l’esprit.

La butte Montmartre avait représenté pendant des siècles un but très visible, planté au Nord, presque provocant. Pour une ville restée jeune, il était difficile de résister au désir de l’atteindre. D’abord par des pèlerinages, des promenades du dimanche. Peu à peu des cabarets s’installent le long de la route. Une traînée de maisons joint la barrière de Paris aux guinguettes dans les jardins de la colline, et aux moulins où des ânes vous portent par des sentiers. Quand la basilique du Sacré-Cœur commença de s’élever, énorme, bombée de toutes parts, et d’une pierre merveilleusement blanche pour accaparer et réverbérer toute la lumière disponible au-dessus des brumes et des fumées, il y avait plus de mille ans que Paris rêvait de s’installer là-haut, et de marquer son occupation par quelque trophée qu’on verrait du bout des plaines de l’Ile-de-France, comme le trophée de la Turbie se voit des navires en mer.

* * *

C’est ce trophée de Montmartre que regardaient les gens debout dans les couloirs de l’express de Lille. Ils avaient dépassé Survilliers. Le train descendait à 120 kilomètres à l’heure la pente légère qui glisse vers Saint-Denis. Ils avaient déjà mis leurs pardessus, posé leurs bagages à leurs pieds. Mais leurs yeux s’assouvissaient de l’énormité de la basilique, et ils étaient craintivement fiers que Paris eût cette façon formidable de les voir venir. C’est ce trophée de Montmartre que regardait l’ouvrier agricole qui rentrait des champs à bicyclette par la route de Gonesse au Tremblay. Il avait de la peine à maintenir sur les pédales ses semelles empâtées de terre glaise. Mais quand tout à l’heure il serait assis au cabaret, l’horizon de Montmartre n’aurait pas tout à fait disparu de sa tête. La salle, les tables, les verres prendraient un peu de ce faste, de cette gloire qui entourent les loisirs de l’ouvrier parisien.

* * *

À portée, Paris n’avait vu s’offrir aucun autre but comparable. Le mont Valérien était trop loin. Me restait encore en 1908. Il n’avait jamais pu provoquer que des pensées de défense militaire, ou d’excursion déjà champêtre. Mais entre l’Est et le Nord-Est, un des plus vieux épanchements de Paris s’était heurté depuis longtemps aux premières pentes de Ménilmontant-Belleville. De ce côté, il n’y avait pas de sommet attirant, de but qu’on eût envie de conquérir et de marquer. La plaine montait avec ampleur ; puis la pente se relevait davantage, devenait abrupte. Un large flanc de colline, par endroits falaise, aboutissait à un plateau très étendu, où il suffisait de s’avancer pour oublier Paris et ne plus voir que les ondulations mi-campagnardes qui s’enfuyaient vers l’Est. La ville s’était attaquée lentement à cette pente. Il s’était fait sur une lieue de front une poussée de maisons à peu près égale, avec quelques pointes juste un peu plus hâtives le long des chemins qui conduisaient juste à d’anciens faubourgs, ou de ravins minuscules ; avec des arrêts là où elle rencontrait un escarpement.

Au sud du fleuve, la butte Sainte-Geneviève, incorporée à Paris depuis les temps antiques, avait servi de relais à sa croissance, de nouveau point de départ. Sur cette éminence toute proche, la masse humaine, encore peu puissante, était allée comme prendre de la hauteur pour se répandre ensuite plus loin. Elle avait ainsi abordé de niveau la longue plaine surélevée qui s’étale vers Montrouge ; et elle n’avait eu qu’à redescendre doucement pour envahir toute la rive gauche de la Seine jusqu’à Grenelle.

Vers l’Ouest et le Nord-Ouest, une autre plaine montante s’était laissée gagner peu à peu. De ce côté non plus, pas de but à atteindre ; aucun de ces lieux naturels dont la vue excite une croissance de ville. Pas même une limite, un rebord impressionnant d’horizon, comme à l’Est. Simplement une réserve d’espace, une issue, une facilité qui semblait sans fin. Car la boucle suivante de la Seine et les collines qui la doublent en partie, Paris n’y pensait pas. Il les situait hors de son avenir.

Gênée par le froid, Germaine Baader se retirait de sa fenêtre. Mlle Bernardine de Saint-Papoul pénétrait furtivement dans une chapelle cachée au fond d’une cour. Boulevard Barbès, Clanricard, marchant lentement, déconcerté et triste, se réveillait peu à peu de l’ivresse de la force. À Puteaux, M. de Champcenais poursuivait avec Bertrand une conversation difficile. Il lui parlait de l’impression qu’il avait eue en traversant le pont. Bertrand n’y avait pas pris garde. Ses ouvriers à lui n’étaient pas en grève. Pourquoi se tourmenter des vagues menaces dont la société est pleine ? Il s’agissait de créer l’huile Bertrand. Quinette regardait l’heure à son cartel et arrêtait son travail. Il n’avait que le temps de faire un peu de toilette, de fermer sa boutique et de courir au rendez-vous. Rue Montmartre, le groupe des badauds avait un peu grossi. Maintenant que la nuit tombait, et que la lumière venait de l’intérieur, ils prenaient pour les peintres un aspect encore plus étrange. Leur regard était sérieux, profond, avide. Ils contemplaient comme un événement capital, dont on ne mesure pas les conséquences du premier coup, la projection désespérée des chaussures par Alfred au visage vert. Gurau
arrivait aux bureaux de son journal. On lui montrait une dépêche : « Belgrade. L’annonce de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche produit ici une fermentation considérable. Un grand meeting national est organisé pour ce soir, trois heures. Le roi ordonne le rappel des réservistes de la première classe et des services auxiliaires. »

Les express qui venaient de Boulogne, de Clermont-Ferrand, de Belfort, avaient traversé sans s’y arrêter, avec un claquement d’air contre les verrières, les chefs-lieux des pays d’Ile-de-France : bourgs cossus, marchés des campagnes à blé, bons nourrisseurs de bourgeois et de bestiaux ; répondant de terroirs anciens qui avaient gardé leur race et leur langue. Paris, qui les tolère et les emploie, les empêche depuis dix siècles de dépasser une certaine taille : cent rues, cinq cent notables, dix mille foyers.

(…)

Et Paris qui les attendait sous ce crépuscule d’octobre, Paris s’ouvrait comme une main chargée de pouvoirs, traversée d’influences contraires, sillonnée de lignes secrètes que le regard des visiteurs, du haut des monuments, n’avait pas aperçues, qui ne figuraient sur aucun plan, qu’aucun voyageur des trains ne verrait mentionnées sur son guide, mais qui commandaient même de loin les attractions, les répulsions, et selon lesquelles se faisaient à chaque minute toutes sortes de choix individuels et de clivages de destinées. Chacune commençait sur quelque point de la périphérie, ou un peu plus à l’intérieur ; se poursuivait vers le dedans, à sa façon ; s’insinuait entre les quartiers ou les coupait en deux ; faisait des anses et des boucles, s’arborisait, croisait d’autres lignes, semblait les épouser un moment ; allait mourir à l’autre bout de Paris, ou revenait au contraire se clore sur elle-même. Il y avait la ligne de la richesse qui courait comme une frontière mouvante et douteuse, souvent avancée ou reculée, sans cesse longée ou traversée par un va-et-vient de neutres et de transfuges, entre les deux moitiés de Paris dont chacune s’oriente vers son pôle propre : le pôle de la richesse qui depuis un siècle remonte lentement de la Madeleine vers l’Étoile ; le pôle de la pauvreté, dont les pâles effluves, les aurores vertes et glacées oscillaient alors de la rue Rébeval à la rue Julien-Lacroix. Il y avait la ligne des affaires qui ressemblait à une poche contournée, à un estomac de ruminant accroché à l’enceinte du Nord-Est, et pendant jusqu’au contact du fleuve. C’est dans cette poche que les forces du trafic et de la spéculation venaient se tasser, se chauffer, fermenter l’une contre l’autre. Il y avait la ligne de l’amour charnel, qui ne séparait pas, comme la ligne de la richesse, deux moitiés de Paris de signe contraire ; qui ne dessinait pas, non plus, comme la ligne des affaires, les contours et les renflements d’un sac. Elle formait plutôt une sorte de traînée ; elle marquait le chemin phosphorescent de l’amour charnel à travers Paris, avec des ramifications, çà et là, des aigrettes ou de larges épanchements stagnants. Elle ressemblait à une voie lactée. Il y avait la ligne du travail, la ligne de la pensée, la ligne du plaisir… Mais il suffit d’avoir deviné dans le crépuscule un peu de ces tracés mystérieux. Ils se révéleront mieux plus tard, pour des yeux entraînés à les déchiffrer.

Maintenant, toutes les boutiques étaient allumées. Les premières flammes des réverbères clignaient aux carrefours. Les enfants qui jouaient sur les trottoirs des quartiers écartés criaient plus fort comme pour compenser l’éloignement créé par l’ombre. L’express de Lyon, peuplé comme un village, entrait en gare avec des halètements espacés. À la porte des champs de courses, les chars à bancs ramassaient les parieurs. Les porteurs de journaux partaient de la rue Montmartre avec la condamnation de l’Europe sous le bras. La fatigue de cinq heures du soir, qui s’était doucement approchée, se faisait sentir soudain à des milliers et des milliers d’hommes, passait sur leurs reins, sur leur poitrine, dans la zone du cœur, comme un attouchement lâche. Ils éprouvaient un brusque vertige au-dessus de la vie. (…)

Bonne soirée.

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Un commentaire pour « Les porteurs de journaux partaient de la rue Montmartre avec la condamnation de l’Europe sous le bras. »

  1. BL dit :

    Bel hommage à cette œuvre majeure que j’ai dévoré, sur le tard, il y a seulement une dizaine d’années. Dans l’excellente collection « Bouquins ».

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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