Piste d’uchronie – Lundi 30 mars 1981, Rawhide is dead

Point de divergence : Lundi 30 mars 1981.

Lundi 30 mars 1981, Ronald Reagan meurt assassiné à Washington D.C. par John Warnock Hinckley Jr. L’agent spécial Jerry Parr a hésité une seconde de trop. La sixième balle a atteint le président en pleine tête. La présidence Reagan n’a duré que soixante-neuf jours. À 14h29, l’information tombe sur le réseau du Secret Service : « Rawhide is dead ».

À cet instant, le vice-président George H. W. Bush est à Dallas, Texas. Son avion, Air Force Two, a fait escale à l’aéroport Dallas Fort-Worth (IATA:DFW), qui a remplacé dix ans plus tôt l’aéroport Dallas Love Field (IATA:DAL) comme principal aéroport de Dallas. Il devait redécoller pour Austin, Texas, où Bush devait prononcer un discours. Il ne redécolle pas. DFW est placé en état de siège.

Dans l’heure qui suit, un juge suffisamment qualifié est trouvé et dépêché à DFW. George H. W. Bush, du Texas, prête serment sur la bible dans un avion à DFW, devant un juge texan, comme dix-sept ans et demie plus tôt, Lyndon B. Johnson, du Texas, à DFL. Air Force Two devient Air Force One, et décolle pour Washington D.C.

L’une des conséquences les plus terribles, c’est la suspension de la carrière de Jodie Foster. La seule motivation de John Hinckley, c’était d’attirer sur lui l’attention de la jeune actrice. Des dizaines de journalistes, des centaines de livres, des milliers de théories de conspiration, des millions de dollars, n’arriveront jamais à démontrer de manière convaincante que Hinckley ait eu une autre motivation. L’ancien acteur et syndicaliste d’Hollywood est mort pour les beaux yeux d’une étoile montante d’Hollywood. La société du spectacle n’a jamais semblé aussi absurde.

George H. W. Bush accomplit deux mandats à la tête des Etats-Unis, avec Bob Dole comme vice-président. En 1984, après une campagne terne mais honnête, où nul ne songe à proclamer « It’s morning again in America » , il est réélu de justesse face à Walter Mondale. En 1988, c’est le démocrate Michael Dukakis, flanqué d’Al Gore (plus personne ne prendra de running mate texan avant au moins un siècle, tant pis pour Lloyd Bentsen), qui est élu face à Bob Dole, flanqué lui de Dan Quayle (c’est bon de rire parfois).

Les années 1980s avec George H. W. Bush sont beaucoup plus ternes qu’elles n’auraient pu l’être avec Ronald Reagan. Reagan brillait en technicolor, Bush est quelque part entre le gris et le noir et blanc.

L’assassinat de Ronald Reagan, 18 ans après l’assassinat de Kennedy, 12 ans après l’effondrement de la présidence Johnson, 6 ans après la démission de Nixon, sans parler des déconfitures des présidences Ford et Carter, a renvoyé l’Amérique à ses doutes, à ce que le président Carter appelait en 1979 une « crise de confiance ».

La disparition prématurée de Ronald Reagan laisse à la droite dure américaine une icône pieuse, mais elle la prive de toutes sortes de mythes qu’aurait dû incarner le « grand communicateur ». Elle enlève au néolibéralisme sa légende.

The buck stops here.

Sur le plan économique et social, avec Bush, pas de « reagonomics ». Pas de courbe de Laffer érigée en dogme. Pas de « trickle-down economics » — en français : pas de théorie du ruissellement. Pas de baisses d’impôts présentées comme la solution à tous les problèmes. Pas de mépris de l’Etat fédéral présenté comme la cause de tous les problèmes. Pas de « starve the beast ». Les « supply-siders » vont vite aller se rhabiller. Milton Friedman reste à Chicago ; John Maynard Keynes, John Kenneth Galbraith et Paul Samuelson restent les références.

Pendant la primaire de 1980, George H. W. Bush avait plusieurs fois dit tout le mal qu’il pensait des « reaganomics » : « voodoo economics ». L’économie vaudou. Bullshit. Des conneries.

It just isn’t going to work, and it’s very interesting that the man who invented this type of what I call a voodoo economic policy is Art Laffer, a California economist.

Ayn Rand meurt en 1982 dans l’indifférence générale. Alan Greenspan reste un inconnu. En 1983 et 1987, le président George H. W. Bush reconduit Paul Volcker à la tête de la Réserve Fédérale.

Le consensus keynésien a été ébranlé par les deux chocs pétroliers de 1974 et 1979, mais il n’est pas brisé.

Les années 1980s ne sont pas l’âge d’or du néo-libéralisme, ils ne sont pas non plus l’âge d’or du néo-colonialisme.

Certes, le président Bush ordonne en octobre 1983 l’invasion de la Grenade . Il ordonne aussi en décembre 1985 l’invasion de Panama pour régler son compte à Manuel Noriega, vieil associé de la CIA. Mais cela rentre dans le cadre de la « doctrine Monroe », formulée en 1823, ce qui ne rajeunit personne.

The second Suez

En revanche, lorsque Margaret Thatcher envoie une « task force » reprendre les îles Malouines à l’armée argentine au printemps 1982, c’est sans le soutien effectif de George H. W. Bush. C’est sans l’aval du Conseil de Sécurité des Nations Unies, en particulier. C’est sans une discrète aide américaine — ni pour les images satellites, ni pour l’espionnage électronique, ni pour une grande partie de sa logistique. Et l’expédition britannique tourne au désastre.

Les deux porte-avions britanniques sont mis hors de combat, l’Invincible le 2 mai et le Hermes le 3 mai, par des missiles Exocet tirés par des chasseurs Super-Étendards, tous de fabrication française. « L’Idiot International » titre « Mers-el-Kébir, nous voilà ! » et est immédiatement interdit. Jean-Édern Hallier, hilare ion, menottes aux poignets, lance aux caméras de télévision : « On voit de quel bois Matra se chauffe ! ». Le 4 mai, le destroyer Sheffield est coulé par un Exocet. Incapable de savoir combien de missiles Exocet restent encore dans les stocks argentins, l’amiral Woodward ordonne le retrait de toute sa flotte. Il est limogé par Margaret Thatcher dès le lendemain. Le porte-parole du 10, Downing Street, commente, façon Darth Vader : « The Prime Minister does not share his pessimistic appraisal of the situation. »

Quarante-huit heures plus tard, Margaret Thatcher présente au War Cabinet des plans pour une guerre longue, incluant des bombardements des ports argentins, donc des bombardements sur le continent américain ; ainsi que des opérations combinées avec l’allié chilien dirigé par le général Pinochet, donc des déploiements de troupes sur le continent américain. C’est trop pour le cabinet britannique, c’est trop pour l’opinion publique britannique, c’est trop pour la doctrine Monroe, c’est trop pour tout le monde. L’âge des empires coloniaux est clos. Margaret Thatcher est mise en minorité par le Parti Conservateur et poussée à la démission.

Le Chancelier de l’Echiquier, Geoffrey Howe, devient Premier Ministre le 10 mai 1982. Sa première décision est d’annoncer un cessez-le-feu immédiat. Sa deuxième décision est de convoquer des élections générales le mois suivant.

Le tout nouveau « Parti Social Démocrate » (Social Democratic Party, SDP) arrive en tête à ces élections, devançant les Tories et le Labour. Une coalition inédite SDP – Labour prend le pouvoir à Westminster. Roy Jenkins, leader du SDP, devient Premier Ministre.

Les historiens ont qualifié la défaite des Malouines de « deuxième Suez ». Le « premier Suez » (1956) avait convaincu les Britanniques qu’ils ne pouvaient plus rien faire sans les cousins Américains ; le « deuxième Suez » (1982) les convainc de ne plus rien attendre des cousins Américains, et de se tourner sincèrement vers la Communauté Européenne. Et justement, par un étrange concours de circonstances, le nouveau Premier Ministre a été le président de la Commission Européenne de 1977 à 1981. Margaret Thatcher avait choqué le Conseil Européen en 1979 par son « I want my money back » ; Roy Jenkins proclame, lors de son premier voyage de Premier Ministre à Bruxelles en 1982, « It’s good to be back! ».

À l’Ouest, rien de nouveau.

La victoire des sociaux-démocrates au Royaume-Uni, et le reflux néo-libéral aux Etats-Unis, offre un deuxième souffle à la coalition SPD (sociaux-démocrates) – FDP (libéraux centristes). Depuis les élections d’octobre 1980, la situation se tend de mois en mois à Bonn au sein de la coalition. À l’hiver 1981, au printemps 1982, elle semble à deux doigts d’éclater. Mais elle tient. Il n’y a pas de renversement d’alliance.

Contrairement à ce qu’on a souvent dit, le principal point d’achoppement, au sein du FDP, ce n’est pas la question des « euro-missiles », c’est la politique budgétaire. L’aile droite du FDP, menée par le comte Otto Lambsdorf, exige que la priorité soit donnée à des baisses d’impôts façon « voodoo economics » style Reagan. L’aile gauche menée par Günter Verheugen n’en veut pas. C’est finalement Hans-Dietrich Genscher, ministre des Affaires Etrangères, très au courant du changement d’atmosphère à Washington, qui fait pencher la balance. Le 1er octobre 1982, Otto Lambsdorf démissionne du Ministère de l’Economie, et est remplacé par Martin Bangemann. Helmut Schmidt obtient un nouveau vote de confiance du Bundestag.

Helmut Schmidt est réélu en octobre 1984 pour un quatrième mandat, qu’il remplit jusqu’au bout, en 1988, égalant le record de longévité de Konrad Adenauer, et vexant un peu plus chaque année son vieil ami Valéry Giscard d’Estaing.

Helmut Kohl, battu aux élections fédérales de 1984, se retire de la politique nationale et redevient ministre-président de Rhénanie-Palatinat quelques années plus tard, sous les ricanements de la presse de Hambourg, qui l’a toujours considéré comme un petit provincial.

De son côté, la France résiste à sa manière à la vague néo-libérale. Entre 1983 et 1985, toute une génération de hauts fonctionnaires ambitieux (Trichet, Minc, Pébereau, Haberer, Camdessus, Hollande, etc) tente de pousser leurs ministres socialistes à de grands plans de libéralisation, de dérégulation et de financiarisation. Mais le vent ne souffle pas assez fort. Il leur aurait fallu pouvoir invoquer un « nouveau modèle anglo-saxon », mais celui-ci n’a pas survécu à Reagan et à Thatcher. Comme disait Jean Cocteau :

La mode, c’est ce qui se démode.

En novembre 1984, la démission de Jean-Charles Naouri, directeur de cabinet du Ministre des Finances est le premier d’une série de départs indiquant que le gouvernement socialiste ne lâchera pas la bride à la finance. Ces brillants jeunes gens iront chercher fortune dans le privé, sans avoir préalablement cassé les règles du jeu et désarmé l’État. Deux ans plus tard, l’échec cinglant du gouvernement de cohabitation néo-libéral Chirac – Balladur – Léotard ouvre la voie à l’élection tranquille d’un président social-démocrate dans la force de l’âge, succédant au vieux sphinx rattrapé par son cancer de la prostate.

Bref, au milieu des années 1980s, l’Europe occidentale est restée essentiellement sociale-démocrate. Les quatre grands pays de la Communauté Européenne sont dirigés par quatre nuances de sociaux-démocrates : Mitterrand, Schmidt, Jenkins et Craxi. La Communauté Européenne, élargie en 1986 à l’Espagne et au Portugal socialistes, ne se sert pas de relais à la financiarisation, aux privatisations, et autres fadaises néolibérales.

La Commission de Bruxelles, présidée à partir de 1984 par Jacques Delors, pousse des projets d’orientation franchement sociale-démocrate, notamment des projets d’infrastructures, d’investissements dans les énergies renouvelables et les technologies de l’information. La libre-circulation des capitaux, les « big bangs » financiers, ou encore les cinquante nuances de marchés uniques attendront. Ça n’intéresse in fine que les banques et les multinationales.

En juillet 1988, lorsque le député CDU Karl Lamers, dans un discours dans une petite ville du sud-est des Pays-Bas, propose de relancer l’idée d’une union économique et monétaire, avec à la clef, une monnaie unique européenne, il est fermement remis à sa place par le candidat de la CDU à la Chancellerie, le député Wolfgang Schäuble : « Keine Euro-Mark, solange ich lebe! »

À l’Est, c’est la chute finale.

À l’Ouest, Keynes n’est pas mort. À l’Est, Marx ne va pas bien.

En 1981, personne en Occident n’a mieux conscience de la situation catastrophique de l’économique soviétique que le président George H. W. Bush, à part peut-être des analystes franc-tireurs comme Emmanuel Todd, auteur en 1976, de « La Chute Finale : Essai sur la décomposition de la sphère soviétique » .

George H. W. Bush a été directeur de la CIA de janvier 1976 à janvier 1977, après avoir été précédemment ambassadeur aux Nations Unies, puis en Chine Populaire. Après son départ de la CIA, il est resté très proche des milieux diplomatiques et des services de renseignement.

Depuis « l’affaire de l’équipe B » , George H. W. Bush sait à quoi s’en tenir sur les néo-conservateurs bellicistes qui exagèrent délibérément la menace soviétique, notamment Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld (ceux-là qui, dans une autre réalité, sont nommés en 2001 à la tête du Pentagone par un certain George W. Bush). Il sait que l’Union Soviétique régresse depuis la fin des années 1960s, et est devenue extraordinairement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures. Il sait que le dixième plan quinquennal est le plus grand village Potemkine jamais conçu. Il sait que le deuxième choc pétrolier, en 1979, est le dernier ballon d’oxygène pour l’économie soviétique. Dès que le baril redescendra en-dessous de 20 dollars, l’Union Soviétique ne pourra plus payer ses importations de céréales et d’autres produits de première nécessité.

Le 19 juillet 1981, quand il se rend au sommet du G7 à Ottawa, George H. W. Bush sait que l’Union Soviétique va tomber comme un fruit mûr d’ici la fin de la décennie. Il n’y a plus qu’à attendre, et à préparer la suite. Il ne faut surtout pas se lancer dans des provocations inutiles. Il faut juste continuer à appliquer pour quelques années encore la politique de « containment » formulée dès le 22 février 1946 par le diplomate George Kennan.

The United States policy toward the Soviet Union must be that of a long-term, patient but firm and vigilant containment of Russian expansive tendencies.

Au retour d’Ottawa, George H. W. Bush sait que cela pourra aller encore plus vite. Le président français François Mitterrand lui a fourni de quoi faire mûrir le fruit encore plus vite : l’affaire Farewell, nom de code du traître Vladimir Vetrov. Un des derniers ressorts de l’économie soviétique, c’est le pillage par ses services secrets de technologies occidentales. Vladimir Vetrov, en quelques années, via la DST, va permettre de fermer ce robinet.

À l’automne 1981, George H. W. Bush entreprend une tournée au Moyen-Orient. Son objectif principal, mais secret, est de convaincre les monarchies pétrolières du Golfe Persique de la pertinence d’un contre-choc pétrolier. Les liens personnels de Bush avec les industries pétrolières, où il fit sa fortune de 1948 à 1966, et où il a même casé son imbécile de fils, l’aident beaucoup.

Le 12 juillet 1982, Youri Andropov, président du KGB depuis 1967, remplace Léonid Brejnev à la tête de l’Union Soviétique.

En tant que président du KGB, il est l’homme le mieux informé du pays. Comme George H. W. Bush, il est conscient depuis le milieu des années 1970s de la faillite de l’Union Soviétique. Pendant que George H. W. Bush découvrait, lors de l’épisode de « l’équipe B », combien les faucons américains sur-estimaient l’URSS, Youri Andropov, en faisant secrètement calculer les performances de l’économie soviétique en valeur, et non plus en volume, découvrait l’ampleur du désastre en germe depuis la disgrâce de Kantorovitch en 1965. Youri Andropov sait qu’il n’y a pas de temps à perdre.

Aussi, après avoir passé les six premiers mois de son règne à se débarrasser de ses rivaux au Politburo, Youri Andropov pose les jalons de ce que son successeur appellera « glasnost » et « perestroika ». Conscient aussi de la dégradation de son état de santé, il passe les six derniers mois de son règne à assurer sa succession.

Le 19 janvier 1983, le baril de pétrole passe en-dessous des 20 dollars à New York.

Le 5 avril 1983, dans une dizaine de pays occidentaux, près de deux cents agents de la « Ligne X » du KGB sont arrêtés, grâce aux informations de Vladimir Vetrov.

Le 1er septembre 1983, le vol KAL007 atterrit à Séoul à l’heure prévue. Le 26 septembre 1983, Youri Andropov meurt à Moscou. Le 3 octobre 1983, Mikhail Gorbatchev devient Premier Secrétaire du Parti Communiste de l’Union Soviétique. Quelques jours plus tard, l’exercice Able Archer est annulé par ordre de la Maison-Blanche.

La guerre froide est terminée

La guerre froide est terminée, même s’il faudra encore un ou deux ans pour que le monde s’en rende compte.

La guerre froide est terminée, mais personne n’a parlé d' »Empire du Mal », personne n’a lancé de slogans grandiloquents type « Guerre des Étoiles », personne n’a cherché à humilier spectaculairement le perdant, personne n’a prétendu asséner la supériorité morale ou philosophique d’un système sur un autre. Personne n’a cherché à créer une légende ou une geste héroïque.

La guerre froide est terminée, et personne ne prétendra avoir gagné la guerre froide.

Mikhail Gorbatchev est prêt à sacrifier beaucoup pour sauver l’essentiel.

George H. W. Bush, contrairement à Ronald Reagan, a combattu pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il a même failli y rester. George H. W. Bush, contrairement à Ronald Reagan, n’a pas bâti sa carrière sur un anti-communisme, primaire, secondaire, ou tertiaire. George H. W. Bush, contrairement à Ronald Reagan, n’est pas un croisé. C’est, au fond, un homme d’affaires. Et avec Mikhail Gorbatchev, sitôt réélu, il va pouvoir faire des affaires.

Le « condominium américano-soviétique« , qui avait connu une première apogée avec la visite de Brejnev chez Nixon à San Clemente, Californie, du 22 au 24 juin 1973, a de nouveau de beaux jours devant lui.

Au printemps 1985, George H. W. Bush et Mikhail Gorbatchev lancent une série de négociations : pour le démantèlement des arsenaux nucléaires à courte-portée et à moyenne-portée ; pour le démantèlement graduel et symétrique de l’OTAN et du Pacte de Varsovie ; pour la création d’une super-OPEP incluant les Etats-Unis, l’Union Soviétique, et les pays producteurs de la Mer du Nord ; pour un renforcement du Conseil de Sécurité des Nations-Unies ; pour un nouveau statut de Berlin ; pour un traité de paix définitif en Allemagne ; etc. Sans parler de certaines négociations secrètes.

Le Mur de Berlin est démonté à l’automne 1987. Il ne tombe pas, personne ne le fait tomber, il est juste démonté. Le gouvernement de la RDA n’est pas balayé, il est juste renouvelé. Sans mouvements héroïques, sans images spectaculaires.

L’Allemagne n’est pas « unifiée » ou « réunifiée ». Personne ne se précipite.

L’Allemagne, combien de divisions ?

Pourquoi se précipiter ? Il y a en 1987 trois pays de langue allemande : la RFA (63 millions), la RDA (16 millions) et l’Autriche (7 millions) — en oubliant les germanophones en Suisse et au Luxembourg. La RFA est un assemblage ; la RDA c’est principalement, comme l’appelait Charles de Gaulle, la Prusse.

Suite au démontage du mur de Berlin, un statut particulier entre en vigueur à partir du 1er janvier 1988 pour la ville de Berlin, l’Ouest étant détaché de la RFA et l’Est étant détaché de la RDA. Et ce statut pourrait être étendu au Brandebourg. Est-ce le début d’un quatrième pays de langue allemande, peuplé de 3 à 6 millions d’Allemands ?

Et un cinquième pays de langue allemande pourrait bien être la Bavière. La Bavière ! La très catholique et très conservatrice Bavière, la richissime Bavière, peuplée de 12 millions de Bavarois. La Bavière se souvient de sa gloire avant Bismarck, de son statut spécial au sein du Deuxième Reich, et même après. Elle n’a pas digéré la défaite de Franz-Josef Strauss en 1980. Elle vit mal l’arrivée en octobre 1988 au pouvoir à Bonn d’un troisième chancelier social-démocrate du Nord protestant, Johannes Rau, après 4 ans de Willy Brandt et 14 ans d’Helmut Schmidt. Elle ne supporte plus la presse de Hambourg. Et ne lui parlez pas de la Bundesbank, gérée elle aussi par un social-démocrate depuis 1980, et qui après une timide tentative en 1975, a depuis 1985 pris l’habitude de participer aux émissions de dette du gouvernement de la RFA, horresco referens !

Et puis, les deux précédents mouvements d’unification de l’espace allemand ont mal fini. Il n’y a jamais eu de bonne réponse durable à « la question allemande« .

Et puis, les écarts de niveaux de vie entre RDA, Berlin, RFA du Nord, RFA du Sud, Autriche sont importants. Et les écarts anthropologiques et culturels aussi. Et même les écarts linguistiques. Un Allemand de Brême a plus de mal à se faire comprendre à Stuttgart qu’un Lillois à Marseille.

Et puis, en RFA notamment, tout le monde n’a pas encore admis le principe de la ligne Oder-Neisse comme frontière définitive avec la Pologne.

Et puis, il y a des propositions de Gorbatchev de « maison commune européenne », en complément du « nouveau condominium américano-soviétique ». Pour se donner plus de marges de manœuvres, Gorbatchev a plusieurs fers au feu.

Et puis, il y a les pays baltes et les pays du Caucase, qui se verraient bien dans la Maison Commune, mais plus dans l’Union Soviétique, malgré leurs importantes minorités russophones.

Et puis, il y a deux derniers vestiges de l’Europe des Traités de la banlieue parisienne : la Yougoslavie, qui semble mal partie pour survivre au Maréchal Tito, décédé en 1980 ; la Tchécoslovaquie, où le nouveau statut de Berlin et du Brandebourg fait rêver à Prague et en Bohême.

Et puis, toute l’année 1988, il y a un ralentissement des affaires internationales pour cause d’élections aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni, en RFA et en RDA.

Et puis, à partir de janvier 1989, il y a un nouveau président américain, un jeune président américain, qui, contrairement à son prédécesseur George H. W. Bush, ne connait quasiment rien aux relations internationales.

C’est compliqué.

Bref, comme le résume le nouveau président français lors de la conférence de presse clôturant le G7 de l’Arche de la Défense, le 14 juillet 1989, je vous laisse deviner son nom : « Redynamiser la construction européenne, équilibrer tout élargissement géographique par un approfondissement institutionnel symétrique ou au moins cohérent, concilier les réalités socio-économico-culturelles paradoxales d’un espace germanique fragmenté, et plus généralement de l’espace pluridimensionnel de l’Europe centrale et orientale, dans ses complexités danubiennes, balkaniques et carpathiques, notamment mais pas seulement, telle doit être notre ambition. Elle est ardue, certes, mais elle est noble. »

Et face aux caméras, Johannes Rau, Giulio Andreotti, Roy Jenkins, Brian Mulroney, Michael Dukakis et Noboru Takeshita approuvent gravement, par des hochements de têtes et des mines graves, les traductions instantanées poussives leur parvenant dans leurs écouteurs. Les idées simples et les phrases courtes du grand communicateur sont bien loin.

Le monde des années 1980s n’est pas une super-production hollywoodienne. Ce n’est pas un western, se terminant par le départ en pleine gloire d’un vieux cow-boy winner dans les couleurs flamboyantes du soleil couchant. C’est un monde post-héroïque, post-légendaire, compliqué, gris et terne.

À l’automne 1988, quelques semaines après l’élection de Dukakis, Jodie Foster fait son retour sur les écrans, dans le film « Les Accusés » de Jonathan Kaplan.

La réplique la plus célèbre d’un des westerns les plus célèbres d’Hollywood, « The Man Who Shot Liberty Valance », réalisé par John Ford en 1962, est :

This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Piste d’uchronie – Lundi 30 mars 1981, Rawhide is dead

  1. ES dit :

    Un peu au pif: le président français, c’est Rocard ?

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