Piste d’uchronie – Jeudi 1er décembre 2016, quarante-neuf trois jours de campagne

Point de divergence : Jeudi 1er décembre 2016.

Jeudi 1er décembre 2016, à 20h, François Hollande s’adresse aux Français à la télévision.

L’intervention a été annoncée en début de journée. Nul ne sait ce que le président va dire. Il est au plus bas dans les sondages. Le dimanche précédent, François Fillon a remporté la primaire de la droite. La primaire de la gauche est annoncée en janvier. Les chances de François Hollande d’être réélu semblent infinitésimales, mais nul ne sait ce qu’il va faire.

Depuis le début d’après-midi, sur toutes les chaînes d’information permanentes, c’est l’effervescence. La plupart des commentateurs s’attendent à ce que François Hollande lance sa candidature à l’élection dont le premier tour est prévu le dimanche 23 avril 2017. Sur tous les plateaux, différents invités défilent et pérorent. Très classiquement, moins on a de choses à dire, plus on s’échauffe.

Ainsi, sur BFMTV, depuis 19h30, Gérard Larcher, président du Sénat, proche allié de François Fillon, étale sa colère contre les manigances du président Hollande, ses faux-semblants, ce faux suspense, le temps qu’il fait perdre à la France, et toutes ces sortes de choses.

À 20h, François Hollande prend la parole. Sept minutes plus tard, il conclut :

Aujourd’hui, je suis conscient des risques que ferait courir une démarche, la mienne, qui ne rassemblerait pas largement autour d’elle.
Aussi, j’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle, au renouvellement donc de mon mandat. (…)
Je ne veux pas que la France soit exposée à des aventures qui seraient coûteuses et même dangereuses pour son unité, pour sa cohésion, pour ses équilibres sociaux.

Puis, relevant une dernière fois le menton, il ajoute :

Je ne veux pas non plus que la France perde les six prochains mois dans une campagne électorale inutilement longue et déstabilisatrice.
Aussi, j’ai pris aujourd’hui deux autres décisions.
D’une part, j’ai informé les présidents des deux Assemblées de ma décision de dissoudre l’Assemblée Nationale.
D’autre part, j’ai informé le président du Conseil Constitutionnel de ma démission. Je cesse ce soir d’exercer mes fonctions de Président de la République.
Dès demain matin, c’est le Président du Sénat qui assurera la Présidence de la République par intérim, jusqu’aux élections présidentielles, en janvier, qui seront immédiatement suivies d’élections législatives, en février.
Ainsi, avant même l’arrivée du printemps, la République reprendra sa marche, avec des institutions renforcées, et des hommes et des femmes renouvelés. Pensez printemps, mes chers compatriotes !
Vive la République et vive la France !

Partout en France, c’est la stupéfaction. Monsieur Bricolage a encore frappé.

Sur le plateau de BFMTV, Alain Marschall résume la déclaration de François Hollande. Il se trouve très vite à court de superlatifs, et, sans donner la parole à ses camarades Anna Cabana et Christophe Barbier qui brûlent d’étaler leurs brillantes analyses à chaud, il s’empresse d’interroger son principal invité : Gérard Larcher, président du Sénat, et donc implicitement désormais, président par intérim.

Avant l’intervention de François Hollande, Gérard Larcher était rouge de colère. Il est à présent pâle, tétanisé, essoufflé. Son regard ne trouve ni la caméra, ni le journaliste. Sa voix peine à trouver ses mots : « Ze fuis fkandalizé… Franfois Hollande… teu… tonteu… honteux… Franfois Fillon… furprize… fkandaleux… ze fuis… ze… ze… ». Il tousse, il tend une main vers son verre d’eau, son visage se crispe, et puis il s’immobilise. Alain Marschall tente de reposer sa question, mais s’interrompt. Gérard Larcher ne bouge plus. Une voix crie dans le studio : « Le président a fait un malaise ! » D’autres cris suivent. Plusieurs personnes s’approchent du président. Le studio n’est plus que brouhaha.

BFMTV : priorité au direct !

Dépassé par les événements, le réalisateur déclenche l’arme absolue de BFMTV : envoyer la publicité.

Sur les autres chaînes de télévision comme sur les réseaux sociaux, l’information éclate : Gérard Larcher vient de faire un malaise sur BFMTV. En quelques minutes, tous les téléspectateurs du pays se précipitent sur BFMTV, qui établit à cette occasion un record d’audience absolu (plus de 23 millions de téléspectateurs !), et tombent sur de la publicité.

Alain Marschall reprend finalement l’antenne à 20h17. Et il annonce la mort de Gérard Larcher, Président du Sénat, terrassé par un infarctus, c’était en direct, sur BFMTV, il y a quelques instants.

On apprendra plus tard que les services de la présidence de la République avaient tenté en vain de prévenir Gérard Larcher quelques minutes avant l’intervention de Hollande, mais son portable s’était déchargé. On retrouvera aussi, en rallumant son portable, plusieurs SMS de François Hollande, mais seul le tout dernier, envoyé à 19h53, annonçait la dissolution et sa démission. La surprise a donc été totale pour le vieil homme de 65 ans. L’obésité, le stress, les excès de nourriture et de boisson, le manque d’exercice physique, ont fait le reste. Les maladies cardiovasculaires sont de nos jours la première cause de mortalité en France, avec 150.000 à 200.000 décès par an, selon les années. Le médecin-légiste, lassé d’être harcelé par la presse internationale, finira par lâcher :

Tout ça est banal… Il n’y a même pas de quoi faire un rapport.

Les historiens débattront longuement pour déterminer si Gérard Larcher a, oui ou non, été président de la République pendant cinq minutes le 1er décembre 2016. Doit-il figurer dans la liste des dirigeants de la France, à la suite d’Hugues Capet ? Comme Alain Poher, président intérimaire en 1969 et en 1974. Comme Jean Ier, qui vécut et régna quatre jours du 15 au 19 novembre 1316. Comme Louis XIX, qui régna vingt minutes le 2 août 1830.

Pendant la nuit du 1er au 2 décembre 2016, une frénésie constitutionnelle saisit le pays. Hollande a démissionné, Larcher est mort, que va-t-il se passer ?

L’article 7 de la Constitution indique :

En cas de vacance de la Présidence de la République pour quelque cause que ce soit, ou d’empêchement constaté par le Conseil Constitutionnel saisi par le Gouvernement et statuant à la majorité absolue de ses membres, les fonctions du Président de la République, à l’exception de celles prévues aux articles 11 et 12 ci-dessous, sont provisoirement exercées par le Président du Sénat et, si celui-ci est à son tour empêché d’exercer ces fonctions, par le Gouvernement.

Deux décembre

Le vendredi 2 décembre, toutes sortes de rumeurs circulent, et toutes sortes de conciliabules ont lieu. Matignon dément vigoureusement que Laurent Fabius, président du Conseil Constitutionnel, aurait passé une partie de la nuit ou de la matinée dans le bureau de Manuel Valls. Silence radio à l’Elysée. Puis, après une réunion extraordinaire du Conseil Constitutionnel en début d’après-midi, et à l’issue d’un Conseil des Ministres exceptionnel réuni en fin de journée à Matignon, la situation est clarifiée.

À 20 heures, Manuel Valls apparaît à la télévision. Il rend hommage à François Hollande et à Gérard Larcher, grands serviteurs de la République. Il annonce que, conformément à la Constitution, depuis ce matin, le gouvernement assume collectivement l’intérim de la présidence de la République. Et que donc, tout naturellement, en tant que chef du gouvernement, il assume individuellement les devoirs individuels du Président de la République. La composition du gouvernement reste inchangée. La République sortira renforcée de cette épreuve.

À 21 heures, c’est au tour de Laurent Fabius, d’apparaître à la télévision. Il déclare que le Conseil Constitutionnel a pris acte des derniers événements, et a validé, par un vote solennel, le transfert des pouvoirs du Président au gouvernement et au Premier Ministre. Il rappelle que la Constitution prévoit un délai de trente cinq jours pour organiser des élections présidentielles anticipées, mais annonce que, compte tenu des fêtes de fin d’année, les élections seront organisées les dimanche 8 et 22 janvier 2017. La date-limite de dépôt des candidatures est fixée au mercredi 17 décembre 2016. Tout est en ordre.

Les mauvaises langues remarquent que cela place le deuxième tour quarante neuf plus trois jours après la démission de Hollande.

Manuel Valls arrive au Palais de l’Elysée à 22 heures. François Hollande en part une heure plus tard. Quelques minutes avant minuit, sont annoncés la démission de Bernard Cazeneuve, Ministre de l’Intérieur, et son remplacement à titre provisoire par Manuel Valls, Premier Ministre. Ainsi se termine ce 2 décembre.

C’est un joli jour pour prendre le pouvoir à Paris, surtout pour un Méditerranéen.

Manuel Valls s’installe à l’Elysée, et cumule les fonctions de Président de la République, de Premier Ministre et de Ministre de l’Intérieur. Cela fournit encore un joli sujet pour les historiens : rechercher un précédent, en France ou ailleurs. Les résultats de telles recherches ne sont pas très glorieux.

Manuel Valls laisse habilement quelques jours planer le doute sur sa candidature à l’élection présidentielle. Le temps de permettre à quelques rivaux socialistes de se ridiculiser, alors que Gérard Larcher n’est même pas encore enterré.

Le mardi 6 décembre, les funérailles nationales de Gérard Larcher, de Notre-Dame-de-Paris à Rambouillet, sont la seule apparition publique de François Hollande entre sa démission et l’élection de son successeur. Le soir, Anne Hidalgo fait rallumer la Tour Eiffel, éteinte depuis le 2 décembre en signe de deuil.

Le grand favori de cette élection est évidemment François Fillon, vainqueur une semaine plus tôt, le 27 novembre, de la « primaire de la Droite et du Centre ». L’autre candidat déjà entré en campagne est Emmanuel Macron, qui s’est déclaré le 16 novembre, mais qui manque de crédibilité. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon seront candidats, mais ils ne sont pas prêts.

Le Pen avait prévu une campagne courte, commençant le plus tard possible, idéalement seulement mi-février, notamment pour ménager jusqu’au bout les contradictions entre son aile gauche (Florian Philippot) et son aile droite (Marion Maréchal – Le Pen). Elle est prise à contre-pied.

Mélenchon avait tenu à consacrer toutes les énergies de son mouvement à la construction du programme « L’Avenir En Commun », qui vient juste d’être publié le 30 novembre ; il prévoyait ensuite une campagne longue et instructive, misant sur l’écoute et l’intelligence des électeurs. Il est pris à contre-pied.

Le mercredi 7 décembre, Manuel Valls annonce sa candidature. Il n’y a évidemment pas le temps pour la « primaire de la Belle Alliance Populaire », il y a juste un « Congrès Extraordinaire » du Parti Socialiste à Évry le vendredi 9 décembre, boycotté avec mépris par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon. Jean-Christophe Cambadélis, qui rêve de Matignon, présente le chef du gouvernement comme « candidat naturel », « homme du destin », « chef providentiel » et « sauveur de la République ».

Manuel Valls lance sa campagne, ce vendredi 9 décembre, sous le slogan « La Force de la République », dans la continuité de ses discours des mois précédents, par exemple le 14 novembre à Bapaume dans le Pas-de-Calais :

Le pays attend et demande de la force, et j’ai cette force.

Il se présente comme la seule force capable de faire face aux périls intérieurs et extérieurs, face aux candidats de droite et aux candidats extrémistes, qu’il nomme explicitement : Fillon (droite), Macron (droite), Mélenchon (extrême) et Le Pen (extrême-droite). La France se couvre d’affiches « La Force de la République » en même temps que d’affiches pour le nouvel opus de la franchise Star Wars, « Rogue One ». Le rapprochement fait le bonheur des caricaturistes.

J’ai cette force en moi !

I Am One With the Force And The Force Is With Me.

Le samedi 10 décembre, Emmanuel Macron rate complètement son premier grand meeting de campagne, au Palais des Congrès de la Porte de Versailles. Macron a clairement l’argent, mais il ne sait pas parler aux gens. L’ambiance est amorphe. Le discours est creux. Et surtout, Emmanuel Macron prononce quelques mots de trop, qui lui colleront pendant la courte campagne comme des sparadraps.

D’abord, il lance un slogan beaucoup trop proche des derniers mots de François Hollande, « Pensez printemps, mes amis ! », qui sera vu comme une marque supplémentaire de filiation du président sortant. Les simples mots « en marche » dans le discours de Hollande avaient déjà passablement irrité : « pensez printemps » pue la connivence entre l’ancien président détesté et son ancien collaborateur. Des montages vidéo mêlant les deux séquences tournent en boucle sur les réseaux sociaux.

Et surtout, il y a l’envolée finale de Macron, son « parce que c’est notre projet !!! », hurlé, les bras tendus, christique, la tête renversée, aigu, hystérique. Macron s’est ridiculisé. Les caricaturistes s’en délectent. Ses adversaires s’en emparent. Valls, en particulier, dès le lendemain, l’air grave, stigmatise la faiblesse, la jeunesse, l’immaturité de Macron :

Qui imagine ce beau jeune homme délicat face à Vladimir Poutine ou à Donald Trump ?

Le mercredi 14 décembre au matin, Le Canard Enchaîné sort l’ « affaire Penelope Fillon ». C’est le début de la fin pour François Fillon, mal conseillé, mal préparé, qui s’empêtre jour après jour, semaine après semaine, dans la défense maladroite de sa cupidité passée, incohérente avec un programme appelant la majorité de la population à de lourds sacrifices.

Le mercredi 21 décembre, Le Canard dévoile les emplois fictifs de ses enfants, et les mirobolantes affaires de sa très juteuse société de conseil. Le mercredi 28 décembre, il détaille les emplois les plus anciens de Penelope, et réévalue l’addition à près d’un million d’euros. Le mercredi 4 janvier, il publie la liste des principaux clients de la société de conseil et les honoraires facturés, et annonce la mise en examen imminente des époux Fillon.

François Fillon est en effet mis en examen le vendredi 6 janvier, l’avant-veille du premier tour. Il est carbonisé, même si un noyau dur d’électeurs conservateurs lui restera fidèle jusqu’au bout.

Qui imagine le Général de Gaulle mis en examen ?

Le mercredi 14 décembre au soir, le Conseil Constitutionnel publie la liste des candidats. Il n’y en a que six : Le Pen, Fillon, Macron, Bayrou, Valls et Mélenchon. Le calendrier accéléré a été fatal aux petits candidats : 10 jours pour finir de rassembler 500 signatures, c’est bien trop peu. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon n’ont dépassé le seuil fatidique que dans les dernières 48 heures. François Asselineau, Jean Lassalle et beaucoup d’autres doivent passer leur tour.

L’électorat « de gauche » hésite entre Valls et Mélenchon, entre « gauche de gouvernement » et « gauche de progrès », entre l’adjudant-chef et l’instituteur. Mais l’instituteur va manquer de temps pour convaincre, tandis que l’adjudant-chef rythme la cadence.

L’électorat « modéré » s’éparpille entre Macron et Bayrou. La campagne de Macron a explosé au décollage ; celle de Bayrou ne décollera jamais ; les deux se traînent dans les sondages et se tirent dans les pattes. Juppé appelle à soutenir Bayrou, mais une partie des juppéistes préfère Macron, tandis qu’une autre partie reste fidèle à Fillon.

L’électorat « de droite » hésite entre Fillon et Le Pen, même si une partie n’est pas indifférente aux postures martiales de Valls. Sarkozy ne sait pas s’il déteste plus Fillon ou Bayrou, mais il est persuadé que de toutes façons le prochain Premier Ministre sera François Baroin.

Les journalistes ne savent plus quelle périphrase utiliser pour qualifier Manuel Valls : « Premier Ministre », « Président par intérim », « Ministre de l’Intérieur », ou juste « candidat à la présidence » , Petit-à-petit, la pratique dominante devient : « le chef du gouvernement ». Et certains, pour aller vite, se laissent aller à juste dire : « le chef ».

La campagne bascule définitivement le jeudi 22 décembre. En cette avant-veille de Noël, une vague d’attentats à l’arme blanche sème la panique dans les rues commerçantes bondées de plusieurs grandes villes. Dans la plupart des cas, les agresseurs sont abattus sur place par des soldats de la force « Sentinelle » ou par de simples policiers. Dans tous les cas, de nombreux témoins assurent avoir entendu l’agresseur hurler « Allah Akhbar ! » Les chaînes d’hystérie permanente font le plein. Les experts défilent pour parler de représailles de Daech pour venger la libération d’Alep.

La France a peur.

L’état d’urgence est encore renforcé. Selon une rumeur, des unités militaires ont été rapatriées du Mali et de Centrafrique pour assurer la sécurité en Île-de-France. Selon une autre rumeur, la Légion Étrangère a été déployée près des principaux centres commerciaux de la banlieue parisienne. Selon d’autres rumeurs, les préfets ont instruction d’imposer un couvre-feu dans les quartiers dits sensibles. Selon une dernière rumeur, le chef du gouvernement, qui est aussi le chef de la police, a donné carte blanche aux forces de l’ordre pour tirer les premiers en cas de nécessité.

Tous les soirs à partir du lendemain de Noël, les journaux télévisés ouvrent sur les images d’une nouvelle opération anti-terroriste, plus ou moins efficace, plus ou moins factice, dans telle ou telle banlieue, dans telle ou telle mosquée. Tous les jours, à chacun de ses déplacements de campagne, quelle que soit la question posée, la première réponse du chef du gouvernement porte sur le terrorisme, la sécurité et la Force de la République. Et la deuxième réponse stigmatise la faiblesse, la lâcheté ou la connivence d’un de ses adversaires vis-à-vis des graves menaces qui pèsent sur le pays.

La France enchaîne ses deux réveillons annuels dans la peur. Les statistiques officielles font état de taux d’intoxications alimentaires, d’alcoolémie et d’accidents de la route très supérieurs à la moyenne ces deux nuits-là. La peur est mauvaise pour le foie.

En décembre c’est l’apothéose ;
La grande bouffe et les p’tits cadeaux,
Ils sont toujours aussi moroses
Mais y a d’la joie dans les ghettos.
La Terre peut s’arrêter d’tourner,
Ils rat’ront pas leur réveillon ;
Moi j’voudrais tous les voir crever,
Étouffés de dinde aux marrons.

Le climat de peur s’accorde à merveille avec la campagne-éclair de Valls — ses conseillers aimant parler de Blitzkrieg. Les thèmes de cette campagne sont variés car sa pensée est complexe : le terrorisme, l’islamisme, la sécurité, l’islam, la menace, la menace islamique, la laïcité, l’incompatibilité de l’islam avec la laïcité, la guerre, la guerre contre Daech, l’ennemi intérieur, le péril musulman, le burkini, les crèches de Noël dans les mairies, l’islam rural, les valeurs républicaines, giscardisme et islamité, etc.

L’ombre de la cathédrale de Cologne pèse sur la soirée du 31 décembre 2016. Pour la première fois depuis les débuts de la Vème République, il n’y a pas de vœux du président de la République diffusés à la télévision à 20 heures. En revanche, les téléspectateurs peuvent suivre toute la soirée sur les chaînes permanentes le chef du gouvernement, dans son rôle de chef de la police, bravant la pluie et le vent, procédant à une inspection détaillée des forces de l’ordre déployées autour des Champs-Elysées, Gare Saint-Lazare, Gare du Nord, place de la République… Bruno Roger-Petit s’extasie devant ces images d’un vrai chef de guerre en première ligne avec ses troupes, tel Clemenceau visitant les poilus dans les tranchées.

Dans ses meetings, Manuel Valls réserve ses coups les plus durs à Jean-Luc Mélenchon et au « ramassis d’islamo-gauchistes » de « La France Insoumise ». Ces « insoumis » — « insoumis, méprisant les lois de la République, comme le font les terroristes » ! Ces « rouges » — « rouges, oui, rouges du sang des victimes des terroristes » ! Cette « internationale » — « internationale, sinistre internationale qui en rappelle d’autres, les internationales communistes mais aussi les internationales terroristes » !

Plusieurs leaders de « La France Insoumise » sont cités dans des affaires de terrorisme, accusés de complicité ou de connivence. Les leaders d’origine étrangère sont en premier ligne. Danièle Obono (née à Libreville, au Gabon), porte-parole du candidat Mélenchon et candidate à la députation dans la 17ème circonscription de Paris, est mise en examen pour « apologie du terrorisme ». Raquel Garrido (née à Valparaiso, au Chili), autre porte-parole, est convoquée comme témoin assisté, dans une affaire de trafic d’armes, à moins que ce ne soit pour intelligence avec une puissance étrangère. Mélenchon dénonce « un Tarnac par jour », mais le rouleau-compresseur médiatique se régale.

Samedi 7 janvier 2017, alors que la campagne électorale est officiellement close depuis la veille, les chaînes d’information continue, BFMTV en tête, diffusent en boucle la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats du 7 janvier 2015, présidé Place de la République par le Chef. La moitié de son discours cet après-midi-là est un copié-collé de son dernier discours de campagne, la veille, à Bercy.

Dimanche 8 janvier 2017, Marine Le Pen arrive en tête avec 26% des voix, suivie par Manuel Valls à 23%. François Fillon a résisté à 18%. Macron, Bayrou et Mélenchon sont éparpillés entre 12% et 8%.

S’ouvre alors une « quinzaine anti – Le Pen » , pour reprendre l’expression du regretté Philippe Muray pour qualifier celle de 2002. Toute la France des gentils est mobilisée « contre les méchants », à commencer par les gentils médias des gentils milliardaires.

Les sondages pour le deuxième tour donnent tous Valls vainqueur, mais avec des marges très variables, et qui tendent à se réduire au fil des jours. Plus les jours passent, plus la campagne se tend… et moins les différences semblent claires. Car les obsessions des deux finalistes sont les mêmes.

Alien Vs Predator

Reprenant une formule de son père, Marine Le Pen appelle les Français à préférer l’original à la copie.

Manuel Valls, lui, use le thème de la défense de la République jusqu’à la corde, et, au fil des meetings et des entretiens, enrichit ses références historiques.

Valls invoque la mémoire des Républiques françaises menacées en 1958, en 1940, en 1848, en 1792, et qui ont dû leur salut à la force d’un chef.

Valls invoque la mémoire de la République espagnole de 1936, qui a succombé à Franco parce qu’il lui avait manqué un grand chef catalan pour galvaniser ses forces, et affirme qu’il saura être celui-là.

Valls invoque la mémoire de la République romaine, subvertie en empire par la famille de Jules César, notamment par Octavien, qui était à la fois son fils adoptif et son petit neveu, c’est-à-dire « à la fois Marine et Marion ». Les latinistes distingués apprécieront. Jean-Marie Le Pen, qui s’était déjà jadis comparé à Jules César, déclare sur son compte Twitter être très flatté, « avec même un début d’érection, n’est-ce pas ! ».

Valls invoque la mémoire de la République galactique, qui n’a pas su se défendre contre le côté obscur, faute d’avoir eu un chancelier maîtrisant la Force. Les fans de Star Wars apprécieront. Dans la foulée, ce qu’il reste du MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes) édite des affiches représentant Marine Le Pen coiffée du casque de Dark Vador. Bref, cette campagne pâle patine. Il est temps qu’elle se termine.

Dès le soir du premier tour, tous les candidats éliminés ont appelé à voter pour Manuel Valls, avant de se réfugier dans le silence pour quinze jours. Tous, sauf Jean-Luc Mélenchon qui s’est contenté d’appeler à ce qu’aucune voix ne se porte sur Marine Le Pen. Pendant la première semaine, il est harcelé et sommé d’appeler à voter Valls, ce qu’il refuse. Dimanche 15 janvier, il finit par lâcher : « Même une chèvre battrait Marine Le Pen. Même le chef Valls va arriver à la battre. Sans nous. Nous, nous le battrons ensuite. » Un torrent de boue l’ensevelit alors. Il ne répond plus à personne pendant la deuxième semaine.

Mardi 17 janvier, le débat télévisé entre Marine Le Pen et Manuel Valls tourne à une surenchère verbale répugnante qu’il vaut probablement mieux oublier. Certains observateurs ont cependant souligné que ce débat aura eu une vraie dimension éducative, instruisant des millions de Français sur les nuances entre wahhabisme et salafisme, sunnisme et chiisme, islamisme et terrorisme islamique, halal rituel et halal social, burkini intégral et burkini différentiel, front national et force républicaine Dupont et Dupond, etc.

Toute la presse appelle ouvertement à voter Valls, sauf Valeurs Actuelles et Le Figaro — et quelques autres feuilles de choux d’extrême-droite.

Valeurs Actuelles appelle à voter Le Pen, profitant de l’indifférence de son actionnaire majoritaire, l’homme d’affaires libanais Iskandar Safa, à moins que ce ne soit du cynisme.

La rédaction du Figaro veut aussi appeler à voter Le Pen, mais, se heurtant de front au propriétaire du journal, Serge Dassault, vieil allié de Manuel Valls, elle finit par voter la grève : le journal ne reprendra sa parution qu’au lendemain du deuxième tour.

Jeudi 19 janvier, on apprend qu’une douzaine de pays musulmans, Qatar et Arabie Saoudite en tête, ont rappelé leurs ambassadeurs à Paris, pour consultation, après les échanges fort peu diplomatiques du débat télévisé, rediffusé le lendemain en version entièrement doublée par Al-Jazeera.

À Bruxelles, Jean-Claude Juncker, qui avait arrêté le whisky après le vote du Brexit, se décide à arrêter aussi le cognac, et se replie sur le schnaps. Scheisse Franzosen…

Vendredi 20 janvier, Donald Trump est investi 45ème président des Etats-Unis. Son discours d’investiture jette un froid un peu partout dans le monde, sauf en France, où il fait déjà bien plus froid.

Samedi 21 janvier, Libération titre : « Faites ce que vous voulez, mais votez Valls ».

Dimanche 22 janvier, Manuel Valls est élu avec 55% des voix contre Marine Le Pen — plus d’un tiers des électeurs se sont abstenus. La République est sauvée. Youpi.

Le Réveil de la Force

Dès le lendemain, le nouveau Président de la République — que certains continuent à appeler juste « le Chef » — annonce la création pour les législatives d’un vaste rassemblement d’union nationale, autour du Parti Socialiste. Ce mouvement s’appelle « La République En Force » (LREF) — que certains appelleront très vite juste « le parti du Chef ». Ça rime bien.

Quelques jours plus tard, un gouvernement de grande ouverture nationale est nommé, avec, notamment :

  • Jean-Yves Le Drian, Premier Ministre ;
  • Alain Bauer, Ministre de l’Intérieur ;
  • Jean-Jacques Urvoas, Ministre de l’Economie et des Finances ;
  • Laurence Parisot, Ministre de l’Economie Numérique ;
  • Luc Carvounas, Ministre du Budget ;
  • Matthias Fekl, Ministre des Affaires Etrangères ;
  • Jean-Christophe Cambadélis, Ministre de l’Education Nationale ;
  • Sylvie Goulard, Ministre des Armées ;
  • Carlos da Silva, Garde des Sceaux ;
  • Édouard Philippe, ministre de la Ville et des Collectivités Locales.

Der Spiegel titre : « Ein Volk, ein Frankreich, ein Chef ».

Les premiers sondages confirment que les Français veulent, aux législatives, donner une majorité au Chef, pour lui permettre d’appliquer la politique pour laquelle ils l’ont choisi.

Il fait froid.

Le jour du deuxième tour, il neigeait.

En 1964, dans « Le Coup d’Etat Permanent », François Mitterrand a écrit :

Il existe dans notre pays une solide permanence du bonapartisme, où se rencontrent la vocation de la grandeur nationale, tradition monarchique, et la passion de l’unité nationale, tradition jacobine.

Bonne nuit.

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