Blade Runner 2049 : Vertiges d’un monde déglingué

J’ai vu « Blade Runner 2049 » dans une salle de cinéma il y a quelques jours. Ces dernières années, pour diverses raisons, je ne suis pas allé au cinéma plus de trois ou quatre fois par an. Mais ce film-là, il fallait que je le voie.

Parce que c’est une image de « Blade Runner » qui tient lieu d’illustration à ce blog. Parce que « Blade Runner » représente énormément pour moi. Parce que Philip K. Dick, sa vie, son oeuvre. Parce que le personnage principal de « Blade Runner 2049 » s’appelle « K ». Juste K. Parce que K.

It’s not a name, it’s a serial number!

J’ai aimé « Blade Runner 2049 », et l’objet de ce billet est de partager pourquoi. En essayant de ne pas trop « spoiler », comme on dit maintenant. Et en essayant de donner au lecteur l’envie de le voir.

J’ai aimé « Blade Runner 2049 ». Je craignais d’être déçu. Je n’ai pas été déçu. Ce film n’atteindra probablement pas la dimension « légendaire » du premier « Blade Runner ». Mais il n’insulte pas non plus sa mémoire. Il ne fait pas tâche. Il est très honorable, comme on disait jadis. Il est très réussi.

Par commodité, je pense qu’il faudrait désormais dire « Blade Runner 2019 » plutôt que juste « Blade Runner ». Je vais appliquer cette convention dans ce billet.

« Blade Runner 2019 », film de Ridley Scott en 1982. Projection à 37 ans.

« Blade Runner 2049 », film de Denis Villeneuve en 2017. Projection à 32 ans.

Un prolongement sophistiqué

« Blade Runner 2049 » n’est pas une simple extension de « Blade Runner 2019 ». Ce n’est pas « on prend les mêmes et on recommence », ce n’est pas juste « Rick Deckard au Clair de Lune » ou « Le Réveil de la Réplicante ». C’est beaucoup plus subtil.

Le film mêle habilement des extensions indirectes au monde de 2019 imaginé en 1982, et des idées venues en direct de 2017. Des objets sont restés, d’autres pas. On retrouve les voitures volantes ; on ne retrouve plus les tests Voight-Kampff.

Le réalisateur s’est clairement amusé à jouer avec des codes et des styles de « Blade Runner 2019 ». Il a repris des marques emblématiques du film de 1982, disparues depuis (certains disent « maudites ») et les a imposées dans le film de 2017. J’ai aperçu ainsi au moins Atari et PanAm. Il a aussi repris, prolongé des technologies imaginées en 1982, dépassées depuis (on est trop forts !), mais prolongées quand même. C’est ainsi que j’ai ressenti certaines séquences de commandes vocales poussives, ou certaines opérations de traitements d’images.

Et puis il y a des ajouts directement issus de « notre » 2017. Une très grande marque française, absente en 1982, fait une apparition complètement inattendue, et je ne dirai pas laquelle, pour pas « spoiler ». Et puis il y a tout le reste.

Un film lent

C’est un film lent, délibérément lent, désespérément lent pour certains, mais moi ça me va. J’ai entendu beaucoup de gens s’inquiéter de la durée (2h43). À vrai dire, c’est seulement en discutant de « Blade Runner 2049 » que j’ai réalisé que « Blade Runner 2019 », que j’ai vu je-ne-sais-combien de fois, était aussi un film réputé « lent et long » (1h57). So what? Que Jack Bauer aille au diable !

C’est un film lent, notamment à cause de ses longs plans séquences traversant un monde déglingué, explorant une planète épuisée par les métastases du Système Humain.

Un monde déglingué

« Blade Runner 2049 », comme « Interstellar » et comme bien d’autres, c’est le portrait d’un monde déglingué. Le nôtre… Il ne manque plus qu’un petit coup de pouce !

Je m’en souviendrai comme d’un film vu au milieu des anomalies climatiques de l’automne 2017, elles-mêmes précédées par les anomalies climatiques de l’été 2017, et pour la suite on verra.

Les écosystèmes ont été pulvérisés. Dans « Blade Runner 2019 », les animaux étaient artificiels. Dans « Blade Runner 2049 », l’agriculture est devenue artificielle, plus rien ne pousse spontanément.

Il neige beaucoup à Los Angeles, et ce n’est pas parce que le réalisateur Denis Villeneuve est québécois.

Le niveau des océans s’est élevé de plusieurs mètres, et Los Angeles survit à l’abri d’un mur, l’idée plairait sûrement à Donald Trump.

Le survol de Los Angeles montre une ville de ce qu’on aurait appelé jadis le tiers-monde : des bidonvilles, de la crasse, de la misère, partout, partout. Et puis il y a les survols d’immenses étendues de déchets, des collines de carcasses métalliques, des montagnes de décombres, des nuages de cendre, partout, partout. Et les hordes de miséreux qui errent dans les déchets, tentent d’y arracher leur subsistance.

Le Système Humain a fini de recouvrir la planète. Une nouvelle ère géologique s’est installée, le capitalocène — ou, pour ceux qui ont des pudeurs de gazelle, l’anthropocène. Il n’y a plus de place pour autre chose.

Il n’y aura plus d’étrangers
On sera tous des étrangers

Il y a toujours des individus, anthropoïdes, parlant, courant, sentant. Des mâles et des femelles.

Mais on ne sait plus vraiment ce qui est humain naturel et ce qui est humain artificiel. À chaque nouveau personnage, le spectateur est invité à se poser la question : humain ? Pas humain ? Presque ? Peut-être ? À la fin, il faudrait reprendre tous les personnages, tous, un par un, y compris Deckard ; et pour chacun, se demander si on est sûr, vraiment sûr, qu’il est humain « de souche », humain « de synthèse », autre chose, ou si on n’est juste pas sûr.

À l’humain de synthèse, hérité de « Blade Runner 2019 », « Blade Runner 2049 » rajoute aussi l’humain virtuel, image, hologramme, chimère, je ne sais pas quel est le bon mot.

Et puis vient le moment des mélanges. La superposition des chimères. La fusion des chimères. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui n’est pas vrai ? On ne peut plus être binaire. Tout est mélangé. Dans le doute, on pourrait dire que tout est faux. Ça serait plus simple. Mais ça serait faux.

Et puis ces individus se battent. Se déchirent. Se détruisent. Se tuent.

Est-ce que ce sont des humains qui se battent contre des machines ? Est-ce que ce sont des machines qui se battent entre elles ? Est-ce que ce sont des créatures vivantes qui se battent ?

Comme le rappelle l’introduction, un « réplicant » n’est pas « tué » par un « blade runner » — il faut dire qu’il est « retiré », comme on retire un produit d’un rayon de supermarché. L’humain, le vrai humain, l’humain de souche est forcément supérieur à l’humain importé ! L’humain, le vrai humain, l’humain de souche se bat contre le grand remplacement par l’humain artificiel ! Évident, non ?

C’est peut-être l’oligarque en chef, Niander Wallace, joué par Jared Leto, impressionnant et effrayant, transhumain et transhumaniste, qui donne la clef. Dans le monde déglingué de 2049, raisonner en termes de degrés de pureté de la race ou de brevets d’humanité devient inopérant. Opposer humains de souche et humains de synthèse est devenu absurde. Il n’y a là que des esclaves exploités par un maître. Donc, en un sens, rien de bien nouveau. La lutte des classes. Diviser pour régner. Des citoyens, des métèques et des esclaves. Au nom du progrès. Au nom de la civilisation !

Every leap of civilization was built on the back of a disposable workforce, but I can only make so many.

Un monde sans espoir ?

« Blade Runner 2019 » était une histoire d’amour ; « Blade Runner 2049 » est l’histoire d’un miracle.

En fait, l’une des qualités les plus inattendues de « Blade Runner 2049 », c’est de montrer à quel point « Blade Runner 2019 » était, avant tout, essentiellement et intensément, une grande, une belle, une immense, une incroyable histoire d’amour.

Her eyes were green.

Mais qui se rappelle ainsi de « Blade Runner 2019 » ? Qui se rappelle de « Blade Runner 2019 » comme d’un film d’amour et d’espoir ? Pas moi, évidemment, pas moi.

À l’arrivée, « Blade Runner 2049 » montre un monde sans espoir, encore plus sans espoir que son prédécesseur. C’est l’idée avec laquelle j’en suis sorti, c’est l’idée principale que je vais en regarder, l’idée d’un monde déglingué et sans espoir. J’ai longuement marché, j’ai eu de la chance d’avoir une éclaircie, j’ai beaucoup regardé autour de moi, j’ai repensé à mes vieilles craintes de voir un jour mon pays en ruines au XXIème siècle, et j’ai mis longtemps avant de retrouver, plus tard, ailleurs, quelque espoir.

Il y a quelque chose qui cloche.

Qu’est-ce que je n’ai pas vu dans « Blade Runner 2049 » ?

« Blade Runner 2049 » montre tout l’espoir qui était caché dans « Blade Runner 2019 ».

Faudra-il un « Blade Runner 2079 » pour saisir l’espoir qui est peut-être caché dans « Blade Runner 2049 » ?

Si je calcule bien, « Blade Runner 2079 », projection à 27 ans, devrait sortir en 2052.

C’est plus facile de calculer que de voir.

Bonne nuit.

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