Emmanuel Carrère : Préface à « L’uchronie »

J’ai retrouvé récemment un livre qui m’avait été offert pour mon anniversaire en 2009 par un de mes meilleurs amis — j’ai trois meilleurs amis, et je me refuse à choisir un premier parmi les trois, depuis le Consulat au moins on sait que ce n’est pas une bonne idée, surtout quand il y a un Corse dans le triumvirat.

Ce livre s’intitule « L’uchronie », l’auteur s’appelle Eric B. Henriet, c’est dans une collection nommée « 50 questions ».

La collection « 50 questions » propose des ouvrages concernant la littérature et les arts et qui ont la double ambition d’être de véritables essais en même temps que des instruments d’information et de réflexion.

C’est un travail sérieux. C’est un chouette livre, très agréable, truffé de références, qu’on peut probablement lire d’une traite, ou qu’on peut préférer picorer au hasard.

La préface avait été confiée à Emmanuel Carrère. En 2009, je ne connaissais presque rien d’Emmanuel Carrère, à part sa biographie de Philip K. Dick (« Je suis vivant et vous êtes morts ») et son récit sur Jean-Claude Romand (« L’Adversaire »).

Je n’avais strictement rien retenu de cette préface en 2009. En 2017, elle m’a fasciné. Est-ce parce j’ai déjà lu cette année trois ou quatre livres d’Emmanuel Carrère ? Est-ce parce que, poussé par une correspondante que je ne remercierai jamais assez, je me suis timidement lancé dans l’écriture de quelques « pistes d’uchronie » ? Un peu. Mais je pense que c’est encore plus personnel. Il y a quelque chose dans le dernier paragraphe de cette préface qui me touche très profondément, maintenant, en 2017.

Je me permets de citer ici intégralement cette préface. Hors de toute considération personnelle, c’est un texte très intéressant.

Bien sûr, si vous êtes ayant-droit d’Emmanuel Carrère ou de Eric B. Henriet, et que vous pensez que je viole ainsi votre droit d’auteur ou ce genre de choses — de même que si vous êtes ayant-droit de Jules Romains, d’Umberto Eco ou d’Eric Dupin –, on va pas se fâcher, contactez-moi et j’enlèverai tout ça.

Il y a exactement trente ans de cela, j’étais étudiant en Histoire à Sciences Po et, devant écrire un mémoire, j’avais choisi pour sujet l’uchronie, avec l’arrière-pensée que sur cette non-matière je n’aurais pas grand mal à être plus compétent que le jury chargé de me noter. Je me rappelle avoir dû expliquer à un historien aussi savant que le professeur Raoul Girardet, mon directeur d’études, qu’il ne s’agissait pas d’un certain Luc Rosny — nom qui lui faisait penser à un coureur automobile héros de bandes dessinées belges, du genre Michel Vaillant ou Ric Hochet. Hormis deux encyclopédistes de la science-fiction, Jacques Van Herp et Pierre Versins, personne alors n’y connaissait rien. Le mot ne figurait ni dans les dictionnaires ni dans les fichiers des bibliothèques, il n’existait aucune bibliographie, aucun ouvrage de référence, et j’étais saisi d’une légère euphorie mégalomane à l’idée que cet ouvrage de référence, j’étais en train de l’écrire, moi. Quelques années plus tard, j’en ai tiré un petit livre appelé Le Détroit de Behring, qu’Éric Henriet, dans celui que vous avez entre les mains, a la gentillesse de saluer comme un travail de pionnier. J’y appelais les chercheurs futurs à de plus consistantes études, mais cela de façon purement rhétorique et en me résignant à ce que l’uchronie reste à jamais un genre marginal, sans public, sans dignité et surtout sans avenir.

Or, là-dessus, je me trompais complètement, et le livre d’Éric Henriet m’en fait prendre conscience. Le corpus sur lequel j’avais travaillé se composait d’à peu près deux douzaines d’ouvrages rassemblés par mes soins au petit bonheur la chance et je me doutais bien qu’il m’en avait échappé, mais je n’imaginais pas que la liste, trente ans plus tard, serait au bas mot dix fois plus longue. Cela me fait un peu l’effet d’avoir exploré autrefois une région à pied, avec une carte grossière, gribouillée à la main, et de la traverser aujourd’hui au volant d’une voiture puissante, sûre, et équipée d’un GPS. Ce qui m’étonne le plus, cependant, ce n’est pas que ce territoire en friche soit mieux balisé, mais qu’il se soit ces dernières années tellement construit. Je m’attendais à découvrir des œuvres anciennes que j’ignorais, or j’en découvre surtout une énorme quantité de récentes, d’où je conclus que l’uchronie n’est pas seulement mieux connue, mais surtout plus active et plus en vogue aujourd’hui. Cette vogue laisse songeur. Je trouvais autrefois normal et somme toute juste que l’utopie, inventée par un chancelier d’Angleterre, ait tôt accédé à la dignité de genre littéraire et donc d’objet d’études : il est toujours utile de se pencher sur l’urbanisme et l’instruction civique, alors qu’il est toujours vain de regretter ce qui n’a pas été — ce par quoi j’expliquais que l’uchronie, comme genre, n’ait jamais vraiment pris. Aristote, de manière péremptoire, affirmait que celui qui s’attarde à de telles rêveries « raisonne comme un végétal » et, tout en m’appliquant à recenser ces rêveries, je donnais pour ma part raison à Aristote.

Pourquoi ce genre prend-il et fleurit-il maintenant? Henriet, tout en constatant le fait, ne répond pas à cette question et je n’ai quant à moi que deux hypothèses sommaires. La première est que l’uchronie, qui à première vue semble une spéculation purement ludique, est fille en profondeur de la mélancolie, et que la mélancolie ne cesse dans nos sociétés d’étendre son empire. La seconde est que l’uchronie tourne inlassablement autour de ce moment de bascule où le virtuel devient réel, et que ce moment devient de plus en plus difficile à saisir. Il est de plus en plus difficile à saisir dans un monde, si on peut encore parler d’un monde, où ce qu’on s’accordait à appeler le réel se dérobe de plus en plus sous la prolifération exponentielle de ses représentations et versions alternatives. L’uchronie, du coup, y gagne quelque autorité comme instrument de connaissance du réel (plus on s’approche de ces questions, plus on se sent contraint aux italiques, guillemets et autres signes de circonspection), et avec elle l’intuition très voisine des univers parallèles — à laquelle Henriet fait un sort aussi. Le progrès, ne serait-ce pas que désormais, non seulement tout peut arriver, mais tout arrive bel et bien ? En même temps ? À chaque instant ? À l’infini ? Qu’à terme nous puissions, à tout moment, à partir de n’importe quel événement et de ses possibles conséquences, choisir dans quelle version de la vie nous voulons vivre ?

Je pense à une page lumineuse de Clément Rosset, analysant une phrase de Malcolm Lowry. Le Consul, héros d’Au-dessous du volcan, ivre comme à son habitude, marche d’un pas à la fois incertain et assuré au bras de son ex-femme Yvonne. « D’une certaine façon, de toute façon (écrit Lowry), ils allaient leur chemin. » En anglais : « somehow, anyhow, they moved on. » Dans cette phrase anodine, Rosset découvre « un très profond paradoxe, qui n’intéresse pas seulement la façon dont marchent les hommes, qu’ils soient ivrognes ou non, mais concerne le sort de toute chose au monde. […] Il n’est pas de « n’importe quelle façon » (anyhow) qui ne débouche sur « une certaine façon » (somehow), c’est-à-dire précisément sur quelque chose qui n’est pas du tout n’importe quoi, n’importe quelle façon, mais au contraire cette réalité-là et nulle autre, cette façon qu’elle a d’être et aucune autre façon. Aucun aléa ne protégera l’aléatoire de la nécessité où il est de venir à l’existence sous la forme de ceci, de rien d’autre que ceci. […] Nous appellerons insignifiance du réel cette propriété inhérente à toute réalité d’être toujours indistinctement fortuite et déterminée, d’être toujours à la fois somehow et anyhow : d’une certaine façon, de toute façon » (Le Réel, traité de l’idiotie, 1977).

Ce que Rosset dit là est non seulement vrai, mais évident — et c’est une des tâches les plus nobles de la philosophie de déployer de telles évidences. Mais que serait un monde où cette évidence ne serait plus vraie ?

Ce monde-là, l’uchronie travaille à son avènement, et il semble bien qu’aujourd’hui le réel l’y encourage.

À la mélancolie j’associerais en outre l’hostilité à l’égard du réel. À la fin de mon petit livre, j’exprimais le vœu de « me détourner de l’uchronie, des univers parallèles, du regret qui les obsède, et de m’aventurer au pays du réel. » Je parlais là pour mon compte, je ne force personne, cependant je reste fidèle à ce programme et j’observe avec une heureuse surprise qu’il devient avec l’âge et la patience un petit peu plus facile à suivre. Être constamment attentif aux indénombrables bifurcations qu’offre la vie, nourrir la nostalgie de nos existences parallèles — à quoi invitent le roman et cette sorte de roman au carré qu’est l’uchronie –, c’est stimulant pour l’imagination, mais c’est aussi un trait de l’adolescence, qui voudrait garder toujours les choix ouverts devant elle. Un des grands avantages de l’âge adulte, selon moi, c’est qu’on n’a plus tellement à choisir ni à atermoyer. On est assez avancé sur son chemin pour ne plus penser aux autres chemins possibles, on fait ce qu’on a à faire, petit à petit on s’aperçoit que les décisions se prennent d’elles-mêmes, sans délibération ni regret. Pour ma part, j’aime mieux ça et compte bien poursuivre la tâche, entamée depuis trente ans, consistant à tuer en moi cet amateur de petits jeux et de grandes tristesses auquel on peut donner, parmi d’autres, le nom d’uchroniste : celui qui ne veut pas du temps, ni de son travail ; celui qui voudrait que tout reste virtuel et que rien ne s’accomplisse ; celui, et c’est sa grandeur, qui dit non.

Je reviendrai peut-être sur ce texte, notamment le dernier paragraphe, dans un prochain billet.

Bonne soirée.

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