L’autre

Ce soir-là, j’ai compris que j’aimais mieux l’autre.

L’autre c’est un autre moi que j’ai inventé.

Un personnage, en quelque sorte. Pas une œuvre, juste un personnage.

Je l’ai inventé.

Un peu par accident, un peu par constance.

Je me suis exprimé à travers lui.

J’ai existé à travers lui.

Il est devenu ce que je ne deviendrai jamais.

Il est crédible. Il est cru. Il est lu. Il est relayé. Il est influent. Il est visible. À une échelle certes faible, mais à une échelle tellement supérieure à ce que je suis.

Il est intéressant. Il est lu. Il est sollicité.

Il intéresse. Il intéresse des gens de toutes sortes. Il intéresse des gens influents. Il intéresse des gens brillants. Il intéresse même des femmes !

Il est écouté. Il est interrogé. Il est attendu. Il est cité. Il est critiqué. Il est aimé et il est détesté. Il est signifiant. Il est crédible !

Il ne subit pas. Il ne se tait pas.

En somme, il est tout ce que je ne suis pas.

Je suis rien. Je m’adapte. Je me cache. Je fais toutes sortes de compromis. Je suis lâche. Je suis faible. Je me laisse bouffer. Je gère l’intendance. Je fais tourner la boutique. Je subis. Je suis digéré. Je dois me taire. On ne m’écoute pas. On ne me voit pas. On ne me croit pas. On ne m’attend pas.

Ce soir-là, j’ai compris que j’aimais mieux l’autre.

J’aime mieux l’autre que j’ai inventé.

Ça semble absurde. Mais en un sens, ce n’est pas surprenant.

Je lui ai donné une bonne partie de moi-même — je n’ose pas dire : je lui ai donné le meilleur de moi-même.

Je lui ai donné tout ce qui ne me sert pas ici, et le reste est allé dans ce blog. Mais ce blog est comme moi : invisible, inaudible, inutile. L’autre est mieux. Il est mieux que moi.

Je lui ai donné tout ce qui ne me sert pas, tout ce qui ne sert à rien. Ce dont personne ne veut. Ce que personne ne soupçonne. Mes amis sont trop loin hélas. Je lui ai donné ce dont ma femme, les enfants, le chef, les collègues, le monde réel n’ont que faire. Ce que personne n’écoute. Ce que je ne peux pas dire. Ce que je ne peux pas faire. Ce que je ne peux pas être.

Je pense à ce que je ne peux pas dire.

Je lui ai donné ce qui n’intéresse personne. Ce dont ils se fichent. Ce dont ils se moquent. Je lui ai donné la plupart de mes tentatives pour échapper à l’insignifiance, les autres sont sur ce blog.

Ça avait commencé comme un canular, une bidouille, une expérimentation, au creux d’un hiver où je m’ennuyais. Je n’avais pas imaginé que ça durerait. J’aurais dû. Je n’avais pas imaginé que ça prendrait de l’ampleur. Et pourtant j’étais prévenu depuis 1996, mais j’avais rien compris :

What is real? What is virtual? What is living? What is nonliving? Of the many selves I am, who is the real me?

Ça a pris des années. J’aurais dû arrêter ça. J’y ai plusieurs fois songé, notamment lorsque j’ai pu croire que ma vie avait repris un sens, à l’autre bout de l’Europe. Mais je ne pouvais plus me passer de lui. Twitter est une drogue. Et puis ma vie m’a rattrapé. Elle ne l’a pas rattrapé lui, l’autre. Qu’est-ce qui peut le rattraper lui, l’autre ?

Ce soir-là, j’ai compris que j’aimais mieux l’autre.

Je l’aime mieux, d’autant plus facilement que je ne me suis jamais aimé.

Je l’aime mieux, d’autant plus facilement que je ne suis sûrement pas très aimable. Usé, vieilli, fatigué. Je suis rien. Il n’y a rien à aimer. Il n’y a rien à prendre. Il n’y a rien à garder. Poussières. Cendres.

Je l’aime mieux, parce que quiconque pourrait voir les deux en même temps l’aimerait mieux lui.

Il est mieux que moi.

Le film « Lost Highway » de David Lynch commence et finit sur une chanson déchirante de David Bowie, intitulée « I’m deranged ». J’ai vu ce film en 1997, je crois que je ne l’ai jamais revu. J’ai écouté sa bande originale plusieurs centaines de fois au moins :

Funny how secrets travel
I’d start to believe
If I were to bleed

Il ne saignera jamais.

Je pourrais le détruire en quelques clics. Mais ce serait détruire peut-être la meilleure partie de moi-même. Qui ferait une chose pareille ?

Suis-je un imposteur, type Jean-Claude Romand ? Suis-je un démiurge, type Viktor Frankenstein ? Suis-je schizophrène ? Suis-je fou ?

Non. Je suis juste rien.

Et il est mieux que moi.

Ce soir-là, j’ai compris que j’aimais mieux l’autre.

Ce soir-là, j’ai compris que je suis un raté. Lui pas.

Je le savais déjà, mais jamais je ne l’avais aussi bien compris.

Ce soir-là, j’ai compris. C’était un mardi soir à Paris. C’était la soirée la plus intéressante, la plus éblouissante intellectuellement depuis longtemps. Je ne saurai jamais son vrai nom, elle ne saura jamais mon vrai nom, peu importe : ce n’était pas moi, c’était lui. Jamais ça n’aurait pu être moi. C’est pas pour moi. La vie, c’est pas pour moi. Mais ce n’était pas moi, c’était lui.

Il est mieux que moi.

Belbo, malade de tant de rendez-vous manqués, sentait à présent qu’on lui donnait un rendez-vous réel.

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away.

Bonne soirée.

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2 commentaires pour L’autre

  1. Audrey dit :

    Merci de ne pas avoir enclenché le clic fatal, c’est bon de te lire !

  2. Le Monolecte dit :

    Mais lui, il sait qu’il est seulement toi et rien d’autre…

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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