« Rien ne s’oppose à la nuit », et une étrange idée

Je veux parler ici d’un livre : « Rien ne s’oppose à la nuit », roman de Delphine de Vigan paru en 2011.

Je précise d’emblée que je recommande ce livre, c’est un beau livre, poignant.

Je précise aussi que ce que j’ai à dire implique que je dévoile la fin, donc que je « spoile » comme on dit maintenant en bon français ; aussi, si vous souhaitez « ne pas être spoilé », passez votre chemin — et lisez-le.

C’est un livre que je n’avais pas prévu de lire. Je ne l’ai pas gardé. Je ne l’ai pas relu, ni même feuilleté, avant d’écrire ce billet. Je ne l’ai pas. Je n’en ai gardé que le souvenir. Il était dans la maison qu’on avait loué pour les vacances cet été-là, parmi quantité d’autres livres. Ce n’est même pas le premier que j’ai lu parmi ceux-là. J’en avais entendu parler, je savais son existence, mais j’ignorais ce qu’il racontait.

J’ai commencé à le lire quelques jours avant la fin du séjour. Je l’ai terminé le dernier soir, parce que je voulais absolument le terminer, ça m’a pris la moitié de la nuit, mais il le fallait. Puis il est resté là-bas. Je n’en ai pas gardé de notes. Et ensuite, je n’y ai plus pensé pendant des mois.

Je ne sais pas ce qui m’a fait repenser à ce livre récemment. Quoi qu’il en soit, depuis quelques semaines, j’y repense de plus en plus. Je pense qu’il m’a marqué, assez profondément.

Depuis des années, je me demande d’où viennent certains mots, certaines phrases, certaines images, certaines idées qui me hantent. Pour beaucoup, je n’ai pas trouvé, je cherche encore. Pour d’autres, je crois que j’ai trouvé — mais cela ne m’a apporté ni réconfort, ni libération. Ce n’est pas une thérapie, c’est plutôt de la généalogie, ou de la spéléologie. If there is a virus, where is the source?

C’est un livre que j’ai lu sans avoir aucune idée de ce que j’allais découvrir. Je l’ai lu parce qu’il était là, et je l’ai lu parce que j’ai trop écouté Alain Bashung.

Osez, osez Joséphine
Osez, osez Joséphine
Plus rien ne s’oppose à la nuit
Rien ne justifie

Ce livre raconte la vie de la mère de l’auteur. J’aurais du mal à le résumer de manière claire. J’ai retenu des détails, des séquences. J’ai peut-être mélangé avec d’autres choses, ou d’autres lieux. En un sens, je me le suis approprié. Voilà ce que j’ai retenu :

Début de l’histoire.

Les années d’après-guerre. Un appartement trop petit pour une trop grande famille, du côté du Square Montholon. Une maison dans une belle banlieue du Sud-Ouest parisien, entre Saint-Cloud et Versailles. Un homme qui fait une brillante carrière dans la publicité — on disait probablement encore « la réclame », pas encore « la communication ». Une femme qui voulait beaucoup d’enfants, puis qui se découvre avec trop d’enfants. La vie matérielle. La fatigue. Des secrets. Des horreurs. Des drames. Des silences. Des lâchetés. Toute une époque, comme disait Raoul Volfoni.

Une femme — une autre femme, une des filles de la première, la mère de la narratrice — qui essaie à son tour de faire sa vie. Une femme brillante. Les années 1970s côté gris. Des banlieues parisiennes, j’en oublie sûrement, du côté de Yerres il me semble, puis entre Bagneux et Châtillon, on disait encore « Châtillon-sous-Bagneux ». Une femme rongée petit à petit par le vie. Puis le centre bruyant de Paris, un agent immobilier malhonnête, un psychanalyste inaccessible, la folie au bout de la fatigue.

Une femme au bout du rouleau. Une femme qui craque, qui se reconstruit, qui craque encore. Qui arrive quand même à assurer l’avenir de ses enfants. Qui tient, quand même. Qui est encore là.

Des années et des années de malheurs et de souffrances.

Et puis pour elle viennent des années apparemment plus faciles. Les enfants ont grandi. Les contextes semblent apaisés. Elle a tenu. Elle a plié, elle en a bavé, elle a traversé toutes sortes d’enfer, mais elle a tenu.

Elle a tenu tant qu’on a eu besoin d’elle. Elle est arrivée au point où on n’a plus besoin d’elle. Elle est arrivée au point où, apparemment, elle ne souffre plus, elle n’a plus de raison de souffrir, elle va pouvoir, comme on dit souvent, « jouir de sa retraite », « profiter de ses vieux jours », « regarder passer le temps ».

Et c’est précisément à ce moment-là qu’elle met fin à ses jours. A la stupéfaction générale.

Elle a tenu, elle a traversé des choses abominables, et une fois qu’apparemment elle n’a plus rien à tenir, elle choisit d’en finir. Méticuleusement.

Fin de l’histoire.

C’est ce que j’ai retenu de ce livre. Ce n’est peut-être pas l’essentiel de ce qu’il y a dedans. Je suis peut-être passé à côté d’autre chose. J’ai peut-être mal compris. C’est cette histoire avec mes mots à moi. Ce ne sont pas les mots de l’auteur. On ne se méfie jamais assez des mots. Encore une fois, je n’ai plus touché à ce livre depuis ma première et unique lecture. Je ne l’ai pas sous la main. Je l’ai digéré, je l’ai assimilé. Je finirai probablement par me l’offrir sur mon Kindle, en bon enfant gâté de la technologie petite-bourgeoise décadente. Mais en attendant, ici et maintenant, ce ne sont que mes mots et mes souvenirs de ce livre.

Est-ce qu’il ne s’agit que de ce livre ?

Ma ligne de conduite, depuis des années et surtout ces derniers mois, c’est qu’il faut tenir. Tenir. Tenir debout. Je l’ai écrit et réécrit, ici et ailleurs.

Ma ligne de conduite c’est pas du Bashung, c’est plutôt du Goldman (je sais, encore un truc banal de petit-bourgeois décadent etc) :

T’es du parti des perdants
Consciemment, viscéralement
Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Il faut que je tienne ce job que je déteste, mais qui n’est pas très loin de chez moi et me permet de tenir les horaires de l’école etc, jusqu’à ce que ma fille entre au collège. Il faut que je tienne. It’s just a job.

Il faut que je tienne cette maison. Il faut que je tienne mon rôle. Il faut que je tienne ma vie. Il faut que je tienne. Il ne faut pas que ça se voie.

Il faut que je tienne tant qu’on aura besoin de moi. Ma femme ne s’est jamais rendue compte du mal que me fait une de ses phrases récurrentes, dans la banalité insignifiante du quotidien : « j’ai pas besoin de toi ». On ne se méfie assez jamais des mots.

Il faut que je tienne tant que ma fille aura besoin de moi.

Et, quand ma fille n’aura plus besoin de moi, quand on n’aura plus besoin de moi, alors je n’aurai plus à tenir, je n’aurai plus à être, et je pourrai enfin disparaître. Ce sera juste un soulagement. Je fermerai enfin la parenthèse. J’éliminerai enfin l’anomalie. Je corrigerai enfin l’erreur. L’erreur, c’est moi. La petite bête brûlera avec moi.

C’est une idée. Juste une idée. Une idée tenace.

Je ne sais pas depuis quand j’ai cette idée. Je ne sais pas si c’est ce livre qui l’a mise dans ma tête, l’autre été, ou s’il l’a juste éclairée. Effondrement de la fonction d’onde, dream is collapsing, ce genre de choses. Ou est-ce juste une ruse de la petite bête ?

What is the most resilient parasite? Bacteria? A virus? An intestinal worm? An idea. Resilient… highly contagious. Once an idea has taken hold of the brain it’s almost impossible to eradicate. An idea that is fully formed – fully understood – that sticks; right in there somewhere.
Qu’y a-t-il de plus résistant comme parasite ? Une bactérie ? Un virus ? Un ver intestinal ? Une idée. Résistante… hautement contagieuse. Une idée qui se fixe là est presque impossible à éradiquer. Une idée mûre, intelligible, qui s’enracine, là, quelque part.

Je ne sais pas si cette idée est de moi, ou si elle m’a été soufflée par ce livre, ou si elle a été implantée par autre chose. En tout cas, avoir repensé à ce livre m’a donné le courage d’écrire ce billet — encore un billet que je n’aurais peut-être pas dû écrire — encore une idée que j’aurais sans doute mieux fait de garder pour moi.

Je ne sais pas si c’est une idée absurde ou sensée, abominable ou admirable, lâche ou courageuse, égoïste ou altruiste, etc. Je n’en sais rien. Je sais juste qu’elle est là, et qu’elle remonte périodiquement à la surface, qu’elle sort comme les jets de vapeur du fer à repasser : « Heureusement c’est bientôt fini. » « Vivement que tout ça s’arrête. » « Il n’y a plus si longtemps que ça à tenir. » « Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. « La vie ce n’est que des mauvais coups à prendre. » « Bientôt tout ça n’aura plus aucune importance. » Etc.

C’est juste une idée. Peut-être que je ne tiendrai jamais aussi longtemps. Les crises sont de plus en plus violentes. Peut-être que je craquerai avant. Ou peut-être que je ne craquerai pas. J’ai tenu, je tiens encore, je tiendrai peut-être encore. Je n’en sais rien.

C’est juste une idée. Elle est là.

« Tout ça c’est dans ta tête. »

Bonne nuit.

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4 commentaires pour « Rien ne s’oppose à la nuit », et une étrange idée

  1. Le Monolecte dit :

    D’après la psy, l’idée n’est pas de tenir, mais de faire avec…
    De mon point de vue, l’humanité prend un sale chemin qui incite beaucoup de gens à se sentir «dispensables»… je dirais même que tout est fait dans ce sens. Mais la vie, la vie, elle, est quelque chose d’absolument formidable et je refuse de me la laisser pourrir par les égoïstes.
    Et puis, nous, on a besoin de toi…

  2. Laure dit :

    Je ne suis pas très sûre de souscrire à l’idée que lorsque les gens ont « grandi », ils n’ont plus besoin qu’on les entoure…

    • Moi non plus. Mais je sens que viendra un moment où de telles considérations seront juste balayées. A vrai dire, je traverse souvent de tels moments. Où il n’y a plus rien de rationnel ou de sensible ou de réfléchi. Il n’y a plus que l’envie que ça s’arrête. Que ça s’arrête enfin. Où tout ce que je me trouve à me dire c’est que je vais juste aller retrouver mon pauvre chat. Mon pauvre petit chat. Je suis désolé. Je sais tout le reste. Mais je crains la vague de trop, celle qui balayera tout. Je suis désolé.

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