Ils ne veulent pas comprendre

Je relis de temps en temps des anciens billets. En général au hasard. Certains billets ont exprimé des pronostics, des souhaits ou des espoirs, concernant la marche du monde. Datés, sourcés, référencés. Il est en général facile de voir après coup quand je me suis trompé.

Ainsi, j’ai relu quelques billets de l’année 2016, l’année du Brexit, l’année de Trump, et autres cris contre « la mondialisation heureuse ».

Je pensais que Theresa May pouvait incarner une première forme de reflux de la mondialisation heureuse, dans la foulée du Brexit. J’ai voulu y croire. J’ai sous-estimé la toxicité du Tory Party — the nasty party. Je me suis trompé.

Je n’avais aucune illusion sur Hillary Clinton, incarnation du mépris pour les perdants de la mondialisation heureuse, mais je pensais quand même qu’elle allait être élue. Je me suis trompé.

Je n’avais pas beaucoup d’illusions sur Donald Trump, mais je sous-estimais l’ampleur des dégâts qu’il allait provoquer. Je comprenais ceux qui voulaient désespérément croire en lui, mais je sous-estimais sa capacité à les trahir. Je me suis trompé.

Mais surtout, j’avais imaginé que les européistes, les maîtres de l’Europe, les mondialistes, les champions de la mondialisation heureuse, les fous furieux de la disruption pourraient changer. J’ai rêvé qu’ils pourraient prendre conscience des dégâts. J’ai imaginé qu’ils pourraient commencer à réfléchir à réparer les problèmes. Je me suis trompé.

Je vais dire ‘ils » dans le reste de ce billet, même si ça sonne « complotiste ». Je pourrais écrire les « mondialistes », mais ça ne me satisfait pas — je crois toujours à l’unité possible de l’espèce humaine et à la conquête spatiale, voyez-vous. De même que voir ce que recouvre désormais le mot « européiste », me dérange profondément, le mot « européiste » ayant été inventé en 1915 par Jules Romains (oui, Jules Romains !). Il faut se méfier des mots.

Bref, j’avais espéré qu’ils comprendraient. Qu’ils se remettraient en cause. Qu’ils infléchiraient la marche du monde.

Je me suis trompé.

Ils n’ont rien compris.

Ils n’ont rien compris au Brexit.

Ils n’ont rien compris à l’élection de Trump.

Ils n’ont rien compris à la déroute de Renzi en Italie, aux élections aux Pays-Bas en mars 2017, au moment Mélenchon en France en avril 2017, à diverses élections en Europe de l’Est, non, ils n’ont rien compris. Ils n’ont rien compris.

Ils n’ont rien compris, parce qu’ils ne veulent pas comprendre.

Ils veulent juste continuer.

Pour tous les événements de ces dernières années, ils ont trouvé de fausses explications et ils s’y tiennent. Ils en ont tellement peu qu’ils les recyclent, d’un événement à l’autre. C’est la Russie ! C’est les méchants ! Et pour certains : c’est l’Islam !

Pour toutes les élections où les électeurs ont mal voté, c’est devenu un réflexe : c’est la Russie ! C’est l’ingérence russe ! C’est les hackers russes ! On nous a d’abord expliqué ainsi la victoire de Trump. Ensuite ça a été le Brexit. Et maintenant c’est la Catalogne. C’est l’ingérence russe ! Tout est de la faute à Poutine ! Tout est toujours de la faute à Poutine ! Encore un coup de Fantomas ! Ne regardez pas ailleurs, n’allez pas plus loin, l’explication est là.

Une autre explication de rechange, face à tous les mouvements de détresse, extrémistes, populistes et autres, un peu partout en Amérique et en Europe, c’est la diabolisation. C’est des méchants ! C’est des vilains ! C’est des fascistes, des racistes, des extrémistes ! Ne pensez pas au-delà, ne réfléchissez pas plus, la réponse est là.

C’est tellement facile. Il n’y a pas à réfléchir, il y a ces explications toutes prêtes, et surtout, que la fête continue, que la mondialisation heureuse et le pillage continuent !

Je précise que je ne nie pas que la Russie ait une stratégie d’influence et tente de peser dans des élections — mais je pense que toutes les grandes puissances, des Etats-Unis au Qatar, font de même. Et je ne nie pas qu’il y a des fascistes et des fous furieux un peu partout — mais je pense qu’ils restent assez minoritaires.

Si on regarde d’un peu plus près le Royaume-Uni, on se rappelle que le Brexit a été voté parce que le Royaume-Uni est le pays industrialisé le plus ravagé par le néolibéralisme, depuis 1979 et surtout depuis la crise de 2008. Derrière les lumières de Londres (a.k.a., Singapore-upon-Thames) et de quelques grandes villes, on voit des régions dévastées, des laissés-pour-comptes, des « losers ». Les perdants se sont vengés dans les urnes.

Si on regarde d’un peu plus près les Etats-Unis, on se rappelle que Trump a été élu lui aussi par des régions ravagées par la désindustrialisation, la misère, la mondialisation heureuse. Des régions où Hillary Clinton n’a même pas daigné aller salir ses habits de princesse. Des régions où le nom Clinton est juste synonyme de TAFTA. Les régions que Michael Moore, dès juillet 2016, appelait prophétiquement « Our Rust Belt Brexit » .

Si on regarde d’un peu plus près l’Europe orientale, on peut lire un excellent article de Jan Bédiat dans « Le Vent Se Lève » en date du 22 octobre 2017, qui, derrière les « passions brunes en Europe de l’Est » , décrypte les vraies racines du désarroi de ces pays trahis :

Le résultat des élections vient de tomber en République Tchèque : comme partout en Europe de l’Est, le vieux monde est balayé. Chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates sont rayés de la carte. L’extrême-droite atteint des niveaux sans égal depuis des décennies. Dans des registres très différents, Babis en République Tchèque, Orban en Hongrie et Kaczynski en Pologne traduisent le fond de l’air irrespirable qui imbibe le monde slave et magyar. Ils sont les symboles des fractures Est-Ouest en Europe et constituent le prélude à sa dislocation. En martyrisant ces sociétés pour offrir une main d’oeuvre sous-payée et corvéable à merci à l’industrie allemande, l’Union Européenne a fait renaître des nationalismes tenus en sous-pape depuis des décennies. Travaillés par des troubles identitaires profonds et lassés de vivre sous le régime de la souveraineté limitée, les peuples slaves et magyars jettent par dessus-bord la vieille caste politique qui a servi de passe-plat à l’Union Européenne.

Si on regarde d’un peu plus près la France, on constate comme Naomi Klein, interviewée dans Bastamag en date du 16 novembre 2017 :

Face à Trump, nous avons un Emmanuel Macron ou un Justin Trudeau prétendant incarner un progressisme dans le cadre de ce même modèle néolibéral, celui qui justement crée les conditions pour l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Écouter le discours tenu par Macron depuis quelques mois est absolument incroyable : au lieu de prendre le score du Front national comme un avertissement, il voit cela comme l’autorisation d’aller encore plus loin dans une libéralisation qui crée les conditions de cette folie.

Ou bien, on médite le texte de David Desgouilles, publié par Le Figaro Vox en date du 11 octobre 2017, et qui est l’un des meilleurs textes que j’ai pu lire sur le macronisme triomphant :

Ce « pas loin » révèle en fait toute la méconnaissance du Président sur cette France périphérique, celle qui souffre, celle qui ne l’a pas élu, celle qui l’a ignoré, comme le raconte Gérald Andrieu dans « Le Peuple de la frontière ».

Emmanuel Macron ne sait pas, mais il en parle. Il ne sait pas ce que c’est d’avoir des traites d’une maison à payer chaque mois ; il ne sait pas ce qu’un déménagement peut signifier pour toute une famille, une épouse qui travaille dans la même ville, le bouleversement de la scolarité des enfants. Il ne connaît même pas la distance réelle entre La Souterraine et Ussel. Non, il ne sait pas.

Il ne connaît que le dynamisme et la mobilité des start-up-ers et leur connexion à ce monde qui bouge. Il ne connaît pas, alors il se propose de botter le derrière à tous les rétifs, et s’en fait un étendard. Mais Emmanuel Macron n’ignore pas seulement la vie de la France périphérique. Il ignore aussi le sens du collectif.

Ce « bordel » qu’il fustige, c’est aussi le combat d’ouvriers pour préserver leur outil de travail. Baigné par l’individualisme, il ne peut pas comprendre que ces gens mènent ensemble un combat, et se promettent de ne rien lâcher.

Bref, ils ne veulent pas comprendre, ils veulent juste continuer.

Dans le cas du Royaume-Uni, ils veulent juste punir le pays qui a voulu choisir un autre chemin. Comme ils ont déjà puni la Grèce.

Ils veulent punir et effrayer les dissidents. There is no alternative.

Ils veulent continuer à ignorer les gens qui souffrent, qui chutent, qui rampent. Salauds de pauvres !

Ils veulent continuer ignorer les périphéries.

Ils veulent continuer le carnage — « carnage » est un mot employé par Trump lors de son investiture le vendredi 20 janvier 2017 (il ne lui aura pas fallu bien longtemps pour trahir ses électeurs, reste à savoir combien de temps il faudra aux électeurs pour s’en apercevoir) :

This American carnage stops right here and stops right now.
We are one nation, and their pain is our pain.

En France en particulier, la victoire du produit Macron a ouvert la voie aux prédateurs en marche, et à une accélération du carnage. Au nom de l’ouverture ! Au nom de l’Europe ! Au nom de la mondialisation heureuse ! L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Ils veulent continuer les traités commerciaux imbéciles. Ils veulent continuer la financiarisation et la liquidation. Ils veulent continuer la concurrence libre et non-faussée, c’est-à-dire la guerre de tous contre tous.

Ils veulent continuer l’évasion fiscale, l’optimisation fiscale, la concurrence fiscale — tous ces synonymes de pillage. Ils expliquent c’est bien. C’est légal. C’est dans les traités européens. C’est inattaquable. C’est normal. C’est nécessaire ! C’est le sens de l’Histoire !

Ils veulent continuer à se gaver, et ils se fichent éperdument des conséquences.

Ils veulent continuer !

Ils ne résoudront pas le problème ! They won’t fix the problem! Ils ne fichent du problème. Ils se fichent du chômage. Ils se fichent de la détresse, de la misère, de la faim, des migrants, des souffrants, de la pollution, de la baisse de l’espérance de vie, de la disparition des abeilles, de l’effondrement des écosystèmes. Ils s’en fichent !

Ils se fichent de l’humanité .

Ils la voient à peine, l’humanité, dans leurs avions, leurs voitures, leurs enclaves.

La mondialisation heureuse, la digitalisation, l’uberisation, la disruption, tous ces slogans, c’est leur sens de leur histoire. Leur histoire. Possessif. Leur monde. Leur utopie. On revient toujours à cet éclair de génie de China Miéville :

We live in Utopia; it just isn’t ours.
Nous vivons dans une utopie ; c’est juste pas la nôtre.

Ils savent qu’ils préparent un monde où il n’y a pas de place pour les gens ordinaires, comme ce capitaliste de la Silicon Valley cité il y a un an par Roger Cohen :

We are designing a world that is not fit for people.
Nous concevons un monde qui n’est pas fait pour les gens.

Ils le savent. Ils le font quand même. Ils ne veulent pas comprendre.

Ils savent qu’ils préparent à long-terme un monde invivable. Ils s’en fichent.

Ils sont surtout en train de préparer leurs prochaines vacances, leur prochain « mouvement de carrière », leur prochaine acquisition immobilière, leur prochaine fête. Ça, ça les intéresse. Eux les intéresse. Le reste, ils s’en fichent.

C’est tellement bien leurs vies. Tout va bien. Il faut que ça continue.

Est-ce qu’ils comprendront quand le Berlaymont, le Bankenviertel, La Défense ou la City seront en flammes ?

Je crois de moins en moins que des perspectives de guerre civile peuvent les effrayer. J’y ai cru à l’automne 2016 ; je suis revenu à mes visions de l’automne 2015. Je crains de plus en plus que ce ne soient eux-mêmes qui sciemment déclencheront les prochaines guerres. Comme, après tout, leurs prédécesseurs ont préféré en juillet 1914 la guerre à la révolution, et en juin 1940 Hitler à Blum. La caste n’a jamais eu peur de se radicaliser.

Ils n’ont rien compris, rien appris ? Non. Pas du tout. C’est juste qu’ils ne veulent pas comprendre.

Nous ne sommes rien pour eux.

Nous ne sommes pas presque rien, nous sommes juste rien.

Nous ne sommes rien.

J’espère que je me trompe.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Ils ne veulent pas comprendre

  1. Le Monolecte dit :

    Non, nous sommes des surnuméraires, ceux qui sont en trop pour les empêcher de vivre et de penser comme des porcs (ce qui est injustement méchants pour ces sympathiques mammifères!). Ils estiment qu’il y a au moins 80% de surnuméraires sur cette planète, à savoir des humains dont ils n’ont aucune utilité pour perpétuer leur mode de vie et qui pèsent sur la balance écologique. Voilà ce qu’ils pensent réellement.

  2. Médard dit :

    Rappelez-vous ce livre prophétique : « L’horreur économique » de Viviane Forrester…

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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