Régis Debray, d’une civilisation à une autre, d’une génération à une autre

J’ai terminé la lecture du livre de Régis Debray intitulé « Civilisation. Comment nous sommes devenus américains » , quelques jours avant que sa fille ne soit brièvement projetée dans la lumière des projecteurs des médias français.

Régis Debray est une sorte de légende ce qu’il reste de la gauche française. Né en 1940, entré major à Normale Sup (Ulm) en 1960, était aux côtés de Che Guevara dans la guérilla en Bolivie en 1967. Guevara y est mort ; Debray y a été condamné à trente ans de prison. Libéré quatre ans plus tard, après un passage dans le Chili de Salvador Allende, il rentre en France en 1973. Il est conseiller de François Mitterrand en 1981. C’est un écrivain prolifique et un intellectuel de premier plan, encore et toujours marqué à gauche, et entre autres une référence de « l’antiaméricanisme à la française ». Pour plus de détails, voyez Wikipédia.

Je ne savais pas qu’il avait une fille. Elle s’appelle Laurence. C’est un joli prénom. Elle est née en 1976. Sa mère est une intellectuelle vénézuélienne. Quelques acronymes de son parcours suffiront à illustrer combien elle a choisi des voies à l’opposé de son père : HEC, NYSE, CL, HSBC. Deux livres à son actif : une hagiographie du roi d’Espagne Juan Carlos ; un essai autobiographique intitulé « fille de révolutionnaires ». Pour plus de détails, voyez Wikipédia.

Laurence Debray est entrée dans la lumière comme représentante de la droite française et vénézuélienne, lors d’une émission de télévision en forme de coupe-gorge, jeudi 30 novembre 2017, opposée au leader de la gauche française, Jean-Luc Mélenchon.

Je n’ai pas vu cette émission, mais j’ai lu le livre, « Civilisation. Comment nous sommes devenus américains ».

Ce n’est pas le premier livre consacré à l’évolution de l’Europe (et tout particulièrement de la France) sous l’influence des Etats-Unis d’Amérique depuis un siècle. J’en ai lu d’autres.

Ce n’est pas non plus le premier livre où Régis Debray parle de l’Amérique, de l’Europe, de l’Occident. J’avais lu il y a quelques années un tout petit livre intitulé « Que reste-t-il de l’Occident ? » Je me rappelle de compte-rendus de « L’Edit de Caracalla », à l’heure de l’invasion de l’Irak, en 2003.

Mais ce livre-ci est vertigineux. Par sa taille, par son foisonnement, par son style. Je crains que ce billet soit juste incapable d’en rendre compte. J’essaie quand même.

Comme d’autres, Régis Debray repart de constats posés par Paul Valéry dans l’entre-deux-guerres, l’entre-deux-suicides pour l’Europe. Il parle d’un mouvement qui aura pris un siècle :

Il y avait, en 1919, une civilisation européenne, avec pour variante une culture américaine. Il y a, en 2017, une civilisation américaine, dont les cultures européennes semblent, avec toute leur diversité, au mieux, des variables d’ajustement, au pire, des réserves indigènes.

Citons un peu Paul Valéry. Certaines de ses formules sont restées très célèbres. En 1919 :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leur grammaire, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’Histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

En 1927 :

L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige.

Ou, encore en 1919 :

Ne sachant nous défaire de notre propre histoire, nous en serons déchargés par des peuples heureux qui n’en ont point ou presque point. Ce sont des peuples heureux qui nous imposeront leur bonheur.

Comment est-on passé d’une « civilisation européenne » à une « civilisation américaine » ?

Pour un lecteur moyen tel que moi, le livre « Civilisation : Comment nous sommes devenus américains » est un feu d’artifice. D’abord parce qu’il semble ne rien laisser dans l’ombre. Tout y passe.

Le style est emballant. Le sens de la formule, le sens du mot juste, le sens de l’anecdote qui illumine, de l’argument qui fait mouche, de la citation à propos. Régis Debray est un artiste de la langue française et de l’Histoire au sommet de son art.

Mêms s’il m’a fallu presque trois mois pour en venir à bout, je me suis laissé emporter par ce livre, avec souvent la sensation de ne plus savoir où veut m’emmener l’auteur, de perdre de vue ce qu’il cherche à démontrer, d’oublier même qu’il a quelque chose à démontrer.

Et pourtant, chapitre après chapitre, les pièces du puzzle se mettent en marche. Après coup, il suffit de reprendre les têtes de chapitre : Que veut dire « civilisation » ? Quand l’Europe a-t-elle cessé de faire civilisation ? Quand la France s’est-elle faite culture ? Qu’est-ce que la nouvelle civilisation ? Pourquoi toujours fermer les yeux ? Et je vous laisse découvrir les deux derniers, faut pas trop « spoiler », comme je dis moi aussi en bon « gallo-ricain » !

Régis Debray démonte l’Union Européenne, construction fondamentalement américaine, structurellement vassale, dont il est absolument illusoire d’imaginer qu’elle puisse servir à une quelconque émancipation vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique — tout comme la République Fédérale d’Allemagne, cette autre invention étasunienne.

L’UE est une machine antipolitique, dont certains rêvent qu’elle devienne un acteur politique et attendent même qu’elle se constitue, un jour, en puissance, quand sa raison d’être est de fuir toute idée de puissance.

Et il démontre que l’Europe contemporaine n’est plus vraiment européenne au sens où on pouvait l’entendre il y a seulement un siècle.

Qu’a-t-elle d’européen notre Europe alignée, recouverte d’un bleu manteau de supermarkets, le successeur du blanc manteau d’églises, avec, çà et là, et en supplément d’âme, des musées aux formes avantageuses, où venir remplir en bâillant ses obligations culturelles ? Il y avait plus d’Europe à l’âge des monastères, quand l’Irlandais Colomban venait semer ses abbayes aux quatre coins du continent. Plus, à la bataille de Lépante, quand Savoyards, Génois, Romains, Vénitiens et Espagnols se ruèrent au combat contre la flotte du Grand Turc, sous la houlette de Don Juan d’Autriche. Plus à l’âge pacifique des Lumières, quand Voltaire venait battre le carton à Sans-Souci avec Frédéric II, ou quand Diderot tapait sur l’épaule de Catherine II à Saint-Pétersbourg. Plus, à l’âge des Voyageurs de l’impériale, quand Clara Zetkin remuait le coeur des ouvriers français, et Jaurès, les congrès socialistes allemands. Le russe et l’allemand s’enseignaient cinq fois plus dans nos lycées en 1950 qu’aujourd’hui ; il y avait alors plus d’Italie en France et de France en Italie qu’il n’y en a à présent. Nous suivons de jour en jour les péripéties de la politique intérieure américaine, et une quinte de toux de Mme Clinton en campagne fait l’ouverture de nos journaux télévisés, mais nous n’avons pas dix secondes pour un changement de paysage en Roumanie ou en Tchéquie. Les satellites de diffusion et notre paresse intellectuelle mettent New York sur notre palier, Varsovie dans la steppe et Moscou au Kamtchatka.

Régis Debray insiste sur le poids de la technique, des techniques, des techniques et des méthodes, des techniques de narration, des techniques de l’image, des techniques médiatiques. La médiologie est son néologisme. Il dissèque comme personne la colonisation des esprits par les appareils, les normes, les formats. Les nouvelles colonies, c’est nous !

Nous n’avons pas à prêter serment aux enseignes des légions, encore moins à baiser la pantoufle. Nous ne sommes pas des supplétifs ni des larbins, mais des utilisateurs. Nos appareils sont des maîtres à penser. En quoi le gouvernement par les normes, autrement plus indolore et moins coûteux que par les blocus et les amendes, est un modèle d’économie des forces. C’est une mise à l’équerre (le sens de norma en latin) plutôt qu’une mise au pas. On dresse et on redresse, par le seul mode d’emploi. La normalisation préemptive des systèmes techniques — éducation, santé, transports, médias — produit une dynamique qui ne se présente pas comme polémique. Elle instaure la référence par capillarité. Elle met de l’ordre, son ordre, dans du disparate, et le rouleau compresseur normatif fait apparaître tout « ce qui résiste à son application comme quelque chose de tordu, de tortueux ou de gauche » (Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique). L’écart devient faute, et il arrive qu’une négligence ou un hors-piste soit passible de graves sanctions. Cela vaut pour les normes comptables comme pour le droit fiscal.

Mais Régis Debray n’est plus un révolutionnaire, c’est un observateur. Ce livre n’est pas un appel aux armes, c’est un appel à la lucidité. Le titre n’est ni « Est-ce que nous sommes devenus Américains ? », ni « Comment ne plus être Américains ? », il est « Comment nous sommes devenus Américains. » Sans point d’interrogation.

Γνῶθι σεαυτόν
Gnothi seauton
Connais-toi toi-même !

( Dans l’album d’Astérix intitulé « Le Domaine des Dieux », cette phrase de Socrate est citée par un centurion romain. On lui demande : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Il répond : « Je ne sais pas. C’est du grec. ». On peut probablement transposer à un général américain citant un intellectuel européen. Nous sommes leurs Grecs. )

Régis est né en 1940 ; Laurence est née en 1976. La génération de mon père ; ma génération.

Je n’ai aucune idée de ce que Régis pense vraiment de Laurence, ou ce que Laurence pense vraiment de Régis, et ça ne me regarde pas. L’ancien révolutionnaire, compagnon du Che ; l’ancienne trader, fan de Macron. La gauche ; la droite.

Mais cela ajoute un éclairage inattendu à ce livre, notamment à des passages tels que :

Inutile de préciser que le romantisme révolutionnaire, où la nostalgie est motrice, et l’échec final une sombre confirmation, n’a pas sa place dans la patrie des wonder boys et des success stories. La nouvelle civilisation méprise les loosers, les pauvres et les vaincus. La grandeur des causes perdues lui est étrangère.

( J’adore la faute d’orthographe classique, que décidément même les meilleurs commettent : il pense « loser » (perdant, minable), il écrit « looser » (plus ample, moins ferme). Mais avec deux o ça fait plus américain, right? )

Laurence se sent chez elle aux Etats-Unis (elle a travaillé à Wall Street comme trader) ; et tout autant dans l’Europe américanisée. Régis est, 50 ans après la mort du Che, encore interdit sur le territoire étasunien ; et des pans entiers du livre décrivent les malaises, petits et grands, qui lui inspirent l’Europe américanisée.

Le changement de civilisation que décrit Régis Debray s’étale sur plusieurs générations. Mais chaque génération compte. Surtout si on ose se représenter Régis à l’arrière-garde de la sienne, et Laurence à l’avant-garde de la sienne (je sais, ça fait mal).

Les générations se suivent et ne se ressemblent pas forcément. La vague de l’Histoire rattrape les générations les unes après les autres.

… history was a wave that moved through time slightly faster than an individual life did…

Peut-on être lucide vis-à-vis d’un système où on s’épanouit, où on s’enrichit, où on se trouve bien, où on se trouve beau ? Ou faut-il être, sinon en révolte, au moins un peu à l’écart, au moins spirituellement en dehors ? Qui est le plus lucide, Laurence ou Régis ?

En ouverture de « Soumission » , son roman publié en France le mercredi 7 janvier 2015, Michel Houellebecq a écrit :

Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière.

Régis Debray lui répond, ça aurait pu être le mercredi 7 janvier 2015 ou le vendredi 13 novembre 2015 :

Une civilisation a toujours besoin de Barbares, et quand elle en manque, elle en fabrique.

La conclusion du livre « Civilisation : Comment nous sommes devenus Américains » peut surprendre. Elle n’est pas un appel à la révolte ou à la résignation ; elle ne contient ni espoir, ni désespoir.

Les derniers chapitres, en fait, reprennent beaucoup la métaphore déjà classique comparant l’emprise des Etats-Unis sur l’Europe à la subjugation (en français : assujettissement) du monde grec par Rome. Sans parler du monde celte, d’une bonne partie du monde germanique, etc. Washington D.C. et New York, c’est Rome. Nos « ancêtres » étaient moins des Gaulois que des Gallo-Romains ; nous nous croyons encore Français, mais nous sommes déjà des Gallo-Ricains, ou des Franco-Ricains.

J’ajoute que ça pourrait être pire. Ça pourrait sûrement être différent — il y a de sérieuses uchronies, déjà écrites ou à écrire, sur le destin de l’Europe sans les deux suicides de 1914 et de 1941.

Ça pourrait être pire. Ça nous promet peut-être des Européens, et même des Français, structurellement moins tristes, puisque l’interdiction de la tristesse est au cœur d’une certaine culture américaine.

Il n’y a aucun exemple qu’une mode venue des États-Unis n’ait pas réussi à submerger l’Europe occidentale quelques années plus tard ; aucun.

Ça pourrait être pire. Il se trouve qu’il n’y a plus eu de guerre majeure en Europe, au moins en Europe occidentale, depuis soixante-treize ans. Être un protectorat a des avantages.

It is now 73 years since an army crossed the Rhine River bearing fire and sword. This is the longest period of peace on the Rhine since the second century B.C.E., before the Cimbri and the Teutones appeared to challenge the armies of the consul Gaius Marius in the Rhone Valley.

Ça pourrait être différent ? Il nous faudrait quand même faire un sacré effort, à commencer par un effort d’imagination, pour nous penser contre les Américains, malgré les Américains, sans les Américains. Sans les mots américains, sans les normes américaines, sans les formats américains, sans les règles américaines, sans les clichés américains, sans les images américaines, sans les protections américaines, sans les réflexes américains. Impossible n’est certes pas français. Mais les faits sont têtus. Gnothi seauton.

Peut-être que tout cela est superficiel ? Je n’ai pas beaucoup avancé dans le dernier opus d’Emmanuel Todd, par exemple, mais je soupçonne qu’il va me rappeler d’autres dimensions faisant civilisation que Régis Debray aura négligées — au hasard, les structures familiales, les fonds anthropologiques. Je persiste aussi à penser que des pans entiers de l’édifice institutionnel américano-européen ne tiennent plus qu’à un fil. Et je tiens le mot « fragile » comme l’un des plus caractéristiques du monde contemporain.

Décadence, dira l’un, libération, dira l’autre. Et pourquoi pas les deux ? Quand la vie nous a appris qu’on ne peut tricher longtemps avec ses héritages, on doute qu’une robe safran et des sandales bouddhiques puissent nous faire autre que ce que nous n’avons pas choisi mais ne pouvons cesser d’être. Nous ne faisons, tout compte fait, que prendre la suite. C’est vexatoire en un sens et réconfortant dans un autre puisqu’il découle de là qu’une suite, dans le futur, n’est pas impossible. Cela s’appelle la transmission. C’est une longue aventure où le sourire finit par l’emporter sur les larmes d’un instant.

Nous ne sommes qu’une étape. Nous sommes différents de l’étape précédente, à la fois fidèles et infidèles, ça dépend des sujets, ça dépend des contextes. L’étape suivante sera différente de nous, peut-être fidèle, peut-être infidèle, ce n’est pas à nous d’en décider, ce n’est pas nous qui déciderons. On sera peut-être horrifiés par nos successeurs, de même qu’on a peut-être horrifié nos prédécesseurs, mais chacun son tour. Comme disent les Américains : « As the French say: ‘C’est la vie.' »

You have to realize that someday you will die. Until you know that, you are useless!

Au milieu du vacarme contemporain, au milieu de ce que l’autre appelait « un bruit décadent et américain », il faut essayer de transmettre.

Bonne nuit.

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