Il y a dans cette fracture un pays

L’âge médian en France c’est 40,4 ans.

Selon les données de l’INSEE, l’âge médian en France en 2017, c’est 40,4 ans. 38,8 pour les hommes, 41,8 pour les femmes. Ça évolue un peu : cinq ans auparavant, en 2012, c’était à peu près un an de moins.

Ça veut dire que la moitié de la population a 40 ans ou moins, et que l’autre moitié a 41 ans ou plus.

Dans quelques jours, le président Macron aura 40 ans : ce « jeune » président est donc en fait juste au milieu de la distribution. D’ici peu, la majorité de la population de ce pays sera plus « jeune » que ce « jeune » président.

L’événement du jour, en France, c’est le décès de Johnny Hallyday (1943 – 2017), à l’âge de 74 ans. L’événement du jour, de la semaine, du mois, peut-être même de l’année. Le délire médiatique, bien que prévisible, est déjà assourdissant.

L’ « émotion » provoquée par la disparition de ce chanteur de variétés est comparée à celle provoquée par celles de Charles de Gaulle en 1970 ou de Victor Hugo en 1885. Les médias et ceux qui y passent expliquent à qui veut les entendre qu’il s’agit d’un « monstre sacré », d’une « star intergénérationnelle », ou de l’ex-« idole des jeunes ». Et que le pays sera uni dans son hommage à cet immense artiste.

Je n’en crois rien.

Passons sur le fait que ce vacarme va permettre de passer sous silence à peu près tout le reste, on est habitués, emotion trumps reason, l’émotion permet d’ignorer l’économique, le social, l’environnemental et in fine l’humain. Passons.

Pour une certaine France, qu’on va appeler prudemment juste « première France », Johnny Hallyday représente quelque chose, et c’est fort respectable, et il n’y a rien de plus à en dire.

Mais pour une autre France, une « deuxième France », Johnny Hallyday ne représente rien du tout. Rien. Du. Tout. #OSEF, comme on dit maintenant. On s’en fout. Et c’est aussi fort respectable.

Cependant, je ne pense pas que la « première France » soit majoritaire.

L’âge médian en France, c’est 40,4 ans.

La mort de Johnny Hallyday est un sujet pour discussion entre collègues à la machine à café depuis au moins dix ans. J’ai toujours trouvé ce sujet assez révélateur, quand la discussion mêle des collègues d’âges différents. Pour les plus âgés, apprendre la mort de Johnny, ce sera un coup de vieux. Pour les autres, ce sera juste du bruit, une raison de plus de ne pas allumer la télévision. Nous y sommes.

Dans les prochains jours, la « première France » va bruyamment communier dans le souvenir de ses lointaines années de jeunesse, dans le culte du consensus autour de l’idole éternelle, dans l’admiration pour un personnage supposé « transcender les clivages » et « fédérer les Français », et tout ce genre de choses.

La « deuxième France », elle, va juste se boucher les oreilles, hausser les épaules et attendre que le bruit retombe.

Evidemment, tous les admirateurs de Johnny n’ont pas plus de quarante ans, et tous les Français de plus de quarante ans ne sont pas admirateurs de Johnny. C’est compliqué. Mais il me semble que les admirateurs de Johnny sont plus rares chez les plus jeunes. Plus on descend en âge, plus l’indifférence à Johnny est élevée.

Et surtout, dans la « première France », on retrouve, sincèrement fans de Johnny ou juste hypocritement intéressés à se cacher dans le consensus officiel, toutes les classes sociales dominantes. Celles qui possèdent les médias, qui les gèrent et qui y passent. La classe capitaliste, la classe médiatique, la classe politique. Là encore, il peut y avoir des exceptions, mais les majorités me semblent claires. Johnny est un bon produit.

La « deuxième France », celle qui est indifférente à Johnny, elle ne passe pas à la télévision ; et elle la regarde de moins en moins. Elle est plus périphérique, plus péri-urbaine, moins blanche, plus jeune, plus invisible.

Mais la « première France » va se présenter comme la seule et unique France. Et tant pis pour les autres.

Un parallèle vient à l’esprit : les manifestations du dimanche 11 janvier 2015. D’abord, l’unanimité apparente de « Je suis Charlie ». Et puis, quelques mois plus tard, les torrents de boue déversés sur Emmanuel Todd après la publication de son livre iconoclaste « Qui est Charlie ? » (livre complexe que j’ai déjà commenté dans ce blog, ici, et ), qui analysait la sociologie des manifestants :

Une partie de la France n’était pas là, le 11 janvier, et celle qui l’était, soucieuse de se faire passer pour sa totalité, n’était ni si sûre de ses valeurs, ni si généreuse. Le monde populaire n’était pas Charlie, les jeunes des banlieues, qu’ils fussent musulmans ou non, n’étaient pas Charlie, les ouvriers des provinces n’étaient pas Charlie. La France des classes moyennes supérieures, en revanche, fut en quelque sorte surmobilisée et se révéla capable ce jour-là d’entraîner, une fois encore, les couches intermédiaires de la société française par l’expression de son émotion.

Je regarde très peu la télévision ; mais souvent, quand je la regarde, notamment les productions françaises, les publicités et les journaux, je ne reconnais pas le pays dans lequel je vis, les coins de banlieue parisienne où je vis, travaille ou passe, je ne reconnais pas les gens, les couleurs, les mots, les vêtements. J’ai l’impression de voir un monde qui n’existe pas. Un monde artificiel. Un village Potemkine. Des images de synthèse. Je pense que je ne suis pas le seul.

Les télévisions vont passer des jours et des semaines à parler de l’émotion de la France après la mort de Johnny Hallyday, de l’hommage de la France à Johnny Hallyday, de la reconnaissance de la France, de la peine de la France, etc. Ils auront « la France » plein la bouche. Admirable ! Magnifique ! Formidable !

Mais toute la population française ne se reconnaîtra pas dans cette France-là. La « deuxième France » ne sera pas là. Leur « France », c’est juste la « première France » !

Est-ce que la « première France » se rend compte qu’elle est possiblement minoritaire ? Est-ce qu’elle peut imaginer l’ampleur de la « deuxième France » totalement indifférente à Johnny Hallyday et autres produits supposés culturels et consensuels ? Est-ce qu’elle sait juste qu’elle n’est pas seule, qu’elle n’est pas la seule France ? Est-ce qu’elle est consciente, ou est-ce qu’elle est complètement aveuglée ?

D’ici quelques jours, comme chaque hiver, les télévisions de la « première France » vont décliner leur « météo des neiges » et autres sujets et reportages consacrés aux gens qui ont la chance de partir en vacances « à la neige ». En oubliant juste que cela ne concerne que moins de 10% de la population.

Plus généralement, les télévisions de la « première France » adorent parler des vacances. Même si 40% de la population de ce pays ne quitte jamais son domicile pour des vacances à n’importe quelle période de l’année.

Le mardi 10 janvier 1995, Jacques Chirac lançait sa campagne présidentielle sur le thème de la « fracture sociale », thème attribué à Emmanuel Todd, mais semble-t-il forgé d’abord par Marcel Gauchet :

Un mur s’est dressé entre les élites et les populations, entre une France officielle, avouable, qui se pique de ses nobles sentiments, et un pays des marges, renvoyé dans l’ignoble, qui puise dans le déni opposé à ses difficultés d’existence l’aliment de sa rancœur.

Le mercredi 7 janvier 2015, exactement vingt ans plus tard, Michel Houellebecq publiait son roman « Soumission », où il note en introduction (je sais, j’ai déjà cité cette phrase hier) :

Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière.

Bref, la marée des hommages à Johnny Hallyday va être présentée comme un grand moment d’unité nationale.

Je peux me tromper, mais je pense que ce sera surtout un grand révélateur de fractures, sociales, générationnelles, culturelles, anthropologiques.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Il y a dans cette fracture un pays

  1. Le Monolecte dit :

    «vous pouvez éteindre votre télévision et reprendre une activité normale…»

  2. Cher K

    Tu as raison, mais cette fracture est juste un indice de plus de la décomposition de ce que nous appelons notre société (notre civilisation, nos valeurs, notre mode de vie, notre culture, notre business model,rayez les mentions inutiles).
    Quand j’étais gamin, il était de bon ton de moquer la mode rétro. Aujourd’hui plus personne ne se moque car le rétro est devenu un pilier de notre société (voir plus haut), tant nous sommes en manque d’idées neuves. Ce Monsieur Smet n’en est que l’un des artefacts.
    Nous nous sommes trompés sur le plan culturel aussi. C’est d’autant plus navrant que les cultures alternatives qui auraient pu nous sauver, sont bien vivantes. Juste marginales car délaissées.

    Nous n’allons pas mourir, nous sommes déjà morts, et le cadavre pue déjà. Cette expérience avec les hommes n’a que trop duré.

    Laurent

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