La première boîte d’antidépresseur

En date du 1er décembre 2017, « Le Monde » a publié un article de Nicolas Santolaria intitulé « Faux profils, double vie : l’empire du ‘fake’ à portée de clic » . Voici comment il commence :

Reprenant à son compte les plus grosses ficelles de l’usine à rêves californienne, un informaticien français de 44 ans, marié et père de trois enfants, a fait croire durant plusieurs années à son épouse qu’il avait été recruté comme agent de terrain par la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), pour mener en douce une double vie avec une autre femme. Dès que son épouse lui demandait pourquoi il n’était jamais à la maison, il mettait en avant ses périlleuses opérations de contre-espionnage et lui reprochait de ne pas avoir de travail.

Cette histoire connaît son épilogue à l’été 2015. En se rendant à la caisse d’allocations familiales, l’épouse de cet OSS 117 bigame découvre qu’elle est en réalité divorcée depuis deux ans, son mari ayant réussi, en produisant de faux documents et en imitant sa signature, à se remarier avec une autre femme rencontrée sur Meetic.

En France, en 2016, 126 509 personnes ont été signalées par la sous-direction de la police technique et scientifique pour l’utilisation d’au moins deux états civils différents.

« Les imposteurs sont des gens qui sont dans un vide existentiel considérable, ils empruntent différents types de vêtements pour masquer ce vide, dans un véritable fétichisme de la forme », explique le psychanalyste Roland Gori, auteur de La ­Fabrique des imposteurs (Les liens qui libèrent, 2013).

Un vide existentiel considérable

Cet article m’a beaucoup impressionné. Il m’a beaucoup touché personnellement. Ne serait-ce que par l’expression : « un vide existentiel considérable ».

Il m’a aussi touché, pas parce que je mène une double vie, mais parce que je pourrais très bien être soupçonné d’en avoir une. Non, je ne mène pas une double vie, je ne suis pas bigame, je ne prétends pas être agent à la DGSE, je n’utilise pas plusieurs états civils. Je ne suis pas un imposteur, je ne suis pas mythomane. Mais, comme disait Adolfo Ramirez Junior, « rien ne prouve le contraire !  »

Tout le monde a ses secrets, petits ou grands. On peut avoir des secrets, sans pour autant être un imposteur. On peut avoir un « vide existentiel considérable », sans pour autant être un imposteur. On peut être fasciné par des imposteurs hors-norme tels que Jean-Claude Romand, sans être pour autant un imposteur.

Je ne suis pas un imposteur. Je crois ne pas être un imposteur. Mais comment le prouver ?

J’ai toujours traîné avec moi la peur de n’être qu’un imposteur.

J’ai toujours traîné avec moi la peur de ne pas être pris au sérieux — et symétriquement le besoin d’être écouté, d’être reconnu, d’être pris au sérieux — et la souffrance de ne pas l’être.

D’autre part, j’ai commencé à l’adolescence à réaliser qu’il y avait un problème dans ma vie, dans ma manière d’être, dans mon rapport à mon corps, au monde, aux autres. Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose qui clochait dans ma tête. Sans bien savoir quoi. Toutes sortes de choses en fait.

Mais cela n’était pas objectif. Ce n’était pas vrai, puisque ce n’était que dans ma tête. Je me sentais anormal, mais ça ne pouvait pas être vrai, puisqu’on me disait que j’étais normal. Je ne pouvais pas être anormal, puisqu’il fallait que je sois normal.

Tout ça c’est dans ta tête

Alors j’ai appris à culpabiliser, à esquiver, et surtout à dissimuler. Ce n’était que des idées à moi, donc ça ne comptait pas. Ce que je ressentais, j’étais le seul à le ressentir, donc ça ne comptait pas. Ça ne pouvait pas compter ! C’était juste dans ma tête. C’était juste du cinéma. C’aurait juste été une imposture si c’était sorti.

J’ai grandi avec la peur d’être anormal, plus précisément la peur d’être vu comme anormal, et en fait la peur d’être démasqué comme anormal. Il ne fallait pas que ça se voit. Il fallait que je passe pour normal. Il ne fallait pas que je montre quoique ce soit de trop grossièrement anormal. Il fallait que je garde pour moi ce qui n’allait pas.

You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad.

Une des rares liens entre Louis-Ferdinand Céline et Jean-Paul Sartre c’est ces deux phrases :

C’est un garçon sans importance collective. C’est tout juste un individu.

Car je n’étais probablement, forcément, qu’un gamin qui cherchait à attirer l’attention des adultes. Je n’étais rien. Si j’avais suggéré qu’il y avait quelque chose d’anormal, je n’aurais été qu’un imposteur.

Ça n’a pas beaucoup changé en fait, quelques décennies plus tard. Ce que je ressens, aujourd’hui, ça ne compte pas, ou alors vraiment pas beaucoup. Ça n’a pas d’importance. Ou bien, ça a forcément moins d’importance que ce que dit un autre.

Oui… Oui, mais moi c’est important.

Alors, bien que me sentant anormal, ne voulant pas passer pour un imposteur, j’ai essayé d’être normal. Je déteste cette expression : « être normal ». Mais j’ai essayé. J’ai essayé de vivre quand même. J’ai vécu quand même. J’ai pas eu le choix, et c’est probablement mieux ainsi. Le chemin se fait en avançant. C’est la vie. J’ai fait mon chemin.

Et ainsi, j’ai avancé dans la vie en gâchant toujours tout, systématiquement, méticuleusement. Il n’y a pas eu beaucoup de séquences qui se sont bien terminées. Toute réussite n’était qu’un prélude à un échec bien plus cinglante. Tout bonheur n’était qu’une préparation au malheur.

Et autres malheurs minuscules

Et à chaque retour à la case embrouille, je ressentais un étrange sentiment de familiarité : c’est chez moi, this is home, this is where I belong. Je ne suis pas fait pour réussir quoi que ce soit. Je ne suis pas fait pour être apprécié, reconnu ou aimé. Je ne suis pas fait pour être heureux. Je ne suis pas là pour ça. Ça va mal ? C’est normal ! C’est chez moi !

Et ça n’avait pas grande importance, puisque c’était juste moi, puisque c’était juste dans ma tête. Aucune importance, non, aucune importance. Il y a toujours plus important que moi.

Et puis, j’ai demandé des somnifères à mon médecin-traitant. Et puis, je lui ai demandé des conseils. Il m’a envoyé voir un psychiatre. Dès la première séance, après m’avoir longuement écouté, le psychiatre m’a prescrit un antidépresseur.

Je me souviens de ma première boîte d’antidépresseur.

C’était un objet concret. Ordinaire. Banal, comme toutes les boîtes de médicaments. Un produit manufacturé, industriel, fabriqué à des millions d’exemplaires, avec une notice d’utilisation, que j’ai eu la mauvaise idée de lire. C’était une forme, un volume, des couleurs, des caractères imprimés. On pouvait le voir, le toucher, et même le sentir ! J’aurais pu la montrer à une autre personne, et elle aurait forcément vu la même chose que moi.

C’était juste un bout de carton, une feuille de papiers, une plaquette en plastique, des comprimés. C’était banal. Mais c’était plus réel, plus tangible, plus objectif que tout ce qu’il y avait dans ma tête. C’était réel !

C’était enfin quelque chose de réel. C’était enfin une reconnaissance. C’est horrible à dire, mais oui, c’était un soulagement.

I’d start to believe
If I were to bleed

J’ai déjà évoqué, avec distance, dans un billet écrit il y a bientôt trois ans, mes années sous antidépresseur, sous le titre « La vie sous anesthésiant » . À cette époque, je pensais encore que ces années sous antidépresseur étaient loin, appartenaient dans un passé révolu, et ne reviendraient plus. Aujourd’hui, j’arrive de moins en moins à nier la rechute, je ne vois plus comment y échapper. Et je ne cherche plus guère à mettre de la distance. Je suis fatigué. Je voudrais juste que tout ça s’arrête. Je sens toutes sortes de ténèbres se refermer sur moi. C’est l’automne ; bientôt l’hiver.

Je ne veux pas que ça recommence. Mais je ne vois plus vraiment comment l’éviter.

Evidemment, tout ça c’est dans ma tête. Ça n’est que dans ma tête. Il ne faut pas que ça se voie. Je ne sais pas si ça se voit. En tout cas, c’est là. Et ça fait mal.

Les déferlantes

Je me sens comme un naufragé accroché à son radeau, à un frêle esquif, à un tronc d’arbre, à un bout de bois.

Parfois passe une tempête, alors je m’accroche de toutes mes forces. Je ne veux pas lâcher, je sais que si je lâche je me noie, alors je tiens. Des choses horribles me passent dessus, des choses horribles déferlent dans ma tête. Mais je m’accroche, tant bien que mal. Ça n’a rien d’héroïque. Ça n’est ni beau, ni laid, ni bien, ni mal. C’est la vie. Ça déferle. Parfois j’écris, parfois je crie, souvent je pleure. Il ne faut pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça se voie. Et puis ça s’arrête.

Il me faut un certain temps pour sentir que c’est passé, que c’est vraiment passé. Et puis ça revient. Un jour, plusieurs jours, parfois plusieurs semaines plus tard. Il m’arrive même de me dire que ça ne reviendra pas, que c’est fini, que les jours meilleurs vont durer. De me dire que je n’ai pas besoin de bout de bois, que ce n’est pas un océan en furie, que c’est une mer agréable et que l’eau est bonne. Et puis tôt ou tard ça revient.

Ça revient toujours. Les tempêtes reviennent toujours. Je me retrouve accroché à mon bout de bois, emporté par les vagues. Avec la petite bête qui me parle. Il est temps que ça s’arrête. Il faut que ça s’arrête. Il faudrait que je trouve le courage d’enfin faire que ça s’arrête. Corriger enfin l’erreur. Supprimer enfin l’aberration. Arrêter l’hémorragie. Crever l’abcès. Faire ce qu’il y à a faire. La vie, c’est pas fait pour toi. Tu le sais depuis longtemps. Pourquoi t’accrocher ? Pourquoi continuer à souffrir ? Fais ce qu’il y a à faire. Tu sais depuis toujours que ça finira comme ça ! Ça sera mieux pour tout le monde. Résous le problème ! Pourquoi attendre ? Pourquoi t’accrocher ? Lâche prise ! Lâche ton bout de bois !

Et puis, sans que je sache pourquoi, la tempête se calme. Elle s’éloigne. Et puis une autre viendra.

Les tempêtes sont toutes différentes. Je pourrais sans doute, avec mon imbécile esprit analytique, construire une typologie, inventer une classification, quantifier, corréler — est-ce que c’est plutôt le mardi soir, le vendredi après-midi, ou le dimanche matin ? Est-ce corrélé au cycle de la lune ? Au cycle des saisons ? À la météo ? Aux pollens et à la pollution ? À l’actualité politique ? Mais à quoi chercher à rationaliser ? À quoi bon ?

Toutes les tempêtes tentent de m’arracher à mon bout de bois. Ces derniers mois, en ce crépusculaire automne 2017, j’ai l’impression qu’elles sont de plus en plus violentes. J’ai des souvenirs de quelques-unes, des lieux, des moments, des mots notés sur mon engin du diable et heureusement pas publiés ici.

Et puis, bien sûr, il faut y revenir, il y a encore et toujours cet affreux doute. Tout ça c’est dans ma tête. C’est juste dans ma tête. Ça n’a aucune importance. Ça n’intéresse personne. Ça emmerde tout le monde si ça se voit. Ça n’apporte rien. Tiens-toi droit. Arrête d’emmerder les autres avec ça. Tais-toi et occupe-toi des choses réelles. Ces vagues dans ta tête, c’est pas réel. C’est inventé. C’est faux. Arrête ton cinéma. Tu n’es qu’un imposteur.

Déjà vu

Alors je ne sais pas si, dans quelques jours, dans quelques semaines, dans quelques mois, je vais à nouveau avoir en face de moi, au comptoir d’une pharmacie, puis cachée dans un placard, une nouvelle première boîte d’antidépresseur.

Je ne veux pas d’antidépresseur. Mais il n’y a peut-être que ça qui peut empêcher qu’un jour, une tempête, une vague m’arrache à mon bout de bois. Je ne veux pas mourir.

Je ne veux pas d’antidépresseur. Je redoute ces produits qui font qu’on n’est plus vraiment soi-même. J’ai peur de me perdre. Et pourtant je sais que je n’en peux plus d’être moi-même, qu’il faut que je devienne autre chose que moi-même si je veux demeurer sur cette terre. Je ne veux pas mourir.

Je ne veux pas d’antidépresseur. Je sais que ça ne me fera pas que du bien, je sais que ça ne guérit rien et ne garantit rien. Et encore plus que jadis, je redoute les effets secondaires. J’ai vieilli, tout simplement.

Je ne veux pas d’antidépresseur. Je sais que ça ne résoudra rien. Ça sera juste une bouée de sauvetage pour flotter un peu mieux dans les tempêtes suivantes, et pour surnager un peu si une tempête m’arrache à mon bout de bois. Ça sera juste un anesthésiant pour faire taire la douleur, pour permettre une opération chirurgicale de l’esprit. Rien de plus. Rien de moins.

Je ne sais pas si ça arrivera. Ce n’est pas moi qui décide.

Je sais que, si ça arrive, je prendrai le premier comprimé en pleurant. Et des suivants aussi?

Mais je sais aussi que, si ça arrive, même si c’est difficile à comprendre, voir cette première boîte d’antidépresseur m’apportera un bref et intense soulagement. Je ne suis pas un imposteur. Tout ça c’est dans ma tête, mais c’est vrai. Je ne suis pas un imposteur. Je suis vrai. Je suis malade, mais je suis vrai.

Pris par le remords quotidien, pendant des années et des années, de n’avoir fréquenté que ses propres fantômes, il trouvait un soulagement à entrevoir des fantômes qui étaient en train de devenir objectifs, connus aussi d’un autre, fût-il l’Ennemi.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La première boîte d’antidépresseur

  1. Le Monolecte dit :

    Penses-tu que tu remettrais toujours à plus tard la prise de ta chimio si tu faisais une rechute de cancer ou que tu repousserais le plus possible l’analgésique si tu te cassais la jambe ?
    L’analgésique n’empêche pas que ta jambe soit cassée, c’est juste que ça garde la douleur loin de toi, le temps que ça guérisse ; ou, pour le moins, que ça se soigne.
    Monsieur Monolecte est dans la phase « trithérapique » du bousin : antidépresseur, anxiolytique et neuroleptique. Oui, on se rend bien compte que ça ne soigne pas, que ça modifie sa cognition, mais il n’y a pas de meilleure possibilité. Et ça apporte un réel soulagement pendant qu’il essaie de guérir par ailleurs (il a ajouté un psychologue au psychiatre, parce que le psychiatre seul… c’est comme vouloir guérir la jambe cassée sans le plâtre…).

    Tu sais, bien sûr, que ce syndrome de l’imposteur est très très caractéristique d’une vraie bonne grosse dépression ? Que ce n’est pas une réalité, mais une production de ta maladie. Le fait que ce soit probablement pour une forte partie une maladie de civilisation ne change pas grand-chose au fait que c’est une maladie et que tu n’en es pas plus responsable que n’importe quel autre malade.
    De grosses bises.

    • Merci Agnès pour ce long commentaire, et pour tous les autres.

      Je ne savais pas que le « syndrome de l’imposteur » est caractéristique d’une dépression. A vrai dire, je traine ce syndrome, à des degrés variables, depuis tellement longtemps. Et puis, même si ça peut surprendre, j’ai assez peu lu sur le sujet de la dépression, ou au moins peu retenu, ou alors trop « tout et son contraire ». J’ai relativement peu de connaissances « théoriques » sur le sujet. C’est peut-être un tort.

      Bref, je vais passer encore quelques semaines sans béquille pharmaco-chimique.

      Bon courage à Monsieur Monolecte et à son entourage. Il faut se dire que la vie n’est pas finie. Il faut se dire qu’il y a encore des pages et des pages à lire, à écrire, à vivre. Il faut se dire qu’après l’hiver vient le printemps. J’aimerai tellement écrire une évangile, porter un message d’espoir et de progrès, et toutes ces sortes de choses. Je sais, je ne suis pas crédible. Mais il faut y croire. Bon courage à vous.

      Je vous embrasse.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s