Pistes de lecture – Le consensus de Pékin, le rêve chinois et la fin de l’Histoire

Le « consensus de Washington » est une notion assez connue aujourd’hui en France. Pour faire court, c’est un ensemble de doctrines économiques néolibérales, supposées faire consensus, supposées être reconnues comme supérieures et incontournables (« There is no alternative ») depuis la fin des années 1980s. Washington D.C. étant non seulement la capitale fédérale des Etats-Unis, mais aussi, en l’occurrence, le siège du FMI (Fonds Monétaire Internationale). Cette doctrine doit beaucoup en particulier à toute une génération de hauts fonctionnaires français issus du Parti soi-disant Socialiste, à commencer par Michel Camdessus, directeur général du FMI de 1987 à 2000. C’est une expression contemporaine et complémentaire de « hyperpuissance » (dont on crédite généralement Hubert Védrine, vers 1999), ou de « la fin de l’Histoire » (dont on crédite forcément Francis Fukuyama, vers 1990). Ah, Francis Fukuyama…

Mais qui a entendu parler du « consensus de Pékin » ?

Le « rêve américain », traduction de « the American Dream », est une notion connue d’à peu près tout le monde, dans la France qui vient d’enterrer une star du rock’n’roll nommée Johnny Hallyday, avec son cortège de bikers et tout le show-business. Comme l’a écrit Jean-Marie Colombani le mercredi 12 septembre 2001, « nous sommes tous américains maintenant », aren’t we?

Mais qui a entendu parler du « rêve chinois » ?

Donald Trump, tout le monde connait, et tout le monde sait prononcer son nom (même lui !).

Mais qui a entendu parler de Xi Jinping, et qui sait prononcer à peu près correctement son nom ?

En octobre 2017, à l’occasion du Congrès du Parti Communiste Chinois qui l’a reconduit pour un deuxième mandat de cinq ans, The Economist a fait sa couverture sur Xi Jinping avec ce titre : « The world’s most powerful man » . L’homme le plus puissant du monde. Ça a sûrement vexé Donald Trump. Sad!

Et Xi Jinping est probablement le dirigeant chinois le plus important, le plus signifiant, depuis Mao Tsé Toung et Deng Xiao Ping. Mais qui le connait ? Qui a entendu parler du « rêve chinois » (« Chinese dream » en globish), le slogan qui chapeaute sa doctrine ? Qui a entendu parler du « consensus de Pékin » (« Beijing Consensus » en globish) ?

Je ne connais pas la Chine. Je ne connais pas l’Asie. Je ne sais pas où on va. Mais je pense qu’on n’a pas fini d’entendre ces expressions.

Quelques pistes de lecture sur « le consensus de Pékin », le « rêve chinois », et le reste. Le reste, c’est nous. ( « Que reste-t-il de l’Occident ? », par parenthèse, est un petit livre de Régis Debray, publié il y a quelques années, et qui peut se lire comme une version abrégée de son monumental « Civilisation : Comment nous sommes devenus américains » évoqué ici il y a quelques semaines. )

Mes sources étant principalement en anglais (ou en globish, suivant le point de vue), je propose des traductions en français. Celles-ci n’engagent que moi.

* * *

Klaus Brinkbaeumer, dans « Der Spiegel » (Hambourg), en date du 23 novembre 2017, sous le titre « Germany, Democracy and the World: The End of the End of History » :

Sometimes we in the West forget that our view of the world is just one among many that are possible. And that neither our understanding of human rights nor our adherence to liberal democracy are attractive across the globe. Is the Western way of life morally superior? And even if it were, is it the most constructive or effective way of organizing human societies?

We in the West also tend to interpret history to reflect positively on ourselves. Were the many centuries during which Europe or the United States were at the center of global events not inevitable? Were they not based on the Enlightenment and the Renaissance, on our engineering prowess, on our technological preeminence? Was it not based on our overall brilliance? After the collapse of communism in 1989, Francis Fukuyama wrote « The End of History, » by which he meant the triumph of Western values. Soon the entire world would be democratized, the victorious political order seemed clear.

How absurd that worldview seems now, in November 2017. (…)

In truth, the domination of the world by Europe and the United States has only lasted two centuries. Before that, China was already an economic leader. And the history of the rise of the West cannot really be attributed to but a single cause. This ascent was helped along by genocide and slavery; colonialism allowed Europe to plunder ideas. It was in China that the technologies for iron and steel production were first invented, as well as paper currency, gun powder and the compass.

In human history, there has hardly ever been such a rapid rise – which really is just a return to form – as that of China over the past 30 years. The country has long since begun financing other states without paying attention to issues like democracy and human rights: The old « Washington Consensus, » is being replaced by the « Beijing Consensus. » The Chinese model fascinates those that wish to replicate it because the party appears so resolute and closed while the society is so young, vibrant and hungry for start-ups. Western societies on the other hand are aging. Many citizens see their wages stagnating, while education, homes and healthcare are becoming unaffordable. The old maxim that rising GDP translates into prosperity for all is being exposed as a fallacy.

Parfois nous Occidentaux oublions que notre vision du monde n’est qu’une parmi plusieurs possibles. Et que ni notre compréhension des droits de l’homme, ni notre adhésion à la démocratie libérale ne sont attractives à l’échelle de la planète. Est-ce que le mode de vie occidental est moralement supérieur ? Et même s’il l’est, est-il le moyen le plus constructif ou le plus efficace d’organiser des sociétés humaines ?

Nous Occidentaux avons aussi tendance à interpréter l’Histoire d’une manière qui nous valorise positivement. Les quelques siècles pendant lesquels l’Europe ou les Etats-Unis ont été au centre des évènements mondiaux n’étaient-ils pas inévitables? N’étaient-ils pas basés sur les Lumières et sur la Renaissance, sur nos prouesses d’ingénierie, sur notre prééminence technologique ? Après l’effondrement du communisme en 1989, Francis Fukuyama écrivit « La Fin de l’Histoire », ce qui signifiait pour lui le triomphe des valeurs occidentales. Bientôt le monde entier serait démocratisé, l’ordre politique victorieux semblait clair.

Combien absurde cette vision du monde semble maintenant, en novembre 2017. (…)

En vérité, la domination du monde par l’Europe et les Etats-Unis n’a duré que deux siècles. Avant cela, la Chine était déjà un leader économique. Et l’histoire de l’ascension de l’Occident ne peut pas être attribuée qu’à une seule cause. Cette ascension a été facilitée notamment par des génocides et par l’esclavage ; le colonialisme a permis à l’Europe de piller des idées. C’est en Chine que les technologies pour la production de fer et d’acier ont été inventées en premier, de même que la monnaie papier, la poudre à canon et le compas.

Dans l’Histoire humaine, il n’y a guère eu d’ascension aussi rapide — qui n’est en fait qu’un retour aux sources — que celle de la Chine pendant les 30 dernières années. La Chine a depuis bien longtemps commencé à financer d’autres États sans se soucier de sujets tels que la démocratie ou les droits de l’homme : le vieux « consensus de Washington » est remplacé par le « consensus de Pékin ». Le modèle chinois fascine ceux qui souhaitent le reproduire parce que le parti semble tellement déterminé et fermé, alors que la société est tellement jeune, vibrante et avide de start-ups. Les sociétés occidentales de leur côté sont vieillissantes. Beaucoup de citoyens voient leurs salaires stagner, alors que l’enseignement, le logement, la santé deviennent inabordables. Le vieille maxime selon laquelle l’accroissement du PIB amène la prospérité pour tous est démasquée comme fausse.

Antony J. Blinken, ancien conseiller du président William J. Clinton, dans « The New York Times » en date du 8 novembre 2017, sous le titre « Trump Is Ceding Global Leadership to China » :

The Trump administration has belittled the United Nations, withdrawn from the Trans-Pacific Partnership trade agreement, jettisoned America’s commitment to the Paris climate accord, tried to renege on the nuclear deal with Iran, questioned America’s core alliances in Europe and Asia, disparaged the World Trade Organization and multicountry trade deals, and sought to shut the door on immigrants.

Mr. Xi? He has grabbed leadership of the climate-change agenda, embraced the World Trade Organization’s dispute-resolution system and increased China’s voting shares at the World Bank and International Monetary Fund. Beijing is forging ahead with a trade pact that would include the major Asian economies plus Australia and New Zealand, but not the United States. China is now one of the leading contributors to the United Nations budget and peacekeeping operations. And Mr. Xi is making a determined play to attract the world’s cutting-edge scientists and innovators to China.

At home, Mr. Xi is making strategic investments that could allow China to dominate the 21st-century global economy, including in information technology and artificial intelligence — where, Eric Schmidt of Google has warned, China is poised to overtake the United States in the next decade. Mr. Xi is all-in on robotics, aerospace, high-speed rail, new-energy vehicles and advanced medical products.

Mr. Trump’s « strategic » investments — in coal and a quixotic effort to bring back manufacturing lost to automation — would make the United States the champion of the 20th-century economy.

All of this positions China to become, in Mr. Xi’s words, « a new choice for other countries » and the principal arbiter of something long associated with the United States: the international order. China has a profound stake in that order and a globalized world: It needs access to advanced technology and the export markets upon which its growth depends.

Le gouvernement Trump a rabaissé les Nations Unies, retiré les Etats-Unis de l’accord commercial « partenariat trans-pacifique » (TPP), abandonné l’engagement américain sur l’acccord de Paris sur le climat, essayé de renier l’accord nucléaire avec l’Iran, mis en cause les principales alliances de l’Amérique en Europe et en Asie, dénigré l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC / WTO) et divers accords commerciaux multilatéraux, et tenté de fermer la porte aux immigrants.

Mr Xi ? Il a pris le leadership en matière de changement climatique, s’est approprié le système de résolution des conflits de l’Organisation Mondiale du Commerce, a accru les droits de vote de la Chine à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International. Pékin est en train de forger un accord commercial qui réunira les principales économiques asiatiques, plus l’Australie et la Nouvelle-Zélande, mais pas les Etats-Unis. La Chine est désormais l’un des principaux contributeurs au budget et aux forces de maintien de la paix des Nations Unies. Et Mr Xi entreprend avec détermination d’attirer en Chine les scientifiques et les innovateurs les plus à la pointe.

Chez lui, Mr Xi réalise des investissements stratégiques qui permettront à la Chine de dominer l’économie mondiale au XXIème siècle, notamment dans l’informatique et l’intelligence artificielle — où, comme a prévenu le DG de Google Eric Schmidt, la Chine se positionne pour dépasser les Etats-Unis dans la prochaine décennie. Mr Xi est à fond dans la robotique, l’aérospatiale, les trains à grande vitesse, les véhicules électriques et autres, et les produits médicaux avancés.

Les investissements « stratégiques » de Mr Trump — dans le charbon, et dans un effort chimérique pour ramener des emplois manufacturés perdus à cause de l’automatisation — feront des Etats-Unis un champion de l’économie du XXème siècle.

Tout cela positionne la Chine pour devenir, selon les mots de Mr Xi, « un nouveau choix pour les autres pays », et l’arbitre principal de quelque chose longtemps associé aux Etats-Unis : l’ordre international. La Chine a un intérêt profond dans cet ordre et dans le monde mondialisé : elle a besoin d’accès aux technologies avancées et aux marchés d’exportation dont sa croissance dépend.

  • Sans commentaires.

Javier Solana, dans Project Syndicate, en date du 20 octobre 2017, sous le titre « The Sovereignty that Really Matters » :

In his famous « political trilemma of the world economy, » Harvard economist Dani Rodrik boldly claims that global economic integration, the nation-state, and democracy cannot coexist. At best, we can combine two of the three, but always at the expense of one.

Until recently, the so-called Washington Consensus, with its emphasis on liberalization, deregulation, and privatization, shaped economic policy worldwide. While the 2008 global financial crisis eroded its credibility, the G20 countries quickly agreed to avoid the protectionist policies against which the consensus stood.

Meanwhile, the European Union remained (and remains) the only democratic experiment on a supranational level, taking pride in its promising advances, despite being burdened by multiple defects. In other words, economic integration, anchored in the nation-state, remained in favor globally, while democracy was made secondary to international market dynamics.

But 2016 marked a turning point, though we still do not know toward what. A « Beijing Consensus » has emerged, which some view as an alternative model of development based on greater government intervention. But it was the Brexit vote and the election of Donald Trump as US president that really reflected the move to upend the long-established balance among globalization, the nation-state, and democracy.

Dans son célèbre « trilemme politique de l’économie mondiale », l’économiste de Harvard Dani Rodrik affirmait platement que l’intégration économique mondiale, l’Etat-nation, et la démocratie ne peuvent pas coexister. Au mieux, nous pouvons combiner deux d’entre eux, mais toujours aux dépens du troisième.

Jusqu’à récemment, le soi-disant « Consensus de Washington », mettant l’accent sur la libéralisation, la dérégulation et la privatisation, a façonné les politiques économiques au niveau mondial. Alors que la crise financière mondiale de 2008 a érodé sa crédibilité, les pays du G20 se sont vite mis d’accord pour éviter les politiques protectionnistes, contre lesquelles le consensus a tenu.

Dans le même temps, l’Union Européenne est restée la seule expérimentation démocratique supranationale, s’énorgueillant de ses avancées prometteuses, bien qu’encombrée par de multiples défauts. En d’autres termes, l’intégration économique, accrochée à l’Etat-nation, est demeurée la priorité globalement, tandis que la démocratie a été reléguée comme secondaire derrière les dynamiques des marchés internationaux.

Mais 2016 marque un tournant, même si nous ne savons pas encore vers quoi. Un « Consensus de Pékin » a émergé, que certains voient comme un modèle de développement alternatif basé sur une plus grande intervention du gouvernement. Mais c’est le vote du Brexit et l’élection de Donald Trump qui ont vraiment reflété le mouvement pour changer l’équilibre existant entre mondialisation, l’Etat-nation et la démocratie.

  • Sans commentaire. Javier Solana est l’un des grands hommes politiques européens contemporains dont toute la carrière démontre que l’Union Européenne n’est rien d’autre, et ne peut être rien d’autre, qu’un protectorat des Etats-Unis d’Amérique. Si alternative à l’hégémonie américaine il y a, elle sera probablement chinoise, et sûrement pas européenne. L’Europe, mon pays, n’est pas un pays.

Quand je recherche « Chinese Dream » dans mes archives, curieusement, une des premières mentions est un article de Francis Fukuyama, dans « The Wall Street Journal » daté du 6 juin 2014 (anniversaire intéressant), intitulé « At the ‘End of History’ Still Stands Democracy » :

Twenty-five years ago, I wrote the essay « The End of History? » for a small journal called the National Interest. It was the spring of 1989, and for those of us who had been caught up in the big political and ideological debates of the Cold War, it was an incredible moment. The piece appeared a few months before the fall of the Berlin Wall, right about the time that pro-democracy protests were taking place in Beijing’s Tiananmen Square and in the midst of a wave of democratic transitions in Eastern Europe, Latin America, Asia and sub-Saharan Africa.

I argued that History (in the grand philosophical sense) was turning out very differently from what thinkers on the left had imagined. The process of economic and political modernization was leading not to communism, as the Marxists had asserted and the Soviet Union had avowed, but to some form of liberal democracy and a market economy. History, I wrote, appeared to culminate in liberty: elected governments, individual rights, an economic system in which capital and labor circulated with relatively modest state oversight. (…)

Yet if asked to bet whether, 50 years from now, the U.S. and Europe would look more like China politically or vice versa, I would pick the latter without hesitation. There are many reasons to think that the China model isn’t sustainable. The system’s legitimacy and the party’s ongoing rule rest on continued high levels of growth, which simply won’t be forthcoming as China seeks to make the transition from a middle-income country to a high-income one.

China has accumulated huge hidden liabilities by poisoning its soil and air, and while the government remains more responsive than most authoritarian systems, the country’s growing middle class likely won’t accept the current system of corrupt paternalism when times get tough. China no longer projects a universalistic ideal beyond its own borders, as it did in the revolutionary days of Mao. With its rising levels of inequality and the massive advantages enjoyed by the politically connected, the « Chinese dream » represents nothing more than a route for a relative few to get rich quickly. (…)

Even as we raise questions about how soon everyone will get there, we should have no doubt as to what kind of society lies at the end of History.

Il y a vingt-cinq ans, j’ai écrit l’essai intitulé « La Fin de l’Histoire ? » pour un petit journal nommé « The National Interest ». C’était le printemps 1989, et pour ceux d’entre nous qui étaient impliqués dans les grandes débats politiques et idéologiques de la Guerre Froide, ce fut un moment incroyable. Le texte fut publié quelques mois avant la chute du Mur de Berlin, et juste au moment où des manifestations pour la démocratie avaient lieu place Tiananmen à Pékin, et au milieu d’une vague de transitions démocratiques en Europe orientale, en Amérique latine, en Asie et en Afrique sub-saharienne.

Je soutenais que l’Histoire (au sens philosophique large) évoluait dans un sens très différent ce que que les penseurs à gauche avaient imaginé. Le processus de modernisation économique et politique ne menait pas au communisme, comme l’avaient affirmé les marxistes et comme le proclamait l’Union Soviétique, mais vers une certaine forme de démocratie libérale et une économie de marché. L’Histoire, écrivais-je, apparait culminer dans la liberté : des gouvernements élus, des droits individuels, un système économique dans lequel capital et travail circulaient avec une supervision étatique relativement faible. (…)

Cependant, si on me demande de parier si, dans 50 ans, les Etats-Unis et l’Europe ressembleront politiquement plus à la Chine, ou le contraire, je répondrai la deuxième alternative sans hésiter. Il y a de nombreuses raisons de penser que le modèle chinois n’est pas durable. La légitimité du système et le règne du parti sont suspendus à des hauts niveaux de croissance, qui ne seront tout simplement plus là tandis que la Chine tente d’évoluer d’un pays à revenus moyens vers un pays à hauts revenus.

La Chine a accumulé d’immenses dettes cachées en empoisonnant son sol et son air, et bien que le gouvernement reste plus à l’écoute que la plupart des systèmes autoritaires, la classe moyenne qui grandit dans le pays n’acceptera probablement plus l’actuel système de paternalisme corrompu quand les temps deviendront durs. La Chine ne projette plus un idéal universel au-delà de ses propres frontières, comme elle le faisait pendant la période révolutionnaire de Mao. Avec ses niveaux croissants d’inégalité et les privilèges massifs accordés aux proches du pouvoir politique, le « rêve chinois » ne représente rien de plus qu’une route permettant à une petite minorité de s’enrichir rapidement. (…)

Même si nous nous demandons sous quels délais tout le monde y arrivera, nous ne devrions avoir aucun doute quant à quel type de société nous attend à la fin de l’Histoire.

  • Je sais que dans des cartons, quelques mètres en-dessous de moi, traîne une pochette d’articles parlant de Francis Fukuyama en 1989-1991, et probablement aussi l’édition française de son livre de 1992. Toute une époque. #JeSuisRien

Quand je recherche « Beijing Consensus » dans mes archives, curieusement, une des premières mentions est un article de Francis Fukuyama, dans « Foreign Affairs » daté de janvier/février 2012, intitulé « Can Liberal Democracy Survive the Decline of the Middle Class? » :

The single most serious challenge to liberal democracy in the world today comes from China, which has combined authoritarian government with a partially marketized economy. China is heir to a long and proud tradition of high-quality bureaucratic government, one that stretches back over two millennia. Its leaders have managed a hugely complex transition from a centralized, Soviet-style planned economy to a dynamic open one and have done so with remarkable competence — more competence, frankly, than U.S. leaders have shown in the management of their own macroeconomic policy recently. Many people currently admire the Chinese system not just for its economic record but also because it can make large, complex decisions quickly, compared with the agonizing policy paralysis that has struck both the United States and Europe in the past few years. Especially since the recent financial crisis, the Chinese themselves have begun touting the « China model » as an alternative to liberal democracy.

This model is unlikely to ever become a serious alternative to liberal democracy in regions outside East Asia, however. In the first place, the model is culturally specific: the Chinese government is built around a long tradition of meritocratic recruitment, civil service examinations, a high emphasis on education, and deference to technocratic authority. Few developing countries can hope to emulate this model; those that have, such as Singapore and South Korea (at least in an earlier period), were already within the Chinese cultural zone. The Chinese themselves are skeptical about whether their model can be exported; the so-called Beijing consensus is a Western invention, not a Chinese one.

It is also unclear whether the model can be sustained. Neither export-driven growth nor the top-down approach to decision-making will continue to yield good results forever. (…)

Finally, China faces a great moral vulnerability down the road. The Chinese government does not force its officials to respect the basic dignity of its citizens. Every week, there are new protests about land seizures, environmental violations, or gross corruption on the part of some official. While the country is growing rapidly, these abuses can be swept under the carpet. But rapid growth will not continue forever, and the government will have to pay a price in pent-up anger. The regime no longer has any guiding ideal around which it is organized; it is run by a Communist Party supposedly committed to equality that presides over a society marked by dramatic and growing inequality.

Le principal défi à la démocratie libérale dans le monde d’aujourd’hui vient de la Chine, qui a combiné un gouvernement autoritaire avec une économie partiellement de marché. La Chine est l’héritière d’une longue et fière tradition de gouvernement bureaucratique de haute qualité, une tradition qui remonte à plus de deux millénaires. Ses dirigeants ont réussi une transition très complexe d’une économie centralisée, avec une planification à la soviétique, vers une économie dynamique et ouverte, et ils l’ont fait avec une compétence remarquable — avec plus de compétence, franchement, que les dirigeants étasuniens ont montré dans la gestion de leur propre politique macroéconomique récemment. Beaucoup de gens aujourd’hui admirent le système chinois non seulement pour ses succès économiques, mais aussi pour sa capacité à prendre des décisions importantes et complexes rapidement, comparé à la paralysie politique désespérante qui a frappé à la fois les Etats-Unis et l’Europe ces dernières années. Notamment depuis la crise financière récente, les Chinois eux-mêmes ont commencé à proclamer le « modèle chinois » comme une alternative à la démocratie libérale.

Il est cependant improbable que ce modèle ne devienne jamais une alternative sérieuse à la démocratie libérale dans des régions au-delà de l’Asir orientale. D’abord, ce modèle est spécifique culturellement : le gouvernement chinois est fondé sur une longue tradition de recrutement méritocratique, d’examens d’entrée dans la haute fonction publique, avec l’accent mis sur l’éducation, et la déférence envers l’autorité technocratique. Peu de pays en voie de développement peuvent espérer émuler ce modèle ; ceux qui l’ont fait, tels que Singapour et la Corée du Sud (au moins dans la période récente), étaient déjà dans la sphère d’influence culturelle chinoise. Les Chinois eux-mêmes sont sceptiques sur la possibilité d’exporter leur modèle ; le soi-disant consensus de Pékin est une invention occidentale, pas une invention chinoise.

Il est également difficile de savoir si ce modèle peut être durable. Ni une croissance basée sur les exportations, ni un modèle de décision venant du haut ne vont continuer à produire éternellement de bons résultats. (…)

Enfin, la Chine va devoir faire face à une grande vulnérabilité morale. Le gouvernement chinois ne force pas ses officiels à respecter la dignité la plus élémentaire de ses citoyens. Toutes les semaines, on observe des manifestations contre des saisies de terres, des violations de l’environnement, ou la corruption de tel ou tel officiel. Tant que le pays bénéficie d’une forte croissance, ces abus peuvent être cachés sous le tapis. Mais la croissance rapide ne continuera pas éternellement, et le gouvernement devra payer un prix à la colère grandissante. Le régime n’a plus d’idéal qui guide son organisation : il est dirigé par un Parti Communiste engagé pour l’égalité qui mène une société marquée par une inégalité spectaculaire et croissante.

  • Quel est le modèle le plus inégalitaire in fine ?

Serge Halimi, dans « Le Monde Diplomatique » en février 2010, est probablement le premier auteur (et quel auteur !) que j’ai vu utiliser l’expression « consensus de Pékin » :

Mais on ne peut plus résumer le « modèle chinois » à une plate-forme d’exportation qui carbure aux bas salaires ; le pays cherche à orienter son développement vers le marché intérieur et à multiplier les liens avec les économies régionales. Une zone commerciale comparable à l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) ou à l’Union européenne apparaît déjà. Elle favorisera, comme c’est souvent la règle, les secteurs les plus puissants du pays dominant. Or, dépassant le Japon, certes beaucoup moins peuplé, la Chine devrait devenir cette année la deuxième économie du monde. Et même la première d’ici à 2026, d’après la banque américaine Goldman Sachs.

A quoi emploiera-t-elle sa puissance ? Ni les sommets du G20 ni celui de Copenhague n’ont encore permis de déceler en elle l’avocate des pauvres ou des pays du Sud. Son modèle de développement séduit, mais surtout ceux qui aimeraient concilier croissance économique, libéralisme commercial et stabilité au pouvoir d’une oligarchie mi-politique, mi-industrielle. On trouve de plus en plus de partisans de ce « consensus de Pékin » dans les rangs du patronat occidental…

  • Comme l’a écrit le maître, Philip K. Dick :

The Empire never ended.

Bonne journée.

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