Tenir

Tenir.

Il faut tenir.

Depuis quelques jours, depuis quelques semaines, je n’ai plus que ce verbe en tête.

Tenir.

Tenir, à très court-terme très précisément jusqu’au lendemain de Noël. Après les comédies des bagages, des embouteillages, des alcools, des guirlandes, des cadeaux… Après toutes sortes d’excès idiots et obligatoires, de lumières et d’excitations artificielles… Le calme devrait enfin revenir. On se rappellera que c’est l’hiver, qu’il fait froid, qu’on manque de lumière, qu’il faut faire attention, qu’il faut éviter d’échanger les microbes dans la cohue, qu’il faut se ménager, qu’il faut se reposer, qu’il faut ralentir, qu’il faut dormir plus, qu’on est des mammifères c’est-à-dire des hibernants. Ça ne durera que quelques jours, mais ça sera toujours ça de pris. Ça s’appelle des vacances. Dans une calme province française. J’ai de la chance.

Tenir, m’agripper à mon bout de bois, tempête après tempête. M’accrocher à mon radeau de fortune quand vague après vague tout me dit que je suis usé, déclassé, inutile, laid, vieux, inapte, raté. Sentir les vagues déferler sur moi, me tremper, me fouetter, me glacer, me tirer. M’accrocher pour ne pas sombrer. M’accrocher pour ne pas me noyer. Je ne veux pas mourir. Je ne veux tuer personne. Je n’ai jamais tué personne. Je ne veux pas mourir.

Tenir, jusqu’à ce que le médecin spécialiste décide que j’ai vraiment besoin d’une béquille chimique. C’est lui qui décide. C’est lui qui a décidé. Il faut tenir sans elle ; il faudra ensuite, éventuellement, tenir avec elle.

Tenir, jusqu’à ce que les jours rallongent, que la lumière revienne.

Tenir, jusqu’à ce que je trouve un autre job que ce job de merde. It’s a just a job. It does not have to be hell, for God’s sake!

Tenir, jusqu’à ce que tout ça s’arrête. Ou jusqu’à ce que ça aille mieux. Je ne sais pas.

Tenir, jusqu’à ce que ma fille n’ait plus besoin de moi.

Tenir, jusqu’à ce que plus personne n’ait besoin de moi, jusqu’à ce que je puisse enfin tout lâcher, ou jusqu’à ce que je trouve une autre manière de voir la vie. Cette vie n’était pas faite pour moi, je n’ai pas été fait pour la vie, mais peut-être construirai-je un jour une vie faite pour moi.

Tenir, en sachant que je n’ai prise sur rien, ou presque rien. À peine sur ma petite vie.
Et surtout pas sur les soubresauts de ce petit monde malade. Je ne changerai rien, on ne changera rien, ou, en tout cas, je n’ai pas trouvé avec qui on pourrait changer tout ça. #JeSuisRien

Tenir, en tant qu’anonyme, junkie, spectateur, impuissant. Tenir en tant que rien, ou presque rien, mais tenir quand même. Je suis rien. Je suis minuscule. Mais je dois tenir. #JeSuisPresqueRien

Tenir, en me sachant malade, plus ou moins aussi malade que le monde qui m’entoure, mais malade quand même. Je comprends que des gens craquent. Je ne veux pas craquer. Je ne veux pas mourir. Mais je comprends que ça arrive.

Tenir, parce qu’il n’y a rien de mieux à faire. J’ai essayé. J’ai déjà essayé. Je réessaierai.

Tenir, par respect pour les autres êtres vivants, et par respect pour les morts aussi. Non, si je meurs, je n’irai pas retrouver mon pauvre petit chat, ce n’est pas vrai, je ne le reverrai pas, et je ne l’ai pas tué, ce n’est pas vrai non plus, je ne l’ai pas tué, je n’ai jamais tué personne.

Tenir, en espérant peut-être, un jour, trouver le passage. La culture ne me sauvera pas, mais parmi les vrais bons moments littéraires de l’année 2017, je retiendrai « Quand sort la recluse » de Fred Vargas. Et notamment l’utilisation d’une métaphore basée sur l’expédition de Magellan (1519 – 1522).

– Je ne sais pas. Nous nous sommes trompés de passage. Ce n’était pas le bon. Trop lumineux peut-être. Ce n’est pas la première fois qu’une enquête s’enfonce dans un, comment cela, diverticule. C’est bien cela, Danglard ? Diverticule ? Qui ne débouche sur rien. Il nous faut donc chercher l’autre passage, le détroit, le vrai, celui qui nous mènera à l’assassin.

– Comme c’est facile, dit Danglard sans aménité. Et à partir de quoi, à présent, trouverez-vous ce « détroit », comme vous dites, ce détroit « sombre et froid » ? Il ne vous reste plus un élément qui tienne. A moins que vous n’espériez que votre foi, votre passion, votre certitude ne vous guident ? Tel Magellan se perdant de fausse piste en fausse piste ?

– Magellan ? dit Adamsberg.

Trouver le passage. Passer le cap. Passer le col.

A cold wind flowed down behind them, as they turned their backs on the Redhorn Gate, and stumbled wearily down the slope. Caradhras had defeated them.

Parmi les morceaux de musique contemporaine que j’ai dans la tête, il y en au moins deux qui pour moi parlent, me parlent, de passer un cap, de passer un col, et d’enfin voir ce qu’il y a au-delà, derrière, après. Un autre océan, une autre vallée, une autre ère, un autre air. Je les ai écoutés des centaines de fois.

Équinoxe, c’est un album de Jean-Michel Jarre sorti en 1978 (mais pour moi c’est plutôt 1989). C’est deux séquences de quatre morceaux. La deuxième séquence, d’abord colorée, chaude, et joyeuse, s’affaiblit vers la fin de Équinoxe 6, se vide de son sang, et puis il n’y a presque plus rien. Équinoxe 7 commence dans le vide. Il n’y a plus qu’un battement, un signal qui s’agite, et quelques vibrations. Un cœur qui bat. Tout seul. Il fait froid. Le cœur se bat. Et puis il tourne en rond. Il ne s’arrête pas. Il n’y a presque plus rien. Jusqu’à ce que le brouillard se dissipe, les renforts arrivent. Jusqu’à ce qu’on passe le cap.

Trans-Europe Express, c’est un album de Kraftwerk sorti en 1977 (mais pour moi c’est plutôt 2002). C’est plusieurs séquences, notamment celle qui commence par le morceau qui donne son titre à l’album. Dans la version de 1977, cette séquence est en deux morceaux (Trans-Europe Express, Metal on Metal). Dans la version de 1991, elle est en trois morceaux (Trans-Europe Express, Abzug, Metal on Metal). Dans les deux versions, le milieu de la séquence est une longue passage en hiver, froid, métallique, dur. Une escalade pierreuse, pénible, douloureuse. Une montée. Une souffrance. Jusqu’au milieu de Metal on Metal, jusqu’à la grande bascule, jusqu’à ce que l’horizon se déchire, dans un grand jet de vapeur. Jusqu’à ce qu’on passe le col.

Je sais, c’est idiot, je ne devrais pas écrire des choses pareilles, mais c’est ce que j’ai dans la tête. C’est ce qui m’a tenu vivant autrefois. Ça fait partie de ce qui me fait tenir encore.

Il faut tenir.

Tenir, et chérir chaque minute qui passe.

Tenir, et se dire que la vie n’est pas finie.

La culture ne me sauvera pas. La politique ne me sauvera pas. La technologie ne me sauvera pas. Je ne sais pas ce qui me sauvera. Je ne sais pas. Je ne sais pas.

– Ici, indiqua Adamsberg, voici le port de Séville. Le 10 août 1519, Magellan – de son véritable nom, Fernão de Magalhães – largue les amarres avec cinq vieux vaisseaux retapés, le San Antonio, la Trinidad, la Concepción, la Victoria et le Santiago. Il mène le vaisseau amiral, la Trinidad.

De son doigt, Adamsberg contourna l’Afrique, traversa l’Atlantique, descendit le long des côtes du Brésil et de l’Argentine, et s’arrêta sur un point de la rive est de l’Amérique du Sud.

– Ici, nous sommes au 40e degré de latitude. Une carte indiquait que le passage tant recherché vers un hypothétique océan, le futur Pacifique, celui qui allait prouver au monde et à l’Église que la terre était ronde, se situait à ce 40e degré. Et la piste était fausse.

Tous les officiers s’étaient tournés vers Adamsberg, autant soulagés que séduits, et suivaient le trajet de son doigt. Veyrenc observait les altérations du visage de Danglard, et particulièrement quand Adamsberg avait prononcé les noms des cinq vaisseaux en partance et celui du Portugais Fernand de Magellan.

– Et Magellan descend toujours, poursuivit Adamsberg, toujours plus au sud, toujours plus au froid. Il entre dans chaque golfe, chaque baie, espérant y trouver le débouché vers l’autre océan. Mais les golfes sont fermés, mais les baies sont closes. Il se fracasse, il poursuit, dans la tempête, ils crèvent de froid et de faim, lui et son équipage, dans le golfe de San Julián. Il descend encore, et c’est en passant le 52e degré qu’il découvre enfin le détroit qui portera son nom. Lui, et son équipage.

L’équipage, l’équipe, on comprit. De son doigt toujours, Adamsberg suivit le long passage au sud de la Patagonie, déboucha sur l’océan Pacifique et y plaqua sa main.

– Nous devons repartir, dit-il en laissant retomber son bras, chercher le détroit, c’est ce que je disais de manière bien plus simple avant que Danglard ne m’interrompe sur Magellan.

– Que vous paraissez très bien connaître, commissaire, dit Danglard qui, au bord de son gouffre intérieur, cherchait encore à mordre.

– Cela vous ennuie ?

– Non, cela m’étonne.

Il faut tenir.

Bonne fin d’année.

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4 commentaires pour Tenir

  1. Maud dit :

    Allez courage c’est bientôt fini….. ❤ des bisous

  2. Maud dit :

    Comment vas tu aujourd’hui?

  3. De retour à la « normale »…

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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