C’est pas ma vie

Billet écrit en temps contraint

« C’est pas ma vie » est un bon exemple des phrases, des thèmes, que j’évite souvent de traiter sur ce blog, parce que j’ai l’impression de les avoir déjà traités. Je me souviens les avoir traités. Il y a longtemps. Plus ou moins. Mais déjà traités, donc à éviter. Comme si la case était cochée et ne pouvait plus être cochée à nouveau. Comme s’il fallait éviter toute forme de redondance. Comme si je les avais forcément déjà épuisés. C’est idiot.

Et pourtant, « c’est pas ma vie » est une de ces phrases qui me reviennent tout le temps en tête.

En cherchant bien, on trouvera peut-être une dizaine de billets déjà autour de ce thème. Mettons dix. Tant pis, ce sera le onzième. On mettra des liens vers les précédents. Au moins vers celui de mars 2014 intitulé « C’est pas ma vie maintenant » . Un de plus, quelle importance ?

C’est pas ma vie.

Variante : il n’y a pas de place pour moi dans ma propre vie.

Illustration : le temps. Les guerres du temps. Le temps qui file. Le temps qu’on me prend. Le temps qui n’est jamais à moi. Tout le monde se sert de mon temps, chaque heure, chaque minute est prise pour quelque chose d’autre, pour quelqu’un d’autre, pour telle ou telle finalité imposée, et à la fin il ne reste rien pour moi. La vie commence à 23h30. Le temps disponible pour la vie — au minimum penser, lire, écrire, ou même juste ne rien faire — le temps disponible commence en général à 23h30 — quand il est plus que temps d’aller dormir, le réveil sonne le lendemain à 6h30.

Variante : La vie est une prison. Ma vie est une prison. Où on m’a enfermé. Où, plus vraisemblablement, je me suis enfermé moi-même. Où je suis parce que je suis puni. Ou parce que je me suis puni. Mais de quoi ? Mais qu’est-ce que je dois expier ? Quelle crime ai-je commis ? Je n’en sais rien.

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

Je crois de moins en moins que ce sentiment de dépossession soit circonstanciel. Les circonstances ont changé, disons, entre 14 et 18. Par exemple, en 2014, mon travail me prenait beaucoup de temps, c’était l’époque où je construisais ma dream team on both sides of Europe, et je ramenais du travail à la maison quand c’était nécessaire — je voulais que ça marche. En 2018, le seul avantage de mon bullshit job est que je n’imagine pas en ramener la moindre miette à la maison — it’s just a job. En 2018, je m’occupe d’un peu moins d’êtres vivants qu’en 2014 — les grandes sont parties étudier et le chat est mort. Les choses ont un peu changé entre 14 et 18. J’ai moins peur de la fatigue. Mais c’est toujours pas ma vie.

Les introspections que j’ai accélérées, à tort ou à raison, depuis quelques mois, me suggèrent la même chose. C’est pas conjoncturel, c’est structurel. Je n’ai jamais vraiment su penser à moi. Je n’ai jamais vraiment su exister par moi-même, pour moi-même, et qu’importe le reste. Je n’ai jamais su « inventer ma vie », ou toutes ces sortes de choses qu’on dit maintenant. L’affirmation inconditionnelle de soi, c’est décidément pas mon truc. Ça ne l’a jamais été. J’ai essayé. Je ne sais pas si j’ai jamais vraiment, sincèrement, durablement réussi, au-delà de quelques apparences.

Depuis toujours, je ne sais pas prendre ma place.

« L’homme qui habite sans façon son corps et sa place sur la terre« , c’est pas moi.

Depuis toujours, j’ai un problème avec le possessif.

Une phrase aperçue récemment sur Twitter m’a frappé, je la reconstitue de mémoire et en abrégé : Si vous avez une vie de merde et que vous ne faites rien, c’est que vous êtes un figurant dans la vie d’un autre.

Alvin Toffler disait quelque chose de similaire :

If you don’t have a strategy, you’re part of someone else’s strategy.

Si tu n’as pas de stratégie, tu fais partie de la stratégie de quelqu’un d’autre.

Je repense souvent à Inception, en me demandant si je ne suis pas juste dans le rêve d’un autre, quel étrange concept, les personnages dans Inception semblent pourtant jouir d’une grande autonomie dans les rêves des autres.

Tout ça pour en arriver à quoi ?

Je suis vivant, la preuve c’est que j’écris ces lignes. A moins que ça ne soit l’inverse, que je ne les écrive que pour me prouver que je suis vivant ?

This is your life and it’s ending one minute at a time.

J’habite une enveloppe corporelle, une ville, une maison, une famille, un bullshit job. J’habite tout un tas de rôles et de devoirs et de contraintes. J’ai des papiers et toutes sortes d’identifiants qui prouvent ce que je suis, qui prouvent que je suis vivant. Il y a quelques semaines, j’ai songé à faire un billet en forme d’énumération, ce que je suis, ce que j’ai fait, ce que j’ai démontré, ce que je peux prouver, tout ce qui est supposé prouver que je vis et que j’ai vécu.

Mais à la fin — at the end of the day, comme disent les Américains — je me sens tellement peu de choses. Je me sens tellement peu vivant. Je me sens tellement rien. #JeSuisRien, pour faire court (quand est-ce qu’on repasse à 140 caractères ?)

Il n’y a rien, ou presque rien, qui est moi, qui est vraiment moi, qui est complètement moi.

Je suis vivant, mais je me sens si peu vivant.

Pendant les années noires, celles où j’ai lu entre autres à peu près tout ce qui a été traduit de Philip K. Dick en français, j’ai souvent médité qu’il faudrait retourner la phrase-clef de Ubik :

I am alive and you are dead.

Dans mon cas, c’est plutôt : I am dead and you are alive.

C’est pas ma vie, et ceci est probablement un billet triste, absurde et inutile de plus.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour C’est pas ma vie

  1. Maud dit :

    Je comprends le fait qu’on puisse dire c’est pas ma vie. Moi plein de fois dans l état où je suis je dis c’est pas une vie, mais en fait je devrais dire c’est pas MA VIE….

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