Arracher de vieilles racines

Je suis né dans une grande ville de province. J’avais toujours habité en ville, dans des immeubles collectifs.

Elle voulait un jardin et un potager, alors nous avons acheté une maison avec un petit jardin, dans une vieille zone pavillonnaire d’Île-de-France.

Terre

Ce petit jardin était à l’abandon depuis au moins une dizaine d’années.

Dès la première semaine, j’ai arraché un vilain buisson de bambous : il a fallu creuser profond, les racines étaient coriaces. Je me souviens que, dans les sacs de déchets végétaux, les racines représentaient plus de volume que les tiges et les feuilles. À la place des bambous, quelques semaines plus tard, nous avons planté un olivier. Cet olivier a été un peu notre manière de dire qu’on est chez nous. Nous avons eu un peu peur pour lui les premiers hivers. Il a bien grandi. Cette semaine, il semble avoir plutôt bien encaissé la vingtaine de centimètres de neige tombée tardivement sur l’Île-de-France.

Je me rappelle de l’arrachage, étalé sur plusieurs saisons, de quelques vilains rosiers squelettiques, probablement sexagénaires. Je me rappelle de surprenants labyrinthes de racines épaisses, noueuses, tortueuses, et souvent profondes. Elles étaient souvent cassantes, ce qui obligeait à beaucoup creuser pour déterrer la suite. Il fallait laisser le moins possible de ces vieilles racines, réputées héberger des micro-organismes coriaces. Il fallait bien nettoyer la terre pour préparer le potager.

Plus tard, nous avons fait couper le vieux pin penché, paraît-il, depuis la grande tempête de 1999. Il reste sa souche, dans un angle du terrain : on ne l’enlèvera pas. En revanche, ma fille et moi avons passé un chouette week-end à enlever les racines les moins profondes qui rayonnaient très loin dans toutes les directions. Pour la plupart d’entre elles, il a fallu creuser, scier et arracher tronçon après tronçon, et puis les recouper après coup pour qu’ils rentrent dans les sacs de déchets végétaux. Nous avions l’impression de démanteler un immense et mystérieux réseau souterrain. Soulagé de ces racines, ainsi que du flux d’épines fanées acides, le bout de pelouse va mieux.

Je me rappelle aussi des artichauts. Plantés une année, ils se sont révélés sans saveur l’année suivante, mais ils ont essaimé. Leurs racines étaient compliquées, mais il ne faut pas en laisser, sinon ça repousse. J’ai du m’y reprendre à plusieurs fois pour m’en débarrasser. Ça a fait de la place pour de la rhubarbe.

Mars

Les personnages principaux de la « trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson, publiée entre 1992 et 1996, commencent la colonisation de Mars en 2026. Ils sont nés dans les années 1980s. Certains vont vivre longtemps, très longtemps. Un thème inattendu de cette oeuvre, c’est la mémoire. La mémoire de personnes amenées à vivre en bonne santé plus d’un siècle. À endurer, pour certaines et certains, plus d’un siècle. Et les techniques qui pourraient être développées pour stimuler la mémoire et raviver les souvenirs ; et leurs conséquences paradoxales. Il y a des pages bouleversantes sur ce thème dans le dernier tome, et j’ai noté dans mon carnet cette exclamation de Maya Toitovna :

‘I remember everything that I want to. Even now, without your drugs, even now when I hardly remember anything, I still remember more than you ever will. I don’t want any more than that.’ (…)
‘Why shouldn’t now be enough?’ she was saying. ‘I don’t want my past back, I don’t want it. I can’t bear it.’

« Je me rappelle de ce que je veux. Même maintenant, sans vos drogues, même maintenant où je me rappelle de presque rien, je me rappelle plus que vous ne vous rappellerez jamais. Je n’en veux pas plus. » (…)
« Pourquoi le présent ne serait-il pas suffisant ? » disait-elle. « Je ne veux pas le retour de mon passé, je ne le veux pas. Je ne peux pas le supporter. »

L’oubli est-il le propre de l’homme ? Ou est-ce une illusion d’optique — nous n’oublions pas vraiment, nous nous contentons d’enfouir ou de refouler, la mémoire est là, il suffirait juste de volonté, et de moyens techniques, pour la retrouver ?

Moi

Bref, je fais beaucoup d’introspection ces derniers mois.

J’ai parfois l’impression de découvrir des fondations creuses, des grandes cavernes vides et fissurées, là où il devrait y avoir des piliers solides et bien tassés. J’ai parfois l’impression que je vais être enseveli par mes propres décombres. J’essaie d’arracher des racines, mais elles sont profondes, tortueuses et coriaces. C’est épuisant. C’est désespérant.

Je me souviens qu’en 1990 Patrick Kaas chantait :

Faudrait pouvoir jeter
Tous les mannequins d’osier
Du haut d’un grand pont
Ces fantômes oubliés
Ces ombres du passé
Qui nous espionnent (…)
Et les regarder passer
Sur la rivière gelée

J’ai bien compris que je ne peux pas faire grand’chose pour ce monde pourri. J’ai bien compris que je n’ai pas beaucoup d’avenir. J’ai bien compris que du passé me pourrit la tête. Alors je voudrais juste être heureux au présent. Ça serait déjà pas si mal.

Alors je rêve d’arracher de ma tête ce qui la pourrit. Comme dans tous ces films idiots où on voit un personnage s’arracher une balle, ou un shrapnel, ou je ne sais quel morceau de chair sanguinolente ; en hurlant sa douleur, ou en criant sa victoire ; en brandissant le morceau arraché comme un trophée, ou en le jetant comme un déchet.

Je voudrais arracher ce qui me pourrit ma vie, je voudrais hurler en l’arrachant, et je voudrais le jeter le plus loin possible. Le piétiner. Le brûler. M’en débarrasser.

Nothing vanishes without a trace! Burn it!

Je sais que ça fait mal. Il vaut mieux avoir ces anesthésiants de l’âme parfois appelés antidépresseurs. J’ai déjà essayé. Trop tard, et en m’arrêtant trop tôt. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour finir. Je ne sais pas. Je sais que c’est long et pas facile. Il n’y a pas de miracle. There is no silver bullet. Il faut déplacer la montagne caillou après caillou. Mais il le faut.

Peut-être que c’est impossible. Peut-être que tout ça fait partie de moi, est indissociable de moi, et qu’essayer de l’arracher c’est me tuer. Peut-être que c’est trop tard, trop emmêlé, trop dense ou trop profond. Peut-être qu’il y en a juste trop. Peut-être. Mais laisser tout ça, c’est me tuer à petit feu. C’est peut-être moi, mais je n’en peux plus de ce moi, je ne le supporte plus, je n’en veux plus.

Alors je voudrais arracher tout ça. Je voudrais arracher les hontes, les inhibitions, les peurs, les dépendances affectives, les exigences, les chantages, les névroses et que sais-je encore. Je ne sais même pas très bien ce qu’il faut arracher. Je n’ai pas encore tout trouvé, c’est emberlificoté, c’est tortueux, c’est parfois profond, c’est souvent tenace. Ça pique, ça gratte, ça fait mal. Je voudrais arracher tout ce que je n’arriverai jamais à me pardonner. Je voudrais arracher tout ce que je croyais avoir dépassé, mais que je n’ai fait qu’ensevelir. Je voudrais arracher tout ça de moi, tout jeter au loin, tout brûler, tout détruire et que ça ne fasse plus partie de moi.

Et planter un olivier à la place.

Je voudrais juste être moi.

Bonne nuit.

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