Je n’aime pas la Saint-Valentin

Il est possible d’avoir une vision positive de la Saint-Valentin.

Mais, après avoir observé autour de moi ces derniers jours, après avoir noté que même ma banque pourrit ma boîte mail avec des « offres spéciales Saint-Valentin », après avoir constaté comme chaque année à quel point la pression de ce machin fait souffrir certaines personnes seules, je vais partager ici ma vision négative de la Saint-Valentin. Dans l’amertume et dans le désordre, en forçant le trait ici et là, et tant pis pour le reste.

Je n’aime pas la Saint-Valentin. Je déteste la Saint-Valentin.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, parce que c’est devenu un machin commercial et publicitaire parmi les autres, un énième avatar de la société de consommation, une énième manière de monétiser une vague tradition, une énième manière de marchandiser la vie. La Saint-Valentin sert à vendre des trucs, et à vendre la publicité de ces trucs, et à vendre le bruit autour de ces publicités.

La Saint-Valentin sert, comme d’autres événements équivalents, à rappeler que pour exister, il faut avoir, il faut acheter, il faut payer. Vous devez « faire quelque chose ». Vous devez « marquer l’événement ». Vous devez consommer. Vous devez consumer. La société de consumation fait feu de tout bois, et la caricature d’amour rose bonbon qu’on nous sert chaque année pendant la première quinzaine de février, c’est du petit bois bien sec : ça ne chauffe pas, ça éclaire à peine, mais ça brûle bien.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, parce que c’est devenu un énième péage sur l’autoroute de l’année de la consommation. Les années c’était jadis le cycle des saisons, le cycle de la lumière, le cycle des arbres et de la végétation. Dans le monde contemporain, c’est surtout le cycle des événements commerciaux, l’autoroute des dates phagocytées par la société de consommation, l’enchaînement des injonctions à consommer pour faire semblant d’exister.

La Saint-Valentin, c’est le péage des machins pseudo-romantiques. Comme Noël, c’est le péage de la grande bouffe et des petits cadeaux ; comme l’Épiphanie, c’est le péage de la galette ; et ainsi de suite. Arrêtez-vous. Payez. C’est obligatoire. Prenez votre ticket. Récupérez votre monnaie. Vous n’avez pas le choix. Attendez que la barrière se lève. Circulez. Sens unique. Jusqu’au péage suivant. Une autoroute, sans les aires de repos et sans les sorties. On tourne en rond.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, comme je n’aime pas Halloween, la Saint-Patrick et quelques autres gadgets importés bêtement des Etats-Unis ou du monde anglo-saxon. Entendons-nous bien : je parle anglais couramment, j’ai des amis anglo-saxons, j’emmène ma fille à Disneyland, je me suis résigné à être, comme dit Régis Debray, un « gallo-ricain » autant qu’un Français. Mais, at the end of the day, ça m’agace de voir mes compatriotes gallo-ricains singer avec zèle des machins américains, ou supposés américains, qu’on ignorait il y a encore quelques décennies. Les traditions artificielles et contrefaites, le folklore faux, ça me navre — a fortiori les coutumes importées sans finesse, sans recul, sans sens.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, comme je n’aime plus Noël, comme je n’aime plus les marchands de journaux, comme j’ai cessé d’aimer au fil des années quantités d’artefacts de la vie quotidienne : parce qu’ils ont été contaminés par l’esprit du temps. L’esprit du temps, pour faire court : le monde est une porcherie ; vivre et penser comme des porcs (encore un livre qu’il faudrait que je trouve le temps de lire…). Tout le monde doit faire comme tout le monde. Tout le monde doit être comme tout le monde est supposé être, au moment où on est supposé l’être. On est bien domestiqués. Des porcs, ou des moutons, ou des petits soldats. Tout est à vendre, tout doit disparaître. Tout y passera. Tout sera sali. Tout sera digéré, jusqu’à l’indigestion. Tout sera consumé, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à consumer. Jusqu’à ce qu’il ne reste de nous que des cendres.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, comme je n’aime pas Facebook. L’amour façon Saint-Valentin, c’est comme l’amitié façon Facebook : une réduction, une parodie, une chimère. Des produits bien packagés, des données informatiques, des codes-barres et du marketing. Avec des belles icônes et des belles couleurs standardisées à la mode du moment. Bref, du toc. Du faux. Juste du faux. Il faut voir comme on nous parle. On vaut mieux que ça.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, parce que je ne vois plus le rapport de ce truc avec l’amour, avec la tendresse, avec l’affection, avec les sentiments et toutes ces sortes de choses. Tant mieux pour ceux qui voient le rapport, mais moi je ne le vois plus.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, parce que ce machin prétend normaliser les comportements, et, en conséquence, ostraciser les déviants. Le message de la Saint-Valentin, c’est que tout le monde est supposé vivre heureux en couple, tout le monde est supposé avoir un amoureux ou une amoureuse. Malheur à celles et ceux qui n’en ont pas, malheur à celles et ceux qui en ont plusieurs, malheur à celles et ceux pour qui, comme on dit maintenant, « c’est compliqué ». Vae victis — malheur aux vaincus ! Malheur à tous ceux qui n’offriront pas des fleurs, une babiole, un dîner, n’importe quoi, et plus si affinités, le 14 février. Malheur à tous ceux qui ne se sentent pas concernés, ou qui ne sont pas concernés, ou qui n’ont pas les moyens, ou qui n’ont pas envie, ou que sais-je encore ? Malheur à toutes celles et à tous ceux qui seront seuls le soir du 14 février, comme le soir du 25 décembre, et comme en quelques autres occasions obligatoires.

Vous n’avez personne ? Vous êtes seul ? Vous n’êtes pas seul, mais vous n’êtes pas heureux ? Vous restez à l’écart ? Comment est-ce possible ? C’est suspect. C’est dangereux. Vous n’avez pas honte d’exister ?

Malheur aux malheureux, réels ou supposés !

Je n’aime pas la Saint-Valentin, parce que je n’aime pas cette époque où la tristesse est interdite et où le bonheur est obligatoire.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, parce que je n’aime pas l’époque dans laquelle je vis. Tant mieux pour ceux qui y parviennent : moi pas. J’en ai rêvéJ’ai essayé. Il y a quinze ans, dix ans, je pensais encore pouvoir me réconcilier avec mon époque. J’ai même cru que j’y étais arrivé. C’est raté. Et c’est probablement trop tard. Je ne sais pas.

Je n’aime pas la Saint-Valentin, mais c’est pas très grave, c’est comme tout le reste, c’est juste un mauvais moment à passer.

Bonne nuit.

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11 commentaires pour Je n’aime pas la Saint-Valentin

  1. Maud dit :

    Ben moi j aime la Saint Valentin malgré mon célibat…… C est fou mais je crois qu’un jour quelqu’un m’aimera….

  2. Cédric dit :

    Ou alors on profite des fêtes institutionnalisées pour en faire ce que l’on souhaite. Un hacking au sens premier. Prendre de la liberté avec son environnement.

  3. Le Monolecte dit :

    En fait, je me sens de moins en moins concernée par ces conneries. Y a encore une forte pression pour Noël, mais pour le reste, on s’en fout de plus en plus.
    Je pense que quand la gosse sera adulte, on pourra définitivement remiser le foutu sapin. Déjà, cela fait une bonne dizaine d’années qu’on sort toujours le même, en plastoc, avec les mêmes décorations. Je pense qu’en coupant la télé, les magazines et même en limitant au maximum nos expéditions en ville, au supermarché, on diminue grandement la pression normative.

    Quand on se retrouve exposés à un peu de publicité, on est choqué par la médiocrité du discours et de l’imaginaire qu’il y a derrière. Il est pour nous évident que les gens qui sont derrière ont le plus parfait mépris pour ceux auxquels ils s’adressent : «tiens, gros con, c’est l’heure de lâcher ta tune pour… faire semblant».

    Pour nous, toute la société de consommation ressemble à un gros fake, une vaste entreprise d’escroquerie industrielle : «fais semblant de vivre dans un endroit confortable, fais semblant d’avoir des loisirs, fais semblant de savoir cuisiner, fais semblant de manger de bonnes choses, fais semblant d’aimer et d’être aimé».

    Alors, forcément, on se sent de moins en moins concernés par les injonctions pathétiques de la machine à faire ruisseler le fric des poches des prolos à celles des déjà pétés de tunes, puisqu’il s’agit là du véritable enjeu de tout ce cirque.

    On n’a pas besoin du calendrier du pognon pour se rappeler que l’on s’aime et que l’on prend soin les uns des autres.

    D’un autre côté, c’est bien pratique, toutes ces conneries : cela fait aussi un bon filtre pour l’entourage. Si tes proches ont besoin de ces marques d’affection factices, alors c’est le bon moment de se poser des questions. Un⋅e compagne⋅on qui se sentirait spolié⋅e par un manque de Saint Valentin… cela pourrait pousser à s’interroger sur la qualité même de cette relation, par exemple!

    • Il y a enfin beaucoup de gens qui se sentent apparemment très bien dans toutes ces simagrées. Tant mieux pour eux/elles si elles/ils sont bien là-dedans. Moi j’y arrive plus, j’arrive à peine à faire semblant. De leur point de vue, ça fait probablement de moi un raté, ou quelque chose comme ça. C’est pas grave, j’ai l’habitude. Et j’ai l’habitude des questions. Je voudrais juste que ça s’arrête.

  4. Jules Walser dit :

    « Le monde est une grande porcherie… » Je ne sais pas si c’est une référence musicale de vieux, j’aime à le croire.

  5. Maud dit :

    Rien n’est jamais trop tard…. L’avenir est à écrire…….

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