Je ne suis pas malade

Je ne prends pas de médicaments, donc je ne suis pas malade.

Il ne me prescrit pas de médicament antidépresseur, donc je ne suis pas dépressif.

C’est très simple. C’est très bête, mais c’est très simple. Le rasoir d’Ockham. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Keep it simple, stupid!

Je ne suis pas malade, donc je n’ai pas de médicaments, je n’ai pas de traitement, je n’ai pas d’accompagnement, je n’ai pas d’exercices, je n’ai pas de prothèse, je n’ai pas d’orthèse, je n’ai pas d’objectifs, je n’ai pas d’analyses, je n’ai pas de contrôles, je n’ai rien.

Je n’ai rien, donc je n’ai rien.

Je n’ai pas de médicaments, donc je ne suis pas malade. Le médecin ne me prescrit pas de médicaments. Ça me surprend et ça ne me surprend pas. C’est lui qui sait, mais c’est moi qui ressent. C’est lui qui voit, mais c’est moi qui souffre. Mais qu’est-ce que la souffrance ?

Je ne suis pas en dépression, puisque je lève tous les matins.

Tous les matins, je me lève, je me lave, je m’habille, je mange, je bois, je m’assure que tout le monde est levé, je range, je vérifie que tout est en ordre, j’emmène la petite à l’école, je prends le train, je vais au travail, je fais bonne figure, je parle, j’échange, je produis, je consomme, et toutes ces sortes de choses.

Si j’étais en dépression, j’aurais des médicaments.

Si j’étais en dépression, je serais incapable de me lever, de me laver, d’aller prendre le train, d’aller faire bonne figure, et toutes ces sortes de choses.

Si j’étais en dépression, je n’arriverais pas à tenir debout.

Si j’étais malade, j’aurais un traitement. Je n’ai pas de traitement, donc je ne suis pas malade.

Si j’étais malade, la maladie aurait un nom. Elle aurait un nom en français, et un nom dans tous les autres langues modernes. Elle rentrerait dans une catégorie, et peut-être même dans une sous-catégorie, au sein d’une typologie. Elle serait référencée, indexée, associée à des symptômes, des critères, des déterminants, des soins. Elle aurait une réalité scientifique, encyclopédique, bureaucratique, légale. Elle aurait peut-être même aussi un sens, une raison, une cause, un pourquoi.

Mais je ne suis pas malade, donc il n’y a pas de nom. Il n’y a rien. Je suis rien, mais ce n’est pas une maladie, alors ça doit être autre chose. Je l’appelle parfois la petite bête, mais ce n’est pas un nom. Et ce que je ne sais pas nommer n’existe pas vraiment.

L’existence précède l’essence. (Sartre)

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. (Camus)

Je ne suis pas malade, donc ce que j’ai n’a pas de nom. Ce que j’ai ne rentre dans aucune catégorie. Ce que j’ai n’a pas de sens. Ce que j’ai n’a pas de raison. Ce que j’ai n’a pas de pourquoi. Il faut que j’arrête d’embêter les honnêtes gens avec tout ça, puisque tout ça c’est juste dans ma tête, ça n’existe pas vraiment, ça n’a pas de nom, pas de catégorie, pas de sens, pas de cause. Ça n’est pas objectif, ça n’est pas mesurable, ça n’est pas chiffrable, ça n’est pas factuel.

Il n’y a aucune raison. Il n’y a jamais eu aucune raison. J’ai tout pour être heureux. J’ai toujours eu tout pour être heureux. On me l’a toujours dit. Je ne suis pas malade. Tout ça c’est dans ma tête.

Ce qui me dévore quand je suis dans le train et que j’observe la vie autour de moi, les hommes, les femmes, surtout les femmes évidemment, vivants, complètement vivants, vraiment vivants, chacun occupant leur corps et leur place. C’est dans ma tête.

Ce qui me mine quand je reviens à ces phrases absurdes, ces constats irrationnels — la vie c’est pas fait pour moi, la vie est une prison, c’est pas ma vie, etc. C’est dans ma tête.

Ce qui m’écrase, ce qui me tombe parfois sur les épaules, sur la nuque, sur les bras, comme un poids, ce qui me serre les épaules, comme les symptômes de la grippe. C’est dans ma tête.

Ce qui me brûle quand je suis au bureau et qu’heureusement je peux périodiquement aller me réfugier aux toilettes pour pleurer sans que ça se voie, pour essayer de me changer les idées, ou pour juste être seul, pour me cacher. C’est dans ma tête.

Ce n’est rien. C’est juste que je suis fatigué. Ou c’est juste le froid. Le manque de lumière. L’hiver. La fatigue, forcément la fatigue. Le manque de sommeil. Trop de temps passé devant les écrans. Le stress. L’époque. Toutes sortes de facteurs extérieurs. La fatigue. Il faut se coucher plus tôt. Bref, c’est rien. C’est juste de la fatigue. C’est juste dans ma tête.

Mais alors pourquoi ? Pourquoi ça me dévore ? Pourquoi ça me mine ? Pourquoi ça m’écrase ? Pourquoi ça me brûle ? Pourquoi je souffre ? Pourquoi je pleure ? Pourquoi je voudrais juste que tout ça s’arrête ?

Pourquoi ?

Pour rien.

Il n’y a pas de pourquoi. Il n’y a pas de cause. Il n’y a pas de raison.

Ça n’a pas de nom. Ce n’est rien.

Je ne suis pas malade. Je suis juste, au choix, un lâche, un faible, un immature, un raté, un paillasson, un triste, un mythomane, un imposteur, ou quelque chose comme ça, ou tout ça à la fois, mais je ne suis pas malade. La maladie c’est sérieux. La maladie c’est important. Mais je ne suis pas malade.

Je ne suis pas malade. Ça n’est pas une maladie. Ça n’a pas de nom. Il ne faut pas que ça se voie. Tout ça c’est dans ma tête. Ça ne compte pas. Ça n’est pas important. Moi c’est pas important. Moi ça compte pas. C’est rien. Je suis rien.

Je suis fatigué.

Bonne nuit.

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9 commentaires pour Je ne suis pas malade

  1. Maud dit :

    J’aimerais tant que tu ailles bien, j’aimerais tant que tu ne ressentes plus cette fatigue, que tu sois maitre de ta vie…. J’aimerais tant t’apporter du réconfort….. J’aimerais tant de choses pour toi….. J’aimerais….. Bisous et courage je suis là par mail tu le sais…. quand tu veux, quand tu en as besoin je répondrais toujours.

  2. Tu n’as pas rien : tu as la vie, notre bien le plus précieux. Prends soin d’elle et donc prends soin de toi…

  3. Audrey dit :

    Je te comprends. Je sais pas si ça aide, mais je comprends ❤️ Ce vide, ce trop-plein, ce rien, ce trop-tout, cette complexité, ce trop-simple si insipide .. Le cœur si lourd et la tête qui voudrait elle aussi s’alléger… On est un certain nombre de belles âmes dans la blogosphère à subir cette réalité si éloignée de nos aspirations : sortir de nos écrans pour se soutenir ferait peut-être avancer le schmilblick. Univers, entends ma voix ! 😉

  4. Jules Walser dit :

    Tiens je parle de toi et la maladie dans mon post de ce jour (à sortir demain donc). Peut-être verras-tu comment les choses sont encore plus malsaines quand on est un malade reconnu.

  5. Ping : Jeudi 15 février 2018 — Journal – Jules Walser

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