« Talk the lids into lifting again »

Pour mettre un peu de variété dans ce blog, je vais me permettre d’étaler un goût musical. Pour mettre un peu de positif, je vais raconter un truc que j’aime bien. Je vais raconter un truc qui me touche. Tant pis si c’est ridicule, ringard ou autre amabilité aimable.

Parmi la vingtaine de « découvertes » que me propose Spotify semaine après semaine, que j’écoute dans le train quand j’y pense, je tombe parfois sur un joyau. Sur quelque chose qui devient un joyau pour moi.

Un exemple récent, à l’automne 2017, est une chanson intitulée « Casket » oeuvre d’une artiste de Los Angeles (Californie) dénommée « Geneva Jacuzzi ».

Ne m’en demandez pas plus sur cette artiste. Google renvoie toutes sortes d’informations, la plus troublante étant qu’elle était à Paris le 24 octobre 2017, mais au final ces informations ne m’intéressent pas. Ce que je veux partager ici c’est que j’adore cette chanson. Je l’ai écoutée en boucle des dizaines de fois ces derniers mois. Je trouve ça gai, je trouve ça chaleureux, ça m’aura aidé à traverser cette saison froide.

( Une remarque en passant : Je mets des liens vers YouTube par commodité, ce n’est pas pour les vidéos (que je ne regarde pas toujours), c’est pour les musiques (que j’écoute parfois jusqu’à saturation) ).

Les premières fois que j’ai écouté « Casket » en cet automne 2017, j’ai cru que c’était un morceau insolite des années 1980s. Pas du tout : ça a été publié, semble-t-il, en 2016. De même que le « 1982 » de Miss Kittin, autre joyau découvert à l’automne 2017, date de 1997. Mais je m’égare…

Walk into time that stopped

« Casket » est truffé de sons téléphoniques. Des sons de l’époque de la téléphonie des années 1970s à 1990s, a posteriori l’âge d’or de la téléphonie fixe. Il s’ouvre par la composition d’un numéro d’appel en fréquences vocales, suivi par la tonalité de retour d’appel. Un vrai passionné s’amuserait à reconstituer le numéro ainsi composé. Les sons téléphoniques, et des phrases prononcées au téléphone, forment la trame de « Casket ».

Ces sons sont d’une banalité absolue pour plusieurs générations, dont la mienne. Mais pour les enfants d’aujourd’hui, dont les miens, ce sont des curiosités. La plupart n’ont jamais entendu et n’entendront jamais ces sons — hormis dans des films ou programmes télévisés antérieurs. Les appels téléphoniques sur mobile, sur Skype, et autres n’ont pas ces sons. De la même manière, ils ignorent par exemple ce qu’est une disquette informatique — pour eux, c’est juste l’icône du bouton « sauvegarder » sur les vieux logiciels de traitement de texte type Microsoft Word. Et on pourrait multiplier les exemples. La vague de l’Histoire nous dépassera tous. Je me demande ce qu’est devenu le « Dead Media Project » de Bruce Sterling, mais je m’égare.

Par ces tonalités téléphoniques, et par d’autres manières, que je ressens mais que je ne saurais verbaliser, ce morceau résonne comme un morceau des années 1980s.

D’ailleurs les paroles parlent du temps. De messages dans le temps. De messages à travers le temps. Des vivants aux morts, à moins que ce ne soit le contraire. De mort pas vraiment mort. Après tout, « Casket » ça veut dire « cercueil ». Evidemment, en français, ça sonne tout de suite moins gai. ( Rappel : les traductions ici n’engagent que moi. )

Talk to me in the casket
And dress the stiff for the dance
Walk into time that stopped
Always said how good you look in the box
Tell the hole what to engulf
Tell my painted lips what to kiss
In caskets carved with messages
Talk the lids into lifting again
Tell the ice to crystallize and
Talk the lids into lifting again

Parle-moi dans le cercueil
Et habille la momie pour aller danser
Marche à travers le temps qui s’était arrêté
Tu te trouvais si beau dans la boîte
Dis à la fosse ce qu’elle doit engloutir
Dis à mes lèvres colorées ce qu’elles doivent embrasser
Dans ces cercueils placardés de messages
Demande aux couvercles de se rouvrir
Dis à la glace de cristalliser
Demande aux couvercles de se rouvrir

J’ai fredonné ça pendant des semaines :

Talk the lids into lifting again

Tell the ice to crystallize and
Talk the lids into lifting again

« Casket » rappelle irrésistiblement « The Telephone Call » , l’un de mes morceaux préférés de Kraftwerk. le groupe légendaire de Düsseldorf (Rhénanie-du-Nord-Westphalie).

« The Telephone Call » date de 1986, mais pour moi c’est surtout 2004. C’est un morceau fondamentalement dédié aux télécommunications, aux fréquences vocales et aux fréquences à impulsion, aux voix enregistrées, à tout ce monde désormais remplacé. La fibre optique remplace le cuivre, les DMs remplacent les mots doux. La télévision avait produit Ronald Reagan, Twitter a produit Donald Trump. Les techniques se perfectionnent, la carte à puce remplace le Remington. La vague de l’Histoire nous dépassera tous, mais je m’égare.

Les paroles de certains morceaux de Kraftwerk sont en anglais, d’autres sont en allemand. Parfois les deux langues sont mélangées ; parfois le même morceau existe en deux versions presque identiques, une dans chaque langue. Les dernières versions de Radioactivity, depuis Fukushima, incluent du japonais. Et parmi les perles de YouTube, vous trouverez une version allemande longue de « Der Telefon Anruf », mais je m’égare.

Les traductions ne sont pas littérales, afin de s’adapter à la musique. Ainsi les quatre lignes principales divergent subtilement :

I give you my affection and I give you my time
Trying to get a connection on the telephone line
You’re so close but far away
I call you up all night and day

Je te donne mon affection et je te donne mon temps
En essayant d’établir une connection téléphonique
Tu es si près mais tu es si loin
Je t’appelle toute la nuit et toute la journée

Ich geb’ dir meine Zuneigung und meine Zeit
Ich muß dich wiedersehen, wann ist es soweit?
Du bist mir nah und doch so fern
Ich ruf’ dich an, ich hör’ dich gern

Je te donne mon affection et mon temps
Je veux te revoir, quand sera le moment ?
Tu es près de moi, mais pourtant si loin
Je t’appelle, je veux t’entendre

Et puis il y a ces deux lignes, répétées plusieurs fois dans la version anglaise, mais sans équivalent dans la version allemande :

I call you up from time to time
To hear your voice on the telephone line

Je t’appelle de temps en temps
Pour entendre ta voix sur la ligne téléphonique

Et « The Telephone Call » se poursuit par toutes sortes de messages d’erreur, avec des voix, des accents et le style d’époques antérieures, en anglais, en allemand en français — ils varient selon les versions.

The number you have reached has been disconnected…
Kein Anschluss unter dieser Nummer…
Le numéro reçu ne correspond pas à une relation exploitée en automatique…

« The Telephone Call », pour moi, parle d’un coup de téléphone qui n’est pas passé. D’une communication qui ne parvient pas à être établie, au-delà d’un océan et d’un continent. D’une communication qui se perd. D’un point de divergence raté. D’un message qui n’arrive pas, ou qui n’est peut-être même pas parti.

« Casket », pour moi, parle d’une communication qui parvient à passer, contre toute attente et toute logique, à travers le temps et l’espace.

Talk the lids into lifting again

« Casket », pour moi, parle de communication et de résurrection.

Talk the lids into lifting again

Il parait que la crise de la quarantaine (appelée par les Américains « mid-life crisis ») peut être surmontée et vécue in fine comme une nouvelle naissance.

Bonne journée.

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2 commentaires pour « Talk the lids into lifting again »

  1. Maud dit :

    J’aime ton billet, merci pour le clin d’oeil…… J’écoute la musique…. J’aime y voir ta résilience. BRAVO

  2. Laure dit :

    On est d’accord que les derniers billets portent sur les effets inattendus du jardinage ?

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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