Grande École

Vous avez décidé que votre enfant ira dans une Grande École.

À vrai dire, vous ne l’avez peut-être pas décidé vous-mêmes. Il se peut que ce soient vos parents qui l’aient décidé à votre place. Et peut-être était-ce décidé avant même que l’enfant ne soit né. Peu importe, c’est décidé. Y a plus qu’à. C’est votre Projet.

Vous êtes nés à la Libération, vous étiez étudiants en mai 1968 et vous avez haï mai 1968, vos enfants naissent entre les chocs pétroliers. Ces précisions temporelles expliqueront certains détails et certaines appellations, mais la méthode générale ici exposée peut s’appliquer à diverses époques. Et puis, comme on dit dans ces cas-là, les prénoms ont été changés.

Vous n’avez pas fait de Grande École vous-mêmes, vos parents non plus, vous ne connaissez personne qui en a fait une. Peu importe, c’est décidé. Votre enfant ira dans une Grande École.

Plus précisément : une Grande École d’ingénieurs. L’histoire ne dit pas pourquoi il a été décidé que ce ne serait pas un autre avatar de l’élitisme à la française : Grande École de commerce, Institut d’Études Politiques, etc. Elle ne dit pas non plus pourquoi vous avez choisi cet avatar-là, à contre-courant de l’Histoire — mondialisation, désindustrialisation, etc. Peu importe, c’est décidé. Ce sera une école d’ingénieurs. On dit une Grande École, c’est tellement mieux.

Votre enfant ira dans une Grande École. C’est votre Projet.

Ceci est votre feuille de route. Ceci est votre plan Projet.

Genèse

Votre outil le plus important sera l’affection conditionnelle, ou chantage affectif. Il faut que l’enfant comprenne bien, le plus tôt possible, qu’il doit vous aimer évidemment, mais que votre affection est proportionnelle à ses résultats scolaires. Dès l’école primaire. Oui, dès l’école primaire. Au moins à partir du CM1. Il faut qu’il sache bien qu’une mauvaise note c’est pas bien. Qu’il faut être le premier de sa classe. Que c’est la condition pour être aimé. Ne lâchez jamais ce levier. Ne cédez jamais à la tentation de l’indulgence ou du relativisme.

L’outil complémentaire de l’affection conditionnelle, ce sera la honte. Il doit être vulnérable à la honte. Il doit avoir honte. Avoir honte de lui-même. Avoir honte de son corps. Avoir honte de décevoir. Avoir honte d’échouer. Avoir honte de ne pas être à la hauteur de vos attentes et de vos sacrifices. Ne renoncez jamais à ce levier.

Un dernier outil important sera l’orgueil. Vous devez l’encourager à se croire différent, anormal, au-dessus des choses ordinaires. Il doit très tôt s’imaginer supérieur. Il doit se sentir exceptionnel. Par exemple, émerveillez-vous dès qu’il commence à lire ; faites-lui croire que, savoir lire dès la grande section de maternelle, c’est exceptionnel. Vous avez de la chance : il se révèle assez bête pour se croire supérieur. Jouez là-dessus le plus possible. Il doit se croire supérieur. Il doit se croire raisonnable. Il doit se croire fait pour les choses élevées. N’attendez pas pour commencer.

Primaire

Typiquement, faites-lui sauter une classe à l’école primaire, le CP ou le CE1, et faites-lui sentir que ça acte sa supériorité. Seuls les enfants brillants, supérieurement intelligents, sautent une classe. C’est un signe.

Il se peut qu’il le vive très mal : à 7 ans on n’est pas forcément bien avec des 8-9 ans, les décalages émotionnels sont grands, dans ces années-là les années durent des siècles. On ne vit pas forcément bien en se trouvant ou en se croyant différent. Il se peut qu’il se retrouve isolé, méprisé, le mouton noir de sa classe. Ne le prenez pas mal. C’est un atout précieux. Sachez tourner la situation à votre avantage, dans le sens du Projet. Suggérez-lui que c’est lui qui a raison, et que ce sont les autres qui sont bêtes. C’est lui qui ira loin ; c’est les autres qui seront rien. « Laisse-les dire ! »

Ça l’empêche ainsi de trop se lier aux autres enfants. Ça diminue le risque de réflexes collectifs ou solidaires. Ça l’entraîne à mépriser les loisirs et les jeux, trop ordinaires, trop bas pour un être haut. Et ça renforce votre emprise sur lui. Votre monopole. Ne l’oubliez pas, l’affection conditionnelle est votre outil le plus important pendant toute la durée du Projet.

Collège

Vous devez assez vite, dès le collège, lui inculquer la notion qu’il existe une Voie Royale. Avant qu’il ne lui vienne à l’idée de se demander ce qu’il veut faire plus tard. Et vous devez lui présenter comme une évidence que cette Voie Royale est forcément pour lui, puisqu’il est supérieur.

Année après année, augmentez la pression. Augmentez les doses. Il faut être le premier. Les bonnes notes excusent tout. Le travail scolaire justifie tout.

Au collège, s’il n’aime pas le sport, trouvez un prétexte médical quelconque pour le faire dispenser. C’est dangereux le sport : les vestiaires, le grand air, les copains, on bavarde, on rigole, on aperçoit les filles en short, on se frôle, on apprend à faire partie d’un groupe. Et puis le sport, c’est du temps perdu pour travailler : vous allez voir, il va s’approprier cette logique.

Plus généralement, il va comprendre par lui-même que le meilleur prétexte pour qu’on lui fiche la paix, c’est de dire qu’il a du travail. Si il veut être seul, il dira qu’il a du travail. C’est parfait. S’il veut échapper à une fête de famille, il dira qu’il faut qu’il reste à la maison parce qu’il a du travail. C’est excellent. Il a adopté l’idée. Le travail, il n’y a que ça qui compte. Le travail. Le travail individuel. Le travail solitaire. La compétition scolaire. On n’est pas là pour rigoler. Pas de temps à perdre. Il a compris. Vous êtes sur la bonne voie.

Un outil que vous pouvez désormais utiliser, c’est la Raison. Vous avez raison. Toujours. Vous êtes la Raison, et il devra être rationnel. Tout choix ne sera qu’un choix entre la Raison et la déraison, entre la Raison et la folie, entre le Rationnel et l’irrationnel, entre la Civilisation et la barbarie, et, en pratique, entre ce que vous avez décidé et tout le reste. Il sera donc libre de faire des choix. Il sera un être rationnel.

Inception

Construisez l’idée de la Voie Royale. Faites en sorte qu’il comprenne graduellement que la Voie Royale, également appelée Grande École, passe par une Prépa (classe préparatoire) dans un Grand Lycée. Ne lui expliquez pas : présentez ça comme une évidence qu’il ne fera que constater. Évitez-lui les détails. Évitez qu’il se pose trop de questions. À quoi bon les questions ? Pas la peine de penser. Pourquoi s’embêter avec les détails ?

Merveilleuse coïncidence : vous habitez près d’un Grand Lycée ! Fabuleux, non ? Vous êtes venus habiter près du Grand Lycée bien avant sa naissance — le Projet dont il est l’objet a commencé bien avant sa naissance. Le Grand Lycée est bien visible, à quelques rues de distance à peine. Lui aussi est une évidence. Pourquoi regarder plus loin ?

En somme, il faut qu’il croie que l’idée vient de lui. Que c’est son Projet.

Il faut qu’il ait sincèrement envie de devenir ingénieur — donc de faire une Grande Ecole. Peu importe qu’il n’y en ait jamais eu dans la famille, qu’on n’en connaisse aucun, à part un vieux copain de son grand-père, mais c’était une autre époque. Peu importe qu’on soit incapable de lui dire concrètement en quoi ça consiste — là encore, si vous vous y prenez bien, il n’imaginera même pas poser des questions. Il ne comprendra que bien plus tard sa naïveté.

Il faut qu’il ait sincèrement envie de faire une classe préparatoire scientifique, avec 15 heures de cours de maths et 9 heures de physique-chimie par semaine, pendant 2 ou 3 ans, plus les devoirs, les colles, le travail personnel, et le reste. Il faut donc qu’il croit que les maths, la physique, la chimie, il adore ça, c’est son truc, c’est son destin. Même si ça ne l’intéresse pas tant que ça.

Son truc ça serait plutôt l’histoire et la géographie, pour rester dans les disciplines enseignées au collège ? On s’en fiche ! Quelle importance, ce qui l’intéresse ? Il sera toujours temps après. Le cas échéant, vous pouvez lui dire que la Voie Royale, par définition, mène à tout, puisqu’elle est royale. Ça ne veut rien dire, in fine c’est faux, mais on s’en fiche. C’est votre Projet !

Il aime jouer au Lego : ça indique une vocation d’ingénieur ! Il aime les vieux romans de Jules Verne : ça indique une vocation d’ingénieur ! Il aime bricoler sur les micro-ordinateurs rudimentaires de l’époque : ça indique une vocation d’ingénieur ! Il aime les Science & Vie de son oncle : ça indique une vocation d’ingénieur !

Tous les signes concordent ! Tous les astres sont alignés ! Il est fait pour la Voie Royale ! Il ira dans une Grande École ! Il n’a pas à se poser la moindre question !

Troisième

À la sortie du collège survient un accident inattendu : suite à une bizarrerie administrative, le brillant sujet n’est pas admis dans le Grand Lycée. Il devra aller un peu plus loin, dans un « lycée moyen ». Stupéfaction. Crise. Effroi. Vous, gardez votre sang-froid. Ne paniquez pas. Exploitez convenablement cet incident. Faites-lui bien comprendre que c’est un drame terrible. Vos parents, ses grands-parents, et d’autres tiers pourront vous aider. Il doit sentir au plus profond de sa chair que c’est grave. Que c’est sa vie, son avenir, son destin qui sont en péril. Qu’il aurait pu laisser sa vie dans cet accident. Qu’il va falloir redoubler d’efforts s’il veut, dans trois ans, rejoindre quand même une Prépa dans le Grand Lycée.

Encore une fois : ne craignez pas d’être ridicules. Il n’y verra que du feu. Semblez convaincus. Soyez convaincus.

Seconde

L’adolescence est une période dangereuse, et beaucoup d’obstacles et d’accidents peuvent faire dérailler votre Projet. Attention aux idées alternatives, attention aux activités alternatives. Soyez vigilants. Suivez-le de près. Surveillez-le. Apprenez par cœur son emploi du temps, surveillez ses horaires. Impliquez-vous dans une association de parents d’élèves. Développez vos relations avec le proviseur du lycée, comme vous l’aviez fait avec le principal du collège. On ne sait jamais, ça peut toujours servir.

Arrivée au lycée, il pourrait avoir une autre idée de ce qu’il veut faire. Quand il était au collège, vous aviez méticuleusement diabolisé la « conseillère d’orientation » et savamment saboté toutes les « journées métier » et autres « forums professionnels ». Vous avez usé et abusé d’expressions méprisantes telles que « y a pas de débouchés », « c’est des voies de garage » et autres « c’est pour les cloches ». Continuez au lycée. Il n’a pas à penser. Ça ne sert à rien de penser. There is no alternative. Il n’y a pas d’alternative. C’est votre Projet.

Si vous vous y prenez bien, il restera dans l’ignorance de toutes sortes de filières qui auraient pu le tenter : sciences politiques, droit, lettres, journalisme, etc. Le mieux c’est qu’il ne sache pas que ça existe. Et ce dont il apprend l’existence, il faut l’en dégoûter par avance. Si le dénigrement ne marche pas, faites appel à sa raison. Ramenez-le dans le cercle de la raison. Il doit être convaincu qu’il n’y a pas d’alternative raisonnable. La Grande École ou la mort.

Dans le « lycée moyen », la voie est tracée : seconde générale, première scientifique, terminale maths et physique. À l’époque on disait, 2nde, 1ère S, TC. Et ensuite prépa, concours et Grande École. Voilà. On y est presque. Surtout qu’il ne croit pas que le bac est un objectif. Le bac, on le donne à n’importe qui. Le bac, c’est pour les cloches ! Lui, son objectif c’est d’être pris en prépa. Et de passer les Concours.

Rien n’est plus important que les Concours. C’est l’horizon indépassable de sa jeunesse. Rien ne doit y faire obstacle. Rien ne doit le distraire.

Il pourrait se laisser distraire par des activités collectives, sportives, culturelles ou politiques. Tirez à vue. Par exemple, vous l’avez laissé se dégoûter du sport et commencer à haïr son corps : c’est parfait. Vous l’avez aussi laissé developper sa peur des autres, des activités en équipe et des travaux en groupe : c’est idéal. Il préfère passer ses récréations seul dans un coin de la bibliothèque plutôt que dans la cour avec les autres : c’est beau. Continuez comme ça.

Il pourrait se laisser distraire par des amitiés, des camarades, des invitations le week-end, des soirées, des sorties. Là aussi, tirez à vue. Vous aviez bien préparé le terrain les années précédentes : pas très bien intégré en primaire et au collège, il est arrivé au lycée assez peu social, timide, craintif, complexé, déjà même un peu névrosé, c’est bien, c’est très bien, mais restez vigilants. Il est invité à une soirée ? A priori, il refusera de lui-même, il trouvera un mauvais prétexte pour dire que ça l’intéresse pas. Mais soyez prêt à flinguer quand même.

Première

Continuez à lui répéter l’objectif. C’est sa vie qui est en jeu. C’est son avenir. C’est aussi l’amour de ses parents et la fierté de ses grands-parents. « Tu fais le bonheur de tes parents. Tu fais la joie de tes grands-parents. »

N’ayez pas peur d’insister : « Tu n’es pas là pour te faire des copains. Tu n’es pas là pour ça. Tu n’es pas là pour passer du bon temps, pour te faire des amis, ou on ne sait quoi. Tu es là pour préparer les étapes suivantes, la prépa, la Grande École. C’est pour toi. C’est pour ton avenir. »

Ne craignez pas de dramatiser. Il faut bien qu’il sente que c’est sa vie qui est en jeu. Qu’après, il sera trop tard. Qu’il n’y aura pas de deuxième chance. Qu’il n’y a pas d’alternative.

Il ne faut pas qu’il se laisse distraire. Il est impensable qu’il ait « une copine » ! Il est essentiel qu’il n’ait pas le plus petit début de commencement de vie affective, sentimentale ou — the horror, the horror — sexuelle. Toute son énergie, toute sa concentration, tout son temps, tout doit être concentré sur un seul objectif : réussir les Concours. Après, il verra bien, mais en attendant, non, non et non.

Et justement, dans sa classe de 1ère S, la 1ère S5, il y a une fille qui va pourrait problème. Vous lui aviez pourtant depuis des années conseillé de se méfier des filles, mais vous avez été maladroits, votre expression « attention, tu vas être un beau parti » était grotesque et ça s’est vu. Vous auriez pu mieux vous y prendre. Bref.

Elle s’appelle Florence. Il dit qu’il aime bien bavarder avec elle, il parle parfois d’elle, gentiment, ainsi que de sa copine Marion, et puis de Laurent et de Frédéric, mais c’est surtout Florence. Florence.

Danger. Ne paniquez pas. Évaluez la situation. Point positif, elle habite à l’autre bout de la ville. Point négatif, il l’accompagne jusqu’à son arrêt de bus. Point très négatif, en ce deuxième trimestre de première, ses notes dans certaines matières sont en légère baisse.

Autre point positif, c’est une bonne élève, et une introvertie aussi. Elle et lui sont les premiers de leur classe, et de loin. Mais ça reste un danger. Heureusement, il y a deux terminales C dans ce lycée, la TC1 et la TC2.

Terminale

À la rentrée de septembre, cette année-là, tous les élèves issus de la 1ère S5 et éligibles à la prestigieuse TC se retrouvent en TC1. Tous sauf Florence, qui se retrouve en TC2. Ça semble absurde parce que sa LV2 c’est l’allemand, donc elle aura un emploi du temps un peu compliqué pour venir faire allemand avec les germanistes de la TC1, rien de bien grave.

Votre fils n’aimera jamais autant l’allemand que cette année-là, ce grand benêt, mais le reste du temps elle et lui ne seront plus assis côte à côte. C’est l’essentiel. Il ne réalisera, bien longtemps après, que les bonnes relations avec le proviseur, ça a peut-être servi à ça aussi. Son avenir était en jeu. Sa vie était en jeu. C’est du passé ; tout au plus une première piste d’uchronie. Ou un énième motif de honte.

Nouvelle alerte : ses résultats au premier trimestre en terminale sont relativement médiocres, il n’est que 5ème ou 6ème de sa classe. Stupeur. C’est maintenant que tout se joue. Heureusement que vous préparez le terrain depuis vingt ans. Il a pleinement conscience qu’il va peut-être rater sa vie, qu’il lui faut un bon dossier pour rentrer en Prépa dans le Grand Lycée. Les dossiers sont envoyés en mai, avant le bac, le bac n’est qu’une formalité. Tout se joue au deuxième trimestre. Il n’y a pas d’alternative. Il est pénétré par l’idée que s’il se contente d’une Prépa dans un « lycée moyen », ou s’il se retrouve à l’université — the horror, the horror –, sa vie est terminée.

Il est premier de la TC1 au deuxième et au troisième trimestre. Son dossier d’admission en Prépa est magnifique. Il est pris en Prépa dans le Grand Lycée. Il ne revoit Florence qu’une fois, par hasard, brièvement, sans rien comprendre à son regard déçu. Il rentre en Prépa.

Prépa

La vie en Prépa ne lui semblera pas si différente que ça de la vie au « lycée moyen ». La plupart de ses congénères trouvent la Prépa exceptionnellement dure et contraignante. « La Prépa c’est l’enfer » ? Non. Pas pour lui. Pour lui, c’est juste la vie ordinaire, une vie normale pour un gamin de 15-19 ans : travail scolaire matin, midi et soir, sept jours par semaine, ne jamais sortir, ne pas traîner devant la télévision, ne pas se perdre dans les livres, ne jamais aller au cinéma, ne jamais voir personne le week-end, ne pas trop se lier aux autres qui après tout sont des concurrents, etc. C’est normal pour lui. C’est logique pour lui : il est pénétré par l’idée que ce sont les années les plus importantes de sa vie. Vous avez été efficaces. C’est sa vie qui est en jeu. Il n’est pas là pour rigoler. Il n’est pas là pour se faire des copains et des copines. Il n’est pas là pour ça. Il n’est pas fait pour ça.

Certains disent que la vie est ailleurs ? Alors, c’est que la vie, c’est pas fait pour lui, tout simplement. La vie, ce sont les autres. Lui, c’est son avenir qui se joue. Il en a bien conscience.

Il n’y a pas d’alerte majeure pendant ces années de prépa. Le Projet se déroule comme prévu. Certes, il se révèle pas si bon que ça en maths, encore moins en physique-chimie, peut-être qu’au fond ça ne l’intéresse pas, mais il n’a pas le temps de réaliser qu’il s’est menti à lui-même. Ça viendra plus tard. Ça ne fera pas dérailler le Projet.

Il passe les Concours.

Il « intègre » une « Grande École d’ingénieurs » après deux ans de Prépa.

Grande École

Le Projet a réussi, même si vous avez échoué à lui imposer de redoubler sa deuxième année de Prépa, et que sa Grande École n’est peut-être pas si grande que ça. Peu importe. C’est quand même votre triomphe. C’était votre Projet. Il a franchi la ligne d’arrivée.

Vous y êtes arrivés !

Et il est important qu’il le sache bien. Vous devez le lui faire sentir. C’est pas que sa réussite à lui. C’est pas sa réussite à lui tout seul. À peine. C’est le moment de lui rappeler que, s’il a été pris en Prépa, c’était aussi parce que vous aviez de bonnes relations avec le proviseur. Vous pouvez lui rappeler que, s’il a toujours été le premier, c’est parce que vous l’avez toujours encouragé, poussé, encadré.

Qu’il ne s’étonne donc pas lorsque des tiers viennent vous féliciter vous, ses parents, autant que lui, sinon plus que lui.

Il doit être bien convaincu qu’il n’était rien sans vous. Sans vous, il n’y serait pas arrivé — et s’il n’y était pas arrivé, il serait rien. Parce qu’au fond, il n’est rien.

Il est juste une petite excroissance de vous, de vous et de vos parents. Il est juste un bout de vous dans une Grande École.

Restez bien persuadés que c’est pour son bien. Répétez-le-lui encore et toujours, comme depuis le début. Il comprendra plus tard, peut-être. Il comprendra que vous avez fait tout ça pour lui. Il vous remerciera. Il vous bénira.

En effet, il comprendra bien des choses bien plus tard.

Pour le moment, il a dix-neuf ans, avec la maturité émotionnelle et la dépendance affective d’un enfant de huit ans, pour faire court. Sa vie avait un sens, un seul, passer les Concours : désormais elle n’en a plus. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il attend de la vie, des besoins de son corps et de son esprit, de comment vivre avec ses semblables, de ce que c’est qu’être vivant. C’est pas grave. Il survivra. Il survivra, tant bien que mal. Il se débrouillera plus tard pour essayer de rattraper le retard. Il se débrouillera plus tard pour essayer de construire sa vie. C’est son problème, même s’il s’en rend pas encore compte. C’est pas le vôtre. C’est hors périmètre du Projet.

Vous avez réussi : votre enfant est dans une Grande École. Votre enfant a suivi la Voie Royale. Votre enfant fait partie de l’Élite de la Nation !

Et que dieu ait pitié de son âme.

Bonne nuit.

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6 commentaires pour Grande École

  1. Cédric dit :

    Pour ce que ça vaut, je hais discuter avec les étudiants ingénieurs, ils ont une culture très médiocre je trouve…très scolaire. Ce que tu dis en est sûrement la cause. Si j’ai bien compris ce texte est très personnel non ?

    La fac est tout le contraire maintenant et personnellement je trouve ça génial. On peut critiquer la fac tant qu’on veut mais la sélection est violente si on regarde les sorties en master depuis la licence. Je n’ai jamais pu supporter cette concurrence débile à l’école, alors qu’en première et terminale j’étais dans le top 3 de ma classe, mais sans jamais faire de compétition. Ni sans trop travailler pour tout dire. Dès qu’il y a compétition j’abandonne. Ce sont d’ailleurs les années où j’ai le plus aidé à réviser mes collègues, il doit y avoir un lien.

    Bonne soirée 😉

  2. Maud dit :

    Ce petit garçon était brillant, ses parents ont sans doute voulu ne pas le voir échouer…. Tu sais les parents croient bien faire, ou veulent contrer leurs propres échecs… Ils ont une vision globale de l’être humain souvent, pas de l’être individuel, ils voyaient ce petit bonhomme dans la société et nullement ce petit bonhomme comme un être à part entière.
    Ce petit bonhomme a grandit en se construisant comme il pouvait avec ce qu’on lui a donné, puis est devenu un homme qui n’est pas rien. Juste un homme qui a besoin de vivre, de s’ouvrir à la vie, et cet homme est en train de le faire car même si ce billet est moins joyeux que les autres comme tu dis, c’est une belle ouverture au monde que tu fais en parlant de toi. Et puis regarde tes derniers billets comme il sont, tu changes tu es en train de t’ouvrir, t’épanouir, de renaitre de tes cendres, tu te construis par toi même.
    Tu es une véritable belle personne, et ça tu ne le dois qu’à toi même, on peut voir plein de belles choses en toi, moi en tous les cas j’y arrive.
    Souris à la vie, je te jure ça en vaut la peine parfois elle nous met sur le chemin d’une personne qui nous fera voir la vie de manière drôlement belle, drôlement aimable et aimante….
    Tu es toi, je te jure crois en toi, crois que tu peux rendre les autres heureux, crois en ton pouvoir de leur faire du bien, il faut simplement bien choisir les personnes qui t’entourent.
    Je t’embrasse

  3. Tu as eu les mêmes parents que moi. Il y a un bug dans la Matrice : soit nous sommes frères et nous ne le savions pas ; soit tu es moi, et je ne te félicite pas.

  4. Jules Walser dit :

    Mon Dieu, comme c’est vrai… Ça commence vraiment enfant, passage de tests de QI (forcément très supérieur), avoir toujours une à deux classes d’avances… J’ai su me battre, maladroitement, drogue, alcool, chantage au suicide (faut sortir du lourd face à des parents comme ça). Quitter une première S pour une terminale L, c’était un désastre. Okay, le bac facile avec mention bien (que j’ai passé bourré) et tout et au mois, au moins, classe prépa littéraire. Pareil, sans ne rien dire à personne, j’ai quitté ce tas de décérébré pour m’inscrire en fac de philo. J’ai tout entendu : « tu nous fais chier avec tes livres », « la philo, c’est enculer des mouches, ça sert à rien ». Rien à faire. Je fais ma maîtrise, tranquille, avec joie, une bonne vie de couple. Et là, ça recommence : tu dois passer l’agrégation. Dernière chance mon gars. Pas le CAPES, c’est pour les nuls, on parle d’agrégation de philosophie, genre 50 places pour toute la France en concurrence avec Normale Sup et autres. Bref, je n’y croyais pas une seconde. J’ai essayé la première année. Echec cuisant. La seconde, j’ai fait semblant et je me suis formé tout seul au graphisme, à l’illustration etc pour trouver un job dans une agence de com pour faire du web. Mais même là, j’étais encore dans les rails. Trouver un job. Bref, j’ai bien vieilli, je suis au RSA, à moitié fou et traité, j’écris toute la journée avec mon chat et je suis très bien comme ça. Mes parents ont fini par céder pour leurs 70 ans. « C’est bien que tu écrives ». 40 ans pour en arriver là. Heureusement, j’ai un pouvoir de nuisance personnelle énorme et de quoi foutre en l’air n’importe quel plan.
    Bref, excellent billet ultra-réaliste.

  5. Ping : 1O choses aimées sur internet #2 – Phénomène de Maud

  6. labellebleue dit :

    Même histoire .. mais avec médecine dans le viseur.. Le concours de première année, l’internat « classant  » , l’agrégation…Particulièrement aimé les derniers paragraphes : lui faire bien comprendre que ce n’est pas sa réussite à lui…

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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