Renouvellement urbain

Dans mon quartier, il y a des vieux bâtiments — petits immeubles, ateliers, pavillons. Parfois, certains bâtiments sont démolis ; des terrains sont libérés, agrégés, restent plus ou moins longtemps inoccupés ; puis des immeubles d’habitation neufs sont construits, toujours plus massifs que les précédents.

C’est mon quartier, c’est là où j’habite. C’est une banlieue d’Île-de-France qui ressemble à d’autres banlieues d’Île-de-France et d’ailleurs. C’est nulle part, mais c’est là où je vis. We just ended up here.

Comme beaucoup de choses, il change, même s’il reste le même.

Il y a quelques années, devant un tel chantier de démolition, ma fille m’a demandé ce que deviennent les gens qui habitaient là. Je me suis souvenu avoir demandé la même chose à mon père, il y a quelques décennies. Je crois que je lui ai répondu la même chose que m’avait répondu mon père, quelque chose comme : ils vont juste aller habiter ailleurs, ne te fais pas de soucis pour eux. Peut-être aussi ai-je ajouté, un couplet sur : c’étaient des logements sans confort, vétustes, mal isolés ; ils vont aller dans des logements plus modernes, plus agréables, plus confortables. Je ne sais pas si mon père y croyait. Je sais que je n’y crois guère. Mais il faut quand même y croire, au progrès.

Il y a quelques semaines, il y a eu une grande opération de démolition, plus d’une dizaine de bâtiments ont été démolis en quelques jours, un tiers sinon la moitié d’un gros pâté de maisons — on ne dit pas encore « block », on n’est pas assez gallo-ricanisés. C’est devenu un grand terrain vague. Je passe devant presque tous les jours. Je ne sais pas quand commencera le chantier de construction.

L’un de ces bâtiments abritait une petite boulangerie, à l’angle de deux rues, sur le chemin de la gare, en face d’un arrêt de bus.

Quand je suis arrivé dans ce quartier, il y avait une boulangerie juste en face de l’école de ma fille, devant mon arrêt de bus. Ça a été ma première boulangerie dans ce quartier. Elle a fermé, le bâtiment n’a pas été démoli, mais le fonds n’a pas été repris.

Ensuite je suis devenu client de cette boulangerie, à l’angle des deux rues, sur le chemin de la gare ; ça a été ma deuxième boulangerie. Le boulanger était très sympathique, très bavard, toujours à demander des nouvelles de la famille, des enfants, à parler du temps. Toujours souriant, même accablé par la chaleur du four ou la fatigue du Ramadan. Ce n’est qu’un jeu, mais c’est un jeu sympathique, et je l’aimais bien. Je ne l’ai plus vu depuis ce soir où il a été expulsé, l’été dernier, probablement le 1er juillet, plus de six mois avant la démolition. Je suis entré des centaines de fois dans cette boulangerie, et maintenant c’est un bout de terrain vague. J’espère que ce brave homme a retrouvé une activité quelque part.

Et depuis l’été dernier, je fais le crochet tous les soirs pour aller à une troisième boulangerie, un peu plus loin, de l’autre côté de la grande place près de la gare. Bizarrement, j’ai déjà évoqué cette boulangerie-là dans ce blog, ses boîtes en métal et ses sandwiches halal uniquement. Une autre boulangerie, plus grande, peuplée de gens sympathiques. Elle est moins en danger que les deux autres, près de la gare, dans un immeuble récemment rénové.

Je me demande s’il y aura des commerces au bas du groupe d’immeubles qui sortira bientôt de terre. C’est peu probable, vue l’évolution générale du petit commerce dans ce quartier.

C’est mon quartier, c’est là où je vis. Je le comprends un petit peu.

Pourquoi je raconte tout ça ?

Les choses changent. On abat des vieux bâtiments, on remue la terre, on creuse des fondations, et puis on construit des nouveaux bâtiments, encore plus grands que les précédents. C’est la vie, dira-t-on. C’est la croissance, dira-t-on aussi. C’est le temps. C’est, à une très humble échelle, la vague de l’Histoire. La vague de l’Histoire nous dépassera tous (un an après, que je suis fier de ce billet trop long…).

J’aime les hommes qui sont ce qu’ils peuvent
Assis sur le bord des fleuves
Ils regardent s’en aller dans la mer
Les bouts de bois, les vieilles affaires
La beauté d’Ava Gardner

Pourquoi je raconte tout ça, sur ce blog, après deux semaines de silence ?

J’ai perdu le rythme. Ça peut revenir.

J’aimerai bien arriver à écrire des billets sur la joie, sur la poursuite du bonheur, sur la beauté de la vie, mais ce n’est pas ma spécialité. Ça m’est arrivé, ça vient, ça reviendra, mais ce n’est pas ma spécialité.

J’aimerai bien aussi reprendre quelques réflexions sur l’Histoire, la technologie, l’Europe et toutes ces sortes de choses : je persiste à penser immodestement que je peux écrire parfois des choses relativement intéressantes. C’est important pour moi.

Je présente mes excuses par avance : il y aura encore des billets tristes sur ce blog. Non pas parce que c’est ma spécialité, mais parce que j’ai la ferme intention de « finir ma thérapie » (même si les sens des mots « finir » et « thérapie » sont très relatifs). Il n’est pas trop tard.

Je ne sais pas où je vais, mais je traverse une période extraordinaire. J’ai l’impression que tout est en train de s’inverser. Je réalise que beaucoup de mes vieux slogans tristes pourraient s’inverser — typiquement, quand je me dis « il ne faut pas que ça se voie » , ça n’a désormais plus le même sens. Je ne rêve plus d’une boîte d’antidépresseur. Peut-être, comme dans Inception, suis-je en train de réaliser que c’est mon rêve. Peut-être est-ce finalement ma vie, in fine, at the end of the day. Peut-être n’est-il pas trop tard.

Je ne sais pas où je vais, mais je ne veux pas retomber. Je ne sais pas où je vais, mais je ne veux pas refaire des erreurs que j’ai déjà faites. Et « suspendre une thérapie » (même si les sens des mots « suspendre » et « thérapie » sont très relatifs), ça a été une de mes pires erreurs. Je ne veux pas retomber. Je n’ai plus le temps. J’ai vieilli. Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

On va probablement entendre dans ce pays, dans les prochains jours, la dernière phrase connue de Maurice Thorez : « Il faut savoir terminer une grève. » Ma phrase à moi est et sera, « il faut savoir terminer une thérapie » (même si etc). Je ne veux pas retomber. J’ai compris beaucoup de choses grâce à Emmanuel Carrère, Fritz Zorn et Howard Phillips Lovecraft. J’ai arraché, j’arrache encore beaucoup de racines et de mauvaises herbes, et je dois continuer. Cette fois-ci, je ne veux pas laisser des racines qui repousseront plus tard, et qui ramèneront la peste. À prononcer avec un accent russe : « I don’t want my past back, I don’t want it. I can’t bear it. » C’est pas toujours drôle d’arracher des vieilles racines, c’est sale, c’est frustrant, on s’écorche facilement les mains et les avant-bras, même avec des gants et du matériel, on finit souvent à la main, on se met de la terre partout jusque sous les ongles. Mais il le faut.

Je présente mes excuses par avance aux lecteurs de ce blog : il y aura encore ici des travaux de démolition, d’excavation et de fondation. Pas que ça, mais il y en aura.

Il faut voir ça comme un renouvellement — un Moyen-Âge ou une Renaissance. Il faut y croire.

C’est là où je suis.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Renouvellement urbain

  1. Maud dit :

    J’aime ce billet…… Vraiment je l’aime énormément….. Et tu as raison de ne pas arrêter ta thérapie, tu as tellement raison. Tu es sur la bonne voie. Je n’ai que deux choses à te dire:
    1/ BRAVO car tu ne le dois qu’à toi.
    2/ Je te souhaite plein de bonheurs (des petits et des grands)

  2. Un homme qui, en 2018, s’approprie Maurice Thorez est clairement sur le chemin de la guérison. Courage et que cent fleurs s’épanouissent sur ta route, Mon Camarade !

  3. Ping : Jette-moi ces médocs – Antoine Saint-Michel

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