La malédiction de l’unique

Je déteste l’unique.

C’est une idée qui monte en moi depuis quelques mois. Je déteste l’unique. Je déteste la prétention à l’unicité. Je déteste ce qui se proclame unique.

Toutes sortes d’unique.

Monnaie unique. J’ai déjà développé ce que je pense de la monnaie unique européenne, cette utopie folle, ce Moloch qui dévore ce qu’on appelle encore l’Union Européenne, cette instance du principe « Il n’y a pas d’alternative ».

Idéologie unique. Là aussi, j’ai déjà développé ce que je pense du néolibéralisme, l’idéologie unique, obligatoire, et supposée « anti-idéologique », « méta-idéologique » ou « post-idéologique ». C’est une autre instance du principe « Il n’y a pas d’alternative » (TINA pour les intimes).

Point unique de défaillance. En bon informaticien, j’abhorre les SPOFs — c’est du jargon, c’est de l’anglais, ça veut dire « Single Point Of Failure », ce qui se traduit par « Point Unique de Défaillance ». Il n’en faut pas. Il en faut le moins possible. Un bon système a pas ou peu de SPOFs. Faut redonder. Faut dupliquer. Faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Les monolithes, c’était tellement 2001…

Point unique de défaillance (2). J’ajoute que, en bon manager, je déteste les « SPOFs organisationnels » — c’est-à-dire, les individus qui, délibérément ou non, prennent en otage l’organisation, parce qu’ils se croient indispensables, se rendent indispensables, monopolisent un rôle, une étape ou une connaissance, et mettent en péril le tout pour l’orgueil de l’un. La force d’un collectif c’est qu’il peut survivre à une défaillance, sinon c’est juste une agrégation de ressources.

J’invoque souvent cette formule, attribuée en général à Charles de Gaulle, mais aussi à Georges Clemenceau et à Alphonse Allais :

Les cimetières sont remplis de gens indispensables.

Dieu unique. Je déteste les monothéismes en général. J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi le monothéisme est pire que le polythéisme. Je crains les gens persuadés que leur dieu est le seul et unique bon dieu — et surtout ceux d’entre eux qui en déduisent qu’ils doivent haïr ceux qui vénèrent un autre dieu, ou ceux qui n’en vénèrent aucun. On est au XXIème siècle. On devrait être en train de coloniser Mars. Qu’est-ce que les vieilles religions font encore là ?

Pays unique. J’aime mon pays. J’aime la France. Je déplore sa grandeur perdue. Je crois en sa vocation universelle. Mais les prétentions à l’unicité, à se croire au centre du monde, au centre de l’Europe, au centre de la carte, le nombril de l’univers, me fatiguent. S’il ne doit rester qu’un seul constat de Giscard, ce doit être celui-ci : la France, c’est 1% du monde.

Entreprise unique. J’ai appris, de l’intérieur, plusieurs fois, à détester les entreprises qui se prétendent uniques. Pas juste meilleures : uniques. Je déteste les discours du type « on est les seuls à pouvoir offrir ceci ou cela » . Surtout quand ce discours s’adresse aux salariés. C’est un moyen comme un autre d’aliéner le salarié, de l’enfermer, de l’empêcher de regarder ailleurs, et de l’empêcher de penser. Une variante classique est : « c’est pire ailleurs » — sous-entendu, ne critiquez pas, n’imaginez pas qu’on pourrait s’améliorer, on est déjà les meilleurs, on est uniques. Ça me fatigue d’entendre ça.

Méthode unique. The one best way selon Frederic Taylor. On fait comme ça et puis c’est tout. Là encore : ne pensez pas. D’autres ont pensé avant vous. Ils étaient plus intelligents que vous. Ils avaient plus de données que vous. Vous avez été dépossédé de votre savoir-faire. Vous n’êtes rien, juste des rouages. Ne pensez pas. Faites juste comme on vous dit.

Chemin unique. Le droit chemin selon Johann Wolfgang von Goethe :

Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin.

Mais l’unique que je déteste le plus, c’est moi.

C’est l’idée, plantée au plus profond de moi, que moi, je suis unique. Et que tout en découle.

Moi unique. C’est une malédiction.

Ash nazg durbatulûk, ash nazg gimbatul,
Ash nazg thrakatulûk agh burzum-ishi krimpatul.

Un Anneau Unique pour les gouverner tous, un Anneau Unique pour les trouver,
Un Anneau Unique pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

On m’a pourri la vie, puis je me suis pourri la vie, en me faisant croire que j’étais unique. On m’a pourri la vie, puis je me suis pourri la vie, en me faisant croire qu’il n’y avait qu’une seule voie unique pour grandir. On m’a pourri la vie, en me faisant croire qu’à chaque choix il y avait un unique bon choix, les autres étant forcément le mal. On m’a pourri la vie, avec une vision binaire de la vie. Bien ou mal. Zéro ou un. Tout ou rien. Si tu échoues, tu n’es rien. Si tu déçois, tu n’es rien. Si tu te perds, tu n’es rien.

L’unicité, c’est une recette pour ne pas vivre.

L’unicité, l’exigence de perfection, l’obsession de la réussite, a priori, c’est une recette pour ne rien faire, ne rien rêver, ne rien tenter, ne jamais tenter sa chance. Ne rien faire, c’est la meilleure manière de ne pas se tromper. De ne pas décevoir. De rester l’unique.

Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un…

L’unicité, l’exigence de perfection, l’obsession de la réussite, a posteriori, quand par miracle on a passé l’a priori, c’est un cauchemar, c’est une recette pour se rendre malade. Pour être condamné à décevoir, à déchoir, à échouer, à la honte.

C’est valable pour tout. C’est une maladie. C’est un cancer de l’esprit.

Je me rappelle comment a été vécue la fin de mon premier contrat de travail — un licenciement tonitruant : comme la fin du monde. Oui, comme la fin du monde. Comme une déchéance. Une indignité. Yet, it was just a job, for God’s sake!

Je me rappelle comment a été vécue la première séparation d’un de mes frères : comme la fin du monde. Oui, comme la fin du monde. Comme une damnation. Une honte. Un déshonneur.

Je bénis la camarade de classe de ma fille qui a appris à ma fille cette expression qu’elle répète gaiement en haussant les épaules, quand quelque chose ne s’est pas passé comme prévu ou espéré : « Allez, c’est bon, c’est pas la fin du monde ! » Anti-sortilège parfait. Good for her.

Je me rappelle de tant de déchéances, d’indignités, de damnations, de hontes. Je me rappelle de tant de fins du monde, en somme. Toutes plus futiles les unes que les autres, une fois pris un minimum de recul, de décence et de maturité.

Et je me rappelle de tant de non-dits et de non-faits, pour éviter le risque de l’échec, pour éviter le risque de la déchéance, de l’indignité, de la damnation et de la honte.

Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un…

Tu es unique, ça veut dire : tu n’as pas le droit à l’erreur. Tu n’as pas le droit de changer d’avis. Tu n’as pas le droit de bifurquer. Tu n’as pas le droit de changer. Tu n’as pas le droit de t’arrêter. Tu n’as pas le droit de renoncer. Tu n’as le droit d’être que ce qui est attendu de toi, que ce qui fait que tu es unique. Et si tu fais, ça doit être unique, parfait, et éternel.

Tu n’as pas le droit à l’erreur. Tu dois travailler et faire la bonne carrière. Tu n’auras pas le droit de réaliser que c’est pas ton truc, que c’est pourri, et toutes ces sortes de choses. Tu n’as pas le droit à l’erreur. Tu dois rencontrer et épouser la bonne personne. Tu n’auras pas le droit de te fâcher avec elle ; elle n’aura pas le droit de se fâcher avec toi. Un mariage c’est unique, un mariage c’est pour la vie.

Je sais bien que tout ça c’est des conneries. Mais elles ont façonné ma vie, ces conneries. Et elles sont encore dans ma tête, ces conneries, au moins un peu.

You are not special. You are not a beautiful or unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else. We are all part of the same compost heap.

Vous n’êtes pas exceptionnels. Vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux ou unique. Vous êtes fait de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous faisons tous partie du même bac à compost.

L’idée de l’Unique est toujours ancrée au fond de mon crâne. J’ai arraché des tonnes de racines, mais elle est toujours là. Et elle me pourrit la vie. Et elle m’empêche d’être libre.

Je ne veux plus qu’on me dise que je suis unique. Je ne veux être unique pour rien, ni pour personne. Je ne suis pas unique. Les premières parties de ma vie ont été pourries par l’idée d’être unique, l’envie d’être unique, le souci d’être unique. L’unique a niqué ma vie. Je n’en peux plus. Je n’en veux plus.

Je revendique le droit de ne pas être unique, de ne pas être parfait, de ne pas être optimal. Je revendique le droit de me tromper, de m’être trompé, et de me tromper à nouveau.

Je revendique le droit de vivre, tout simplement.

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour La malédiction de l’unique

  1. Anonyme dit :

    un corollaire également attribué à Allais et que je cite souvent de mon côté : « ne nous prenons pas trop au sérieux, il n’y aura aucun survivant ».
    et l’occasion d’un amical message d’un anonyme mais régulier lecteur, ravi de constater que vous « reprenez du poil de la bête », pour rester dans les expressions communes.

  2. Bulli dit :

    Alors que LA qualité de l’être humain est justement de pouvoir être multiple, d’être capable de se réinventer n’importe quand, de se perdre, de se retrouver, d’évoluer.
    Le manichéisme est à jeter au plus tôt et au plus vite. La vie, le monde ne sont ni noirs ni blancs, mais faits de couleurs et de nuances.
    Puisque nous sommes dans les citations j’y ajoute mon grain de sable. Comme disait Françoise Sagan « Il est plus urgent de vivre que de compter. »

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