Une vie à attendre

J’ai souvent l’impression d’avoir passé ma vie à attendre.

Je sais bien que ce n’est pas vrai. Je n’ai pas fait qu’attendre. J’ai fait des choses, aussi. J’en ai même fait beaucoup. J’en fais tous les jours. Je suis fatigué, d’ailleurs.

Mais j’étais un garçon bien élevé. Bien propre. Bien droit. J’étais patient. On m’a inculqué la patience. On m’a dressé à attendre. Attendre mon tour. Attendre d’être grand pour pouvoir parler avec les grands. Attendre d’avoir réussi mon parcours scolaire. Attendre d’être dans « la vraie vie » du « monde du travail ». Attendre d’avoir « fait mes preuves ». Attendre, toujours attendre.

La patience était une qualité cardinale. Je me souviens d’une conversation à ce sujet, au printemps 1999 sur les murs de Leiden, l’impatience ne peut pas être considérée comme une vertu, soutenais-je. Idiot. Attendre, toujours attendre.

Chaque jour je me tenais prêt
Je guettais l’heure et la page
Où les eaux s’ouvriraient
Me laisseraient un passage
L’espoir me faisait vivre
L’attente me rendait nerveux

J’ai passé ma vie à attendre.

J’ai aussi passé ma vie à me croire attendu. À me croire guetté, surveillé, mesuré. Évalué, noté. Sur 20, de préférence.

Le mot « attente » a deux sens, j’aime beaucoup son ambivalence :

  • il y a l’attente qui consiste à attendre (au singulier en général) (en anglais : wait) ;
  • et il y a les attentes, sur ce quoi on est attendu (au pluriel en général, bizarrement) (en anglais : expectation).

J’aime aussi beaucoup l’ambivalence du mot « fin », à la fois fermeture et ouverture :

  • il y a la fin qui ferme, terminaison, limite, coupure (en anglais : end) ;
  • et il y a la fin qui ouvre, objectif, but, intention (en anglais : purpose). Purpose! Purpose, Mr Anderson…

We’re not here because we’re free. We’re here because we’re not free. There is no escaping reason; no denying purpose. Because as we both know, without purpose, we would not exist. It is purpose that created us. Purpose that connects us. Purpose that pulls us. That guides us. That drives us. It is purpose that defines. Purpose that binds us.

Nous ne sommes pas là parce que nous sommes libres. Nous sommes là parce que nous ne le sommes pas. Aucune chance d’échapper à la raison, ou de nier que nous avons un but. Parce que nous savons tous deux qu’en l’absence de but, nous n’existerions pas. C’est un but qui nous a créé. Un but qui nous connecte. Un but qui nous pousse. Qui nous guide. Qui nous anime. Un but qui nous définit. Un but qui nous lie.

Bien avant de découvrir le monde merveilleux de l’entreprise contemporaine et des « objectifs » (SMART et autres), j’avais été dressé à savoir qu’on attendait des choses de moi.  Qu’il devait y avoir un but. Qu’on attendrait toujours des choses de moi. Qu’il était inimaginable que je ne satisfasse pas les attentes, quelles qu’elles soient. Qu’il était impensable que je n’atteigne pas le but. Le monde dans lequel j’ai essayé de vivre était celui du « culte de la performance »  et de la « logique de l’honneur » , pour prendre des titres de livres qu’il faudra que je lise un jour pour comprendre, au-delà des résumés et du vécu.

Cependant, quand des objectifs ne sont pas bien cadrés, le risque est qu’ils deviennent trop larges, trop génériques, et in fine inatteignables. Alors, je croyais savoir qu’il y avait des attentes, je croyais sentir que j’étais attendu, mais les attentes n’étaient pas cadrées. Elles n’étaient même pas formulées. Alors faute de mieux, j’ai dû penser que je devais être parfait, infaillible, unique. Encore et toujours. Et je me suis pourri l’existence pour rien, ou pour pas grand’chose. Je me la suis pourrie tout seul. Je me suis perdu tout seul. Quelle connerie. Quel gâchis. Il faudrait tout brûler.

— Describe in single words only the good things that come into your mind about… your mother.
— My mother?
— Yeah.
Let me tell you about my mother.

Alors j’ai passé ma vie à décevoir. À me décevoir et à décevoir. Là encore, sans trop savoir qui je décevais, en quoi je décevais, comment je décevais. Mais je me suis habitué à être décevant. Je me suis perdu tout seul.

Et j’ai attendu. J’ai cru que j’étais attendu, parce que j’étais persuadé de décevoir. Déception. Tromperie. Sensation d’imposture. Pendant des années. Pendant des siècles. Je sais, c’est absurde. Je me suis perdu. Je ne me le pardonnerai jamais.

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

J’ai longtemps eu cette vision d’une gare, d’où partent des trains. Et je suis parmi les gens qui attendent un train. J’attends. Et puis j’attends longtemps. Et les trains partent, les uns après les autres. Et puis à la fin il ne reste que moi, seul, seul au milieu de l’immense gare cathédrale, seul sur un quai, seul faute d’être monté dans un train. Il n’y a plus de trains. Il n’y a plus personne. Les lumières s’éteignent. La gare est vide. Il n’y a plus que moi. Sans trop savoir pourquoi : peut-être par peur des destinations ; peut-être parce qu’il n’y avait plus de place ; ou peut-être bien, par indécision, timidité, ou lâcheté.

J’ai eu peur, pendant des années, de rester seul sur le quai. J’ai eu peur. Ça aussi, je ne me le pardonnerai jamais.

À un moment donné, j’ai cru sauver ma peau, et j’ai saisi une main tendue. Puis je l’ai déçue. Forcément. Evidemment. C’est comme ça. C’est aussi simple que ça.

Quand je t’ai mis la bague au doigt
Je me suis passé les bracelets
Pendant ce temps le temps passe
Et je subis tes balivernes

J’ai pas fini de payer ma dette à la société. J’aurais pas dû. Mais je l’ai fait. Je devrais pas continuer. Mais c’est comme ça. Le train est lancé à pleine vitesse, et on ne saute pas d’un train à grande vitesse, surtout quand on n’est pas seul. On a besoin de moi. J’aurais pas dû. Mais c’est comme ça. Indécision, timidité, ou lâcheté. Je ne sais pas. Mais je sais que, ça non plus, je ne me le pardonnerai jamais.

Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

J’ai passé ma vie à attendre.

J’ai passé ma vie à attendre et à avoir peur de décevoir, et à décevoir quand même, et à attendre encore.

Je suis fatigué, mais la vie n’est pas finie.

Je voudrais arriver à me pardonner.

Bonne nuit.

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4 commentaires pour Une vie à attendre

  1. Maud dit :

    Pardonne toi et reste dans cette vie qui n est pas la tienne comme tu dis ou fais bouger les choses et même si on a besoin de toi crois moi ce n est pas incompatible il y a des moyens pour palier à ça…. il y a des moyens pour que le besoin de toi soi comblé… je te souhaite une belle nuit.

  2. Maud dit :

    soit …… (désolée pour les fautes)

  3. Laurence dit :

    Du passé faisons tables rase,
    Foule esclave debout ! Debout !
    Le monde va changer de base !
    Nous ne sommes rien, soyons tout !
    🎵

  4. Bulli dit :

    Comme l’ont dit d’autres avant moi, la vie est loin d’être finie même si on a parfois l’impression qu’elle n’a même pas commencé. Nous ne sommes que des particules perdues dans l’univers sorties du néant pour y retourner, entre temps nous avons grosso modo 80 ans pour rire, aimer, danser alors rions, aimons, dansons à fond !

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