Nostalgie de l’aube

Aujourd’hui les médias sont permanents. Ils ne s’arrêtent jamais. On parle de « chaînes d’information continue », mais tous les médias en fait sont continus. Ils ne s’arrêtent jamais. Ils sont toujours actifs. Il suffit d’ouvrir le robinet, et ça coule. Radio, télévisions, sites web, machins sociaux… always on, toujours allumés, toujours là. Il n’y a jamais de silence. Ça ne s’arrête jamais, donc ça ne commence jamais.

Je suis assez vieux pour avoir connu l’époque où la télévision ne diffusait aucun programme la nuit, ni même parfois la matinée, ou une partie de l’après-midi.

J’ai ainsi connu les génériques de fin de programme de télévision. Et j’ai connu ce qui suivait la fin des programmes, l’absence de signal. C’est-à-dire, en analogique, une sorte de brouillard, noir, blanc et gris, une sorte de crépitement. Pas de signal, juste du bruit. Juste rien. En théorie de l’information, rien, c’est le hasard. Des pixels qui s’allument et s’éteignent au hasard. On appelait ça la neige. En anglais : « dead channel ».

En analogique, pas de signal, c’est la neige. En numérique, c’est autre chose : en numérique, pas de signal, c’est un écran monochrome et statique. Mais c’est très rare : toutes les chaînes sont permanentes.

Publié en 1984, le roman de Willian Gibson « Neuromancer » s’ouvre par cette phrase mythique, mais terriblement datée, terriblement analogique — ce qui est un comble pour le roman qui a inventé le mot « cyberspace » :

The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel.
Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service.

J’ai aussi connu les génériques de début de programme de télévision. J’étais gamin, et je considérais certains génériques de début de programme comme des sortes d’œuvres d’art. Et j’ai appris plus tard que ça en était, avec des artistes tels que Jean-Michel Folon ou David Niles.

Il faudrait que je fasse quelques recherches, on trouve presque tout sur le Web. TF1, Antenne2, FR3, suivez les liens. Le monde semblait plus simple. Mon pays avait du génie. Oui, j’aime encore ces génériques, ces bouts d’images animées. J’étais jeune, je découvrais, j’avais tout à découvrir, pour moi aussi c’était le début.

Aujourd’hui les médias sont sans émetteur. Je veux dire par là, sans origine géographique. Des studios anonymes. Des sites web non localisables par définition. Partout et nulle part. The Matrix is everywhere.

Ou alors, c’est juste pour la décoration : la Tour Eiffel derrière l’invité de Gilles Bouleau ; l’Arc de Triomphe de l’Étoile derrière celui de Jean-Jacques Bourdin ; le trottoir de la Sixth Avenue à l’angle de West 48th Street pour « Fox and Friends« .

J’aime les annonces précises, c’est devenu rare. « Ici Londres… » « Il est à 7 heures à Paris, bonjour… » « Bienvenue au studio Charles Trenet de la Maison de la Radio… » C’est le charme de certains podcasts de RFI ou de Radio France.

Quand je rends visite au parrain de ma fille, j’observe en haut de sa bibliothèque un vieux poste de radio orné de noms de villes d’Europe, souvenir de l’époque où chaque grande ville avait son émetteur — et où le nom de la station était le nom de la ville. Un charme supplémentaire de ce poste d’avant-guerre, c’est que certains des noms de villes qui y sont écrits n’existent plus aujourd’hui, les villes ayant été renommées : Lemberg devenu Lviv (Ukraine), Breslau devenu Wroclaw (Pologne), peut-être même Wilno devenu Vilnius (Lituanie), c’est une autre manière de se perdre dans la carte de l’Europe. Nostalgia’s for geeks.

Aujourd’hui les médias sont pré-réglés. Il n’y a pas à les chercher. Il faut juste appuyer sur le bon bouton, ouvrir le bon robinet. Il n’y a plus à régler le tuner de la télévision : tout est pré-réglé dans la box ADSL ou FTTH. Il n’y a pas non plus besoin de taper une adresse (Uniform Resource Locator) dans un navigateur web, avec un risque de coquille : il suffit juste d’appuyer sur l’icone de l’app. On ne dit même plus application, on dit app. C’est plus court. Ça va plus vite. Moins de risque de se tromper.

Je suis assez vieux pour avoir passé des heures à régler les chaînes du tuner d’un poste de télévision, en parcourant inlassablement les bandes de fréquence avec mes petits doigts. Je suis assez vieux pour avoir connu les postes de radios avec un grand cadran et une molette qu’il fallait tourner pour essayer de trouver la bonne fréquence. On cherchait, en avant, en arrière, et parfois on ne trouvait pas. Ou ça passait mal. Ou on tombait sur la fréquence voisine. On pouvait se perdre. C’était sensible. On pouvait très facilement aller chercher une fréquence inconnue, tomber sur une chaîne sans savoir laquelle, il fallait ensuite écouter ou regarder le programme pour deviner.

Aujourd’hui on ne peut plus se perdre. On ne peut plus s’échapper.

Aujourd’hui rien ne s’arrête jamais. Il n’y a plus de repos, il n’y a que de la fatigue. Et la fatigue de la fatigue. Et la peur de la fatigue.

Aujourd’hui le bruit ne s’arrête jamais.

Je ressens parfois une grande nostalgie du silence. De l’époque où la télévision ne fonctionnait pas la nuit. De l’époque où la plupart des radios ne fonctionnaient pas la nuit, ou diffusaient juste de la musique en boucle. Enjoy the silence.

On parlait d’antenne. On parlait de « rendre l’antenne ». Et on parlait de « prendre l’antenne ».

Avant et après, il n’y avait rien, il y avait le silence, ou alors des grésillements. Ou, on pouvait imaginer qu’à tout instant un émetteur imprévu, pirate ou extra-terrestre, pourrait s’insérer. Radio Free Albemuth.

Il y avait quelque chose de magique dans ce qui s’appelait l’ouverture des programmes, dans ce qu’on appelait « prendre l’antenne ». Tout d’un coup, le silence était rompu. Tout d’un coup, un signal remplaçait le bruit. Tout d’un coup, des images remplaçaient la neige. Off… on! Fiat lux!

Il y a quelques années, suite à un bug dans un moteur de podcast, j’ai écouté par hasard quelque chose s’en rapprochant. Au lieu de la causerie supposée, j’entends une faible musique classique, et puis soudain une voix faible annonçant « il est 5 heures, l’heure du premier journal », puis une autre voix faible, calme, terne, lisant des dépêches d’actualité, sans tambours ni trompettes.

C’était irréel. Comme un message venu d’une autre planète.

C’était une magie comme la magie de l’aube. Non, je n’ai jamais lu « La Promesse de l’Aube » , mais je sais que ça commence à Wilno.

Les médias d’aujourd’hui ne connaissent aucune aube. On peut dire d’eux ce qu’on a dit des plus grands empires : le soleil ne se couche jamais sur eux. Contrepartie : le soleil ne se lève jamais sur eux. On peut dire d’eux ce qu’on dit de leur capitale, New York City : the city that never sleeps, la ville qui ne dort jamais. Contrepartie : la ville qui ne se réveille jamais.

Peut-être est-ce aussi de là que vient la difficulté contemporaine croissante à juste dormir. On ne sait plus se réveiller. Il n’y a plus d’aube. Il n’y a plus d’ouverture des programmes.

Je ressens parfois une grande nostalgie de l’aube. Du commencement. Des commencements. Peut-être est-ce juste la nostalgie de l’enfance. Peut-être n’est-ce qu’un énième aspect de la mid-life crisis, la crise du milieu de vie. Ou de mon état dépressif ou assimilé. Ou la peur du retour de l’insomnie. Ou de la peur que tout soit déjà fini, qu’il n’y ait plus qu’à baisser les bras, que pour moi il soit déjà trop tard.

Je me dis parfois que je devrais programmer de temps en temps mon réveil pour aller regarder l’aube, quand la météo promet une aube sans nuages. Regarder le soleil se lever. Rien de plus. Regarder le monde commencer. Je ne le fais jamais. Je ne regarde l’aube qu’en vacances, parfois, quand j’y pense, et encore. Je crois que j’ai tort.

Juste regarder le soleil se lever.

Il sait encore se coucher, et rendre l’antenne. Pour mieux se lever, et prendre l’antenne. Le savons-nous encore ? Le sais-je encore ?

La nuit finira.

Bonne nuit.

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9 commentaires pour Nostalgie de l’aube

  1. Maud dit :

    Quand j’entends parler de l’aube (ou que je te lis ici par exemple) je ne peux m’empêcher de penser à ce poème de Victor Hugo
    Demain, dès l’aube…
    Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
    Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
    J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
    Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

    Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
    Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
    Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
    Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

    Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
    Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
    Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
    Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

    Bref…..

    Sinon je peux te réveiller moi je la vois chaque matin l’aube et moi contrairement à toi j’aimerais ne plus la voir….. J’aimerais avoir le luxe de dormir… bisous

  2. Jules Walser dit :

    Je suis un adepte de l’aube mentale. Je me couche souvent pour me réveiller souvent et recommencer à zéro ma journée. Un reboot mental, plusieurs fois par jour et nuit. C’est extrêmement puissant. Bon, faut avoir le temps ceci-dit.
    On peut aller plus loin et tout changer, mais cela demande une forme de sacrifice non négligeable dans notre monde.

    • Tu as écris de très belles pages sur le « reboot mental ». Il est temps que je les retrouve et les relise. Ça serait un début. Il est trop long cet hiver.

      • Jules Walser dit :

        Thanks, faut avouer que tu écris sacrément bien, avec juste ce qu’il faut de culture sans finir dans le prétentieux. Cela me fait réfléchir à chaque fois et j’ai tout le temps envie de commenter.
        Il faudrait aussi que je travaille un peu plus sérieusement sur la question pour en faire quelque chose qui se tienne et que je puisse y faire référence de temps en temps. Parce que je ne sais même pas dans quel coin j’ai fourré ces idées que je mets pourtant en pratique chaque jour. Je vais probablement les écrire à nouveau !

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  4. Maud dit :

    Tu me manques tellement….

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