« aucun homme ne puisse être considéré comme rien, ou se penser comme rien »

Certaines expressions, certaines phrases, certains slogans marquent profondément.

Certains discours ont aussi parfois une résonance inattendue.

C’est le cas du discours prononcé ce mardi 17 avril 2018, au Parlement Européen, à Strasbourg, à l’intention du produit Macron, par Philippe Lamberts, euro-député belge.

J’en ai écouté des extraits, en rentrant chez moi, en fin de journée, sur mon engin du diable. Au milieu d’une période morne, un sinistre début de printemps entre bronchite et torpeur — tous les matins, une seule envie : être le soir ; tous les soirs, une seule envie : aller se coucher, dormir, dormir, dormir. Et tout d’un coup, une lumière.

Tout ce court discours est appréciable, mais la partie la plus importante à mon sens commence à la quatrième minute (4 min 13 sec sur cette version) :

Monsieur le Président, un livre vous dit philosophe. Il affirme qu’aucun de vos mots n’est le fruit du hasard. Voici quelques mois, vous avez parlé des gens qui réussissent, et ‘des gens qui ne sont rien’. Vous n’avez pas dit ‘des gens qui ne font rien’, ou ‘des gens qui n’ont rien’, vous avez parlé ‘des gens qui ne sont rien’. Croyez-vous, pour nous, le projet européen consiste précisément à faire en sorte que plus jamais, en aucun endroit de ce continent, aucune femme, aucun homme ne puisse être considéré comme rien, ou se penser comme rien. Considérer des humains comme rien, c’est permettre de leur faire subir n’importe quoi. Ceci, nous ne l’accepterons jamais.

Il était temps, il était grand temps, que cela soit dit en face au produit Macron. Merci, monsieur Lamberts !

… faire en sorte que plus jamais, en aucun endroit de ce continent, aucune femme, aucun homme ne puisse être considéré comme rien, ou se penser comme rien …

C’était le 29 juin 2017 que le produit Macron, ivre de son pouvoir, ivre de sa domination, ivre de la victoire des prédateurs en marche, ivre de lui-même, ivre de sa « start-up nation » avait lancé cette formule ignoble :

Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.

Les gens qui ne sont rien ! Le mépris des gagnants pour le parti des perdants.

J’ai passé l’automne 2017 à méditer cette formule : « Je suis rien ». Elle fait un joli hashtag : #JeSuisRien. Elle a accompagné ma lente dégringolade en quelques mois — ou plutôt, ma prise de conscience d’une dégringolade étalée sur quelques années. Elle semble absurde, évidemment, mais elle est terriblement sincère.

Comment en suis-je arrivé là ? Comment en suis-je arrivé à me penser comme rien ? En janvier 2018, j’avais songé à écrire toutes sortes d’antidotes, une sorte de CV emphatique ou une manière de « moi-pride », rappeler mes titres de gloire, fussent-ils futiles, mes awards et achievements de toutes sortes, ou que sais-je encore, n’importe quoi pour prouver, pour me prouver, pour me prouver à moi, que je ne suis pas rien. Ou au moins que je n’étais pas rien. Ce mardi 17 avril était aussi l’anniversaire du voyage retour de mon dernier déplacement professionnel en Amérique du Nord. Non, je n’étais pas rien.

Comment en suis-je arrivé là ? Ce n’est pas nouveau, ce blog en témoigne. Au fil des cinq dernières années au moins, je me suis habitué, à bien des égards, à être moins qu’une machineÀ peine un animal domestique, ou une peluche verte. Moins important qu’une tablette ou une voiture. N’être défini que par mon utilité.

À quoi tu sers ? Pourquoi t’es là ?

Je me suis habitué à n’être qu’une ressource.

Une ressource. Oserai-je dire, une ressource humaine ?

Ce mardi 17 avril 2018, en début de journée, on m’a conseillé de réfléchir à ma dignité. À penser à ma dignité.

Qu’est-ce que la dignité ?

Le dictionnaire référencé par Google répond :

La dignité est le respect, la considération ou les égards que mérite quelqu’un ou quelque chose. La dignité de la personne humaine est le principe selon lequel une personne ne doit jamais être traitée comme un objet ou comme un moyen, mais comme une entité intrinsèque.

Comment perd-t-on sa dignité ? Comment se refuse-t-on toute dignité ? Comment s’habitue-t-on à vivre sans dignité — derrière quelques apparences ?

Comment se convainc-t-on qu’une servitude est une forme de dignité ?

Comment se convainc-t-on qu’on n’a que ce qu’on mérite (ah, le mérite…) ? Que ce qu’on est n’est que ce qu’on peut être ?

[The Cigarette-Smoking Man] is the most dangerous man alive, not so much because he believes in his actions, but because he believes his actions are all which life allows him.

Comment s’habitue-t-on à admettre que parce qu’on gagne moins, on vaut moins ? Comment s’habitue-t-on à penser qu’on doit chaque jour, chaque semaine, démontrer son utilité, démontrer qu’on mérite sa place sur terre ? Comment finit-on par avoir honte d’exister ? Comment perd-t-on toute estime de soi, toute confiance en soi, tout respect de soi ?

Comment s’habitue-t-on à être moins important, puis à n’être pas important ? À n’être pas écouté, puis à n’être même plus consulté ? À être juste ignoré, à juste suivre, à juste être en support, à juste être rien ? Rien. Rien. Rien.

Comment en arrive-t-on à se sentir petit, minuscule, insignifiant ? Comment en arrive-t-on à se sentir rien ? Comment s’habitue-t-on à être considéré comme rien ?

Comment devient-on Paul Sneijder ?

Et une fois qu’on a touché le fond, comment est-ce qu’on remonte ?

Comment ne plus se sentir rien ?

Comment arrêter de se penser comme rien ?

Comment retrouver sa dignité ?

Je ne sais pas.

Mais je vais essayer.

Bonne nuit.

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8 commentaires pour « aucun homme ne puisse être considéré comme rien, ou se penser comme rien »

  1. Anonyme dit :

    Un seul mot : Merci

  2. Maud dit :

    Tu n’es pas rien mais tu ne veux pas croire les personnes qui te le disent depuis des mois alors ces personnes s’essoufflent elles aussi…. Ces personnes t’aiment sans doute bien plus que tu ne peux l’imaginer…… Tu comptes pour des personnes, tu vaux bien plus que tu ne le penses, tu es quelqu’un de fort, de terriblement sensible. Je ne vais pas moi même m’essouffler car tu ne m’écoutes plus depuis déjà quelques semaines. Tu reproches de ne pas être écouté mais tu n écoutes pas non plus…. Et c’est terriblement dur pour la personne en face de toi…

  3. C’est un article très bien écrit et j’ai appris des éléments grâce à toi.
    Donc tu vois que tu n’es pas rien.
    Courage et prends soin de toi.
    La tempête s’adoucira bien à un moment 🙂

    • Et pour répondre à ces questions « une fois qu’on a touché le fond, comment est-ce qu’on remonte ?
      Comment ne plus se sentir rien ?
      Comment arrêter de se penser comme rien ?
      Comment retrouver sa dignité ? »

      Ayant touché le fond plus d’une fois, et en y étant très proche chaque jour, le seul moyen de remonter c’est de ta propre volonté. Pour ma part, c’est lorsque je vois que je fais souffrir l’autre que je remonte un peu. Je m’en fous de souffrir mais faire souffrir l’autre m’est insupportable.

      Comment arrêter de se penser comme rien? Faire des activités qui te valorisent personnellement. En faisant de petits objectifs chaque jour, te permettant de voir que tu as fait quelque chose de positif de ta journée :). Mais à toi de trouver l’astuce.

      Comment retrouver sa dignité? Est ce que tu l’as vraiment perdu en réalité ? 🙂

      Bonne journée et courage

  4. Audrey - l'Alchimiste-Fée dit :

    PrototypekAmour … Parce que c’est ce qui ressort de tous tes textes : du moins ce qui cherche à en sortir (si tu le laissais s’épanouir) ; l’auto-amour ça devrait être aussi important que le reste. C’est la seule chose qui peut venir en aide à notre humanité, écorchée vive. Aimer et s’aimer. Inconditionnellement !! La bienveillance, meilleure amie de notre humilité, et l’Amour fidèle alliée face à notre honte d’être devenus d’insipides objets dans les mains d’indignes personnages de cirque. Bisoucaments dans ton coeur-de-beurre et ton âme assoiffée de Vie, la vraie !

  5. Oranie dit :

    Prenez soin de vous et revenez vite sur Twitter où votre esprit manque..
    Bon courage.

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