Ma grand-mère est morte

Ma grand-mère est morte il y a quelques jours. Je devais passer la voir le lendemain. Je ne l’avais plus vue depuis plus de deux mois. Elle s’est éteinte doucement à peine vingt-quatre heures avant ma visite prévue depuis des semaines.

Il parait qu’elle n’a pas souffert pendant ses dernières heures. Elle a dormi de plus en plus longtemps les derniers jours, et puis elle ne s’est juste pas réveillée, et on n’a pas réussi à la réveiller. Mais elle avait beaucoup souffert pendant ces dernières années, un peu plus chaque année depuis son entrée en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD).

Elle est morte à plus de 95 ans. Mariée à 20 ans, mariée pendant plus de 50 ans, veuve pendant plus de 20 ans, dépendante pendant près de 10 ans.

On se console comme on peut, dans ces cas-là, on se console les uns les autres, on se retrouve, on se dit que c’est un peu une délivrance, beaucoup pour elle, un peu aussi pour ses proches. On se dit que c’est bien comme ça, on se dit que c’est mieux comme ça. On se dit qu’elle a eu une longue vie, on se dit qu’elle a eu une belle vie. On se dit ces choses, on s’autorise les uns les autres à oser dire ces choses, vraies ou fausses, consolatrices ou pas. On amorce ce qu’on appelle le travail de deuil.

Elle croyait en Dieu. Elle se disait catholique. Elle avait été vraisemblablement éduquée avec les hordes de préjugés de son époque et de son milieu social, mais elle s’était débarrassée des pires. Je ne l’ai jamais vue ou entendue guidée par des préjugés ou des idées abstraites. C’était une gentille grand-mère, pragmatique et bienveillante. C’était un trésor d’amour et de douceur.

Elle avait eu trois enfants, mais une n’a vécu que quelques années, et un autre n’a vécu que quelques heures. Elle avait aussi perdu, pendant la guerre, sa sœur emportée par une maladie, et un beau-frère mort au combat. Ma mère est sa seule enfant survivante.

Son mari était un homme autoritaire. Il aurait voulu être architecte, il fut pharmacien, et il transfigura son ambition en grandes-écoles pour ses petits-enfants.

Sa fille n’a eu que des fils, et ma fille est sa seule arrière-petite-fille.

En énumérant ces quelques faits, je ne dis pas grand’chose. Ces derniers jours, je réalise — mais je le savais déjà — qu’au fond je sais peu de choses sur mes ascendants, mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents.

Ce que je viens d’énumérer n’est pas grand’chose, et pourtant ce sont des choses très importantes. Peut-être même essentielles, pour comprendre ce que moi-même je suis devenu — sans céder au déterminisme. Mais comme je le constate souvent, je ne sais pas toujours ce qui est important. Je confonds facilement écume et vague, bruit et signal, essentiel et accessoire. Je ne sais pas ce qui est important. Je suis facilement distrait par des détails et des futilités. Non, je ne sais pas ce qui est important. Ou je découvre trop tard ce qui est important. Ce qui était important.

Ma grand-mère a donné énormément d’affection à ses petits-enfants, puis à ses arrière-petits-enfants. Elle n’était qu’amour pour ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Mon frère avait dit une fois qu’elle se serait fait couper en morceaux pour ses petits-enfants.

En échangeant avec les personnes venues présenter leurs condoléances, j’ai été impressionné par la popularité de ma fille, sa seule arrière-petite-fille. Beaucoup avaient déjà entendu parler d’elle. Peut-être était-ce parce que, avec le numérique, on n’a jamais imprimé autant de photos, et ma fille est photogénique. Et puis, il se trouve que ma fille était le seul arrière-petit-enfant présent à ces obsèques, et elle a pris la parole. Je suis fier de ma fille.

Ma grand-mère a laissé à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants une image impeccable, sans grandes nuances. Une belle image. Admirable, comme on dit. Elle ne voulait pas qu’on la voit en détresse ces dernières années. Et jadis, je ne me souviens pas l’avoir jamais vue en proie à la tristesse, au doute, à la peur, au désarroi, à tout ce qu’il est convenu d’appeler les « passions tristes ». Même à la mort de son mari, et dans les années qui ont suivi. Est-ce cela, la dignité ? Ou au moins une forme de dignité ? Je ne sais pas. C’est étrange, avec le recul.

Était-elle aussi heureuse que l’image que nous gardons d’elle ? Probablement pas. Elle avait vécu la guerre, elle avait vu des hommes pendus à des réverbères, des femmes tondues à la Libération, un beau-frère revenu de captivité en Allemagne, etc. Elle avait perdu deux enfants, et d’autres proches. Elle n’était pas indépendante. Elle n’avait pas de métier. Elle avait subi la tyrannie de son mari, s’était dévouée à lui, à ses entreprises et à leur ménage corps et âme, sans jamais ménager sa peine. Elle avait vu le monde changer et elle y avait été mal préparée. Mais tout ça, nous ses petits-enfants ne le savions pas, ou nous n’y pensions pas.

Je le répète : je réalise bien que je sais peu de choses sur ma grand-mère, et sur mes ascendants en général. Il faudra que je creuse ce point. Famille de taiseux ? Oui, mais pas seulement. Culture de la discrétion ? Oui, mais pas seulement. Manque de curiosité aussi. Timidité. Lâcheté.

Peut-être même aussi pas envie de savoir. Pas envie d’assumer. Peur du déterminisme. C’est idiot, je sais. C’était idiot. Il faut savoir d’où on vient. Il faut assumer d’où on vient. Il faut comprendre d’où on vient, ce qu’on vous a mis dans la tête, pourquoi et comment. Wir müssen wissen, wir werden wissen.

Était-elle heureuse ? Je ne me suis longtemps jamais posé la question. Un peu par égoïsme, un peu aussi parce que son image, sa gentillesse, n’incitaient pas à ce genre d’interrogations. Et ces dernières années, plus je m’interrogeais et aurais voulu la faire parler de sa vie, moins elle en était capable. C’était trop tard depuis des années, et maintenant c’est complètement trop tard. Zu spät.

Alors, je ne crois pas beaucoup en l’amour salvateur. Je ne crois pas beaucoup en la rédemption, je ne crois pas beaucoup aux miracles, je ne crois pas beaucoup à la pureté. Je ne crois pas en grand’chose en fait, je ne crois pas en dieu et surtout je ne crois pas en moi. Mais je garderai de ma grand-mère le souvenir d’une belle personne d’une infinie bienveillance.

Tant pis si ce n’est qu’une image. Au moins, c’est une belle image.

Qu’elle repose en paix.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Ma grand-mère est morte

  1. Erostrate dit :

    Mais que ce texte est beau…c’est incroyable.
    Le style est magnifique. Très bel hommage.

  2. ❤️
    Quel Bel hommage pour ta grand mère.
    Et toutes mes condoléances.

  3. Maud dit :

    Toutes mes condoléances prends soin de toi

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