Alors pourquoi pas s’asseoir

Profitant de quelques jours de vacances, j’ai lu quelques romans de Georges Simenon.

Je ne suis pas un grand littéraire, et depuis trente ans j’ai un faible pour cet écrivain qui a souvent eu mauvaise réputation. On a les goûts qu’on peut.

Georges Simenon, né en 1903 à Liège, mort en 1989 à Lausanne, n’est parfois considéré que comme un banal auteur de romans policiers. Sa page Wikipédia expliquera mieux que moi qu’il est bien plus que ça, c’est un des plus grands écrivains du XXème siècle. Le 3/3/3, j’avais fait un détour par Liège pour découvrir l’exposition de son centenaire. On a les souvenirs qu’on peut.

Pour moi, la plus grande qualité de Simenon, c’est qu’il est lisible. Son écriture est limpide, son style est fluide, sa structure est claire voire invisible.

Pour moi, Simenon est l’écrivain d’un monde triste, surdéterminé, en général résigné. C’est un écrivain de la réalité — sans surnaturel, sans panache, sans gloire, sans idéal, en général sans grandeur. C’est un écrivain à l’échelle humaine, au ras du sol, un écrivain de la plaine, un écrivain de la chaussée. Et c’est un écrivain de la profondeur humaine. Qu’est-ce qui se passe dans la tête des gens ? Est-ce ainsi que les gens vivent ?

J’ai déjà évoqué sur ce blog « Le chat » et « La tête d’un homme » . J’ai évité jusqu’ici d’évoquer « Maigret tend un piège », peut-être le faudra-t-il bientôt, par exorcisme.

Je n’avais pas prévu de lire du Simenon pendant ces vacances, et puis je suis tombé sur des livres qui traînaient là, comme s’ils m’attendaient.

J’ai hésité à lire « Le train », mais je n’avais pas envie de lire ce drame de la débâcle et de l’exode. J’ai hésité aussi à lire « La neige était sale », ce sera pour une autre fois. Je n’ai pas voulu relire « Les anneaux de Bicêtre », l’adaptation à la télévision avec Michel Bouquet étant toujours dans ma tête.

J’ai lu « Les autres » en étant certain de ne l’avoir jamais lu. Une brillante construction d’une ville de province imaginaire.

J’ai lu « Maigret et le voleur paresseux » et « Maigret et les braves gens », sans savoir si je les avais déjà lus. Je les ai découverts comme des friandises. C’était les vacances.

Et puis j’ai lu « Maigret et l’homme du banc », que j’étais sûr d’avoir déjà lu. Et dont j’étais sûr d’avoir vu à la télévision, une adaptation époque Jean Richard, dans les années 1980s. Cette histoire avait, il y a une éternité, figé dans ma tête une idée du boulevard Saint-Martin et des Grands Boulevards. On a les idées qu’on peut.

J’ai redécouvert l’intrigue. J’ai redécouvert les personnages, en me disant que, décidément, avec l’âge, il est des choses qu’on comprend mieux.

Un homme, Louis Thouret, est retrouvé mort dans une impasse en bordure du boulevard Saint-Martin. Très vite, l’enquête révèle que l’étrange vie de cet homme : l’entreprise où il était censé travailler, où il allait travailler tous les jours depuis vingt-cinq ans, avait fermé trois ans auparavant. Sa femme, sa fille, sa famille n’étaient pas au courant. Depuis trois ans, il a continué à aller au travail tous les matins, à revenir tous les soirs, et à ramener son salaire tous les mois.

L’enquête va dévoiler différents aspects de la « double-vie » de Louis Thouret. En particulier, comment il passait des heures interminables simplement assis sur les bancs des Grands-Boulevards, près de son emploi perdu. D’où le titre. L’homme du banc.

En écrivant ce résumé, je réalise le parallèle évident avec Jean-Claude Romand, déjà maintes fois évoqué sur ce blog. « Maigret et l’homme du banc » a été écrit en 1952, Jean-Claude Romand est né en 1954, Georges Simenon est mort en 1989, et l’affaire Romand a éclaté en janvier 1993. C’est étrange. On a les parallèles qu’on peut.

« Maigret et l’homme au banc » est un bon livre, avec comme souvent chez Simenon, surgissant au détour d’une page, une envolée, quelques considérations générales vraies, implacables, poignantes.

J’ai noté ces quelques phrases (plus précisément, j’ai photographié la page sur le vif avec mon engin du diable, pour les retranscrire plus tard) :

Dans l’auto qui le ramenait à Paris, il fit une réflexion qui n’avait d’ailleurs aucune importance. Quand, à vingt ans, il était arrivé dans la capitale, ce qui l’avait le plus troublé était la fermentation constante de la grande ville, cette agitation continue de centaines de milliers d’humains en quête de quelque chose.

À certains points quasi stratégiques, cette fermentation était plus sensible qu’ailleurs, par exemple les Halles, la place Clichy, la Bastille et ce boulevard Saint-Martin, où M. Louis était allé mourir.

Ce qui le frappait autrefois, ce qui lui communiquait une fièvre romantique, c’étaient, dans cette foule en perpétuel mouvement, ceux qui avait lâché la corde, les découragés, les battus, les résignés qui se laissaient aller à vau-l’eau.

Depuis, il avait appris à les connaître, et ce n’était plus ceux-là qui l’impressionnaient, mais ceux de l’échelon au-dessus, décents et propres, sans pittoresque, qui luttaient jour après jour pour surnager, ou pour se faire illusion, pour croire qu’ils existaient et que la vie vaut la peine d’être vécue.

Pendant vingt-cinq ans, chaque matin, M. Louis avait pris le même train, le matin, avec les mêmes compagnons de wagon, son déjeuner sous le bras dans une toile cirée, et, le soir, il avait retrouvé ce que Maigret avait envie d’appeler la maison des trois sœurs, car Céline et Jeanne avaient beau habiter d’autres rues, elles étaient toutes les trois présentes, bouchant l’horizon comme un mur de pierre.

Un billet écrit il y a longtemps, il y a presque cinq ans, et qui me tient particulièrement à cœur, s’intitule « Les gens assis sur les bancs » . Il me tient d’autant plus à cœur que, quelques années plus tard, pendant une période de chômage, il m’est arrivé de venir m’asseoir sur ces bancs-là, pour passer le temps en attendant d’aller chercher ma fille après son activité du mercredi après-midi.

C’est étrange : ce vieux billet évoque Simenon, mais il n’évoque pas « Maigret et l’homme du banc », comme si ce livre était alors suffisamment profondément refoulé ou oublié.

Et puis il y a cette vieille chanson peu connue d’Alain Souchon :

Depuis le temps qu’on est sur pilote automatique
Qu’on fait pas nos paroles et pas notre musique
On a le vertige sur nos grandes jambes de bazar
Alors pourquoi pas s’asseoir

Tu verras bien qu’un beau matin fatigué
J’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté
Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi
Assis par terre comme ça

Pendant ces courtes vacances, j’ai donc lu plusieurs livres, de bout en bout. Même si c’étaient peut-être des livres « faciles », c’était quand même remarquable. Ça veut dire que j’ai eu le temps, j’ai trouvé le temps, et la concentration, et la détermination, de m’asseoir pour lire des livres. Ça n’a l’air de rien. Ces temps-ci, ce n’est pas tout à fait rien.

Comme beaucoup de mes contemporains, je me découvre ces dernières années des difficultés à me concentrer, au point d’être souvent incapable de juste lire un livre. Manque de temps, et accaparement des miettes de temps par les engins du diable. Je ne compte plus les soirs, les semaines, où je n’arrive pas à avancer dans aucun livre.

Je lisais jusqu’à il y a peu, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée par effraction du smartphone, qui a provoqué chez moi une phase d’addiction et d’abaissement du niveau de l’attention. Je suis en phase de reconstruction.

J’ai réussi pendant ces courtes vacances, à m’asseoir et à lire. À lire plus que des tweets ou des articles. À lire des livres. Ça semble banal. Pas tant que ça. Ça semble ridicule de noter un détail pareil. Pas forcément. On a les pathologies qu’on peut.

L’autre midi, faussant compagnie à mes collègues sous un mauvais mais sincère prétexte (j’aime pas les sushis), je suis allé manger mon sandwich et écouter mon podcast assis sur un banc, seul face à la Seine, dans la glorieuse lumière du soleil. J’ai traîné un moment. J’en suis reparti avec l’idée que je devrais faire ça plus souvent.

M’arrêter. M’asseoir. Seul. Il y a déjà eu des périodes où je faisais ça souvent. C’est pas glorieux. C’est pas social. C’est pas bien vu. Comme la fatigue. Comme l’air triste ou réservé ou sérieux. Encore un truc qui vous vaut d’être catégorisé fainéant, asocial ou dépressif. Tant pis.

Comme Louis Thouret. Comme Jean-Claude Romand.

Ne pas parler. Ne pas marcher. Ne plus être.

S’asseoir. Juste s’asseoir. S’arrêter. Regarder passer le temps, les gens, le fleuve. Laisser filer, laisser couler. Fluctuat nec mergitur.

Souchon, encore :

J’aime les hommes qui sont ce qu’ils peuvent
Assis sur le bord des fleuves
Ils regardent s’en aller dans la mer
Les bouts de bois, les vieilles affaires
La beauté d’Ava Gardner

Faute de mieux…

… pour surnager, ou pour se faire illusion, pour croire qu’ils existaient et que la vie vaut la peine d’être vécue …

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Alors pourquoi pas s’asseoir

  1. Maud dit :

    Courage tu as mon mail si tu veux parler…..

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