La boucle d’approbation

J’ai été frappé par une phrase, très simple et très juste, dans un récent billet de Maud, intitulé « Plus qu’hier et moins que demain » :

Je ne vais plus attendre le regard approbateur des autres.

Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi cette phrase m’avait frappé. Elle a fait resurgir d’autres phrases, elle a résonné avec d’autres mots, issus de contextes très différents. Le regard approbateur des autres. Le besoin d’approbation. L’obligation d’approbation. L’exigence de validation. Approuver. Prouver. Montrer. Démontrer.

Il y a d’abord ce billet d’Agnès, intitulé « Les Inconsolables » , à l’automne dernier, le jeudi 26 octobre 2017, sur le thème de la dépendance affective, que j’ai lu et relu je ne sais combien de fois, avec à chaque fois l’impression de passer à côté de l’essentiel…

L’une des premières choses que j’ai dites à ma fille, c’est qu’elle n’était pas obligée de nous aimer. (…)
J’ai vu des femmes mures, déjà grand-mères, retourner encore et encore dans cette famille qui ne veut pas d’elles et persister, comme des lemmings : ‘je veux leur montrer que je suis meilleure qu’eux, je veux leur prouver que je suis digne d’être aimée.’

Et puis j’ai repensé à une actualité de l’automne dernier. La montée en puissance de ce qu’on appelle parfois le « techlash » , contraction de « tech » et de « backlash ». La prise de conscience de l’épouvantable nocivité de toutes ces choses supposées « sociales » et merveilleuses que sont Facebook, Twitter, Google et les autres. J’avais réuni le 17 octobre quelques pistes de lecture sous le titre « Prendre conscience des monstres capitalistes géants du numérique » .

Beaucoup a été écrit depuis, et bien pire. New York Magazine a publié un long article en avril 2018, sous le titre « An Apology for the Internet — From the Architects Who Built It » (« Les architectes qui ont bâti l’Internet vous présentent leurs excuses »). C’est une synthèse édifiante. Il serait très utile que ce soit traduit en français, je m’y collerai si je trouvais le temps. C’est en le relisant que j’ai retrouvé deux verdicts prononcés à l’automne dernier, qui ont résonné avec les mots de Maud…

Le 8 novembre 2017, Sean Parker (faut-il le présenter ? Dans le film « The Social Network », c’était Justin Timberlake. Disons juste : le premier président du conseil d’administration de Facebook) déclarait :

It’s a social-validation feedback loop … exactly the kind of thing that a hacker like myself would come up with, because you’re exploiting a vulnerability in human psychology. (…) God only knows what it’s doing to our children’s brains.

C’est une boucle de rétroaction de validation sociale… typiquement le genre de truc qu’un hacker comme moi proposerait, puisqu’il s’agit d’exploiter une vulnérabilité dans la psychologie humaine. (…) Dieu seul sait ce que cela fait aux cerveaux de nos enfants.

Le 13 novembre 2017, Chamath Palihapitiya (inconnu. Disons, en bon français : ancien cadre supérieur chez Facebook) déclarait :

The short-term, dopamine-driven feedback loops that we have created are destroying how society works. No civil discourse, no cooperation; misinformation, mistruth.

Nous avons créé des boucles de rétroaction, à court-terme, basées sur la dopamine, qui sont en train de détruire le fonctionnement de la société. Plus de conversation civile, plus de coopération ; désinformation, défiance.

Boucles de rétroaction… validation… reconnaissance… approbation… Ces machins sont addictifs parce qu’ils entretiennent, entre autres, un besoin d’approbation sociale, tout en donnant l’illusion de le satisfaire.

Tout ça n’est certes pas complètement nouveau. Mon billet intitulé « Twitter est une drogue » date du printemps 2017. On trouverait sans peine toutes sortes de sources, études, analyses, bien antérieures. J’en avais compilé quelques-unes, courant sur 2014 et 2015, sous le titre « Manipulations assistées par ordinateur » , à l’hiver 2016. Tout ça n’est pas nouveau, mais il me semble qu’un palier a été franchi à l’automne 2017.

Dans l’article de Paul Lewis daté du 6 octobre 2017, que j’ai partiellement traduit le 17 octobre, il y a ces phrases :

Les entreprises technologiques peuvent exploiter de telles vulnérabilités pour garder les gens accrochés ; en manipulant, par exemple, quand les gens reçoivent des « j’aime » pour leurs messages, s’assurant qu’ils arrivent lorsque l’individu est susceptible de se sentir vulnérable, ou en manque d’approbation, ou peut-être juste en train de s’ennuyer.

En quelques années, c’est devenu un lieu commun que de dire que le principe fondamental de l’Internet contemporain, c’est la surveillance. Et se savoir surveillé transforme. Se savoir surveillé en permanence, n’est-ce pas rechercher une approbation en permanence ?

En permanence, parce que nos engins du diable sont avec nous en permanence.

Mais c’est autant une logique technologique qu’une logique économique et sociale.

Et c’est dans le dernier article de Yanis Varoufakis publié par « Projet Syndicate », en date du 30 avril 2018, que j’ai retrouvé cette idée de l’obsession de la validation.

Ces derniers temps, Varoufakis s’éloigne de plus en plus souvent de son domaine d’expertise, la politique économique et monétaire. Dans cet article, il pose un diagnostic stupéfiant sur les sociétés contemporaines, dans les pays qu’on appelle parfois « libéraux avancés » . Il évoque implicitement plutôt le Royaume-Uni, le royaume des « contrats zéro-heure » bouillis ; mais ce qu’il écrit s’applique aussi à la France, la république des « auto-entrepreneurs » grillés, chacun sa cuisine de précarité. L’article s’intitule « Liberal Totalitarianism » . Il est très dommage qu’il n’ait pas été traduit en français.

Consider young people striking out in the world today. For the most part, those without a trust fund or generous unearned income end up in one of two categories. The many are condemned to labor under zero-hour contracts and wages so low that they must work all available hours to make ends meet, rendering offensive any talk of personal time, space, or freedom.

The rest are told that, to avoid falling into this soul-destroying “precariat,” they must invest in their own brand every waking hour of every day. As if in a Panopticon, they cannot hide from the attention of those who might give them a break (or know others who might). Before posting any tweet, watching any movie, sharing any photograph or chat message, they must remain mindful of the networks they please or alienate.

When lucky enough to be granted a job interview, and land the job, the interviewer alludes immediately to their expendability. “We want you to be true to yourself, to follow your passions, even if this means we must let you go!” they are told. So they redouble their efforts to discover “passions” that future employers may appreciate, and to locate that mythical “true” self that people in positions of power tell them is somewhere inside them.

Their quest knows no bounds and respects no limits. John Maynard Keynes once famously used the example of a beauty contest to explain the impossibility of ever knowing the “true” value of shares. Stock-market participants are uninterested in judging who the prettiest contestant is. Instead, their choice is based on a prediction of who average opinion believes is the prettiest, and what average opinion thinks average opinion is – thus ending up like cats chasing after their own tails.

Regardez les jeunes qui arrivent dans le monde d’aujourd’hui. Pour la plupart, ceux qui ne disposent pas d’un capital financer significatif se retrouvent dans deux catégories. Le plus grand nombre sont condamnés à travailler dans des contrats précaires et pour des salaires si faibles qu’ils devront travailler pendant toutes les heures possibles pour joindre les deux bouts, rendant inimaginable toute perspective de temps libre, d’espace ou de liberté.

Les autres s’entendent dire que, s’ils ne veulent pas tomber dans un « précariat » sans âme, ils doivent investir dans leur propre marque à toute heure éveillée du jour. Comme s’ils étaient dans un Panopticon, ils ne peuvent pas se dérober à l’attention de ceux qui pourraient leur donner une chance (ou connaître quelqu’un qui pourrait). Avant de publier un tweet, de regarder un film, de partager une photo ou un message, ils doivent garder à l’esprit les réseaux qu’ils peuvent satisfaire ou s’aliéner.

Quand ils ont la chance de se voir accorder un entretien d’embauche, et de décrocher un emploi, le recruteur fait immédiatement allusion au fait qu’ils sont remplaçables. « Nous voulons que vous soyez authentiques, que vous suiviez vos passions, même si cela signifie que nous devrons nous passer de vous » s’entendent-ils dire. Alors ils redoublent d’effort pour se découvrir des « passions » que de futurs employeurs pourraient apprécier, et pour localiser ce mythique « vrai moi », que des gens occupant des postes de pouvoir leur affirment qu’ils ont quelque part en eux.

Cette quête ne connait aucune borne et ne respecte aucune limite. John Maynard Keynes avait jadis utilisé l’exemple d’un concours de beauté pour expliquer l’impossibilité de ne jamais connaître la « vraie » valeur des actions. Les acteurs sur un marché d’actions ne cherchent pas à juger qui est le plus beau. Leur choix est basé sur une prédiction de ce que sera l’opinion générale de qui est le plus beau, et ce que l’opinion générale pense que l’opinion générale est — devenant ainsi comme des chats poursuivant leurs propres queues.

Voilà le monde où nous sommes. Voilà ce qu’il nous dit : Soyez vous-mêmes, montrez-le, proclamez-le, mais n’oubliez pas que vous êtes surveillés, et gare à vous si ce que vous montrez que vous êtes ne plait pas. Mais surtout, soyez vous-mêmes. Mais soyez ce qu’on attend de vous. Mais soyez vous-mêmes. « Double-bind » assisté par ordinateur.

On ne dit pas tout quand on dit « ces machins sont addictifs ». Addictifs à quoi ? À la dopamine, à la sérotonine, ou à d’autres mécanismes hormonaux ou neuronaux, plus ou moins compris ? Au petit plaisir d’un like, à l’excitation d’un RT, au frisson d’un compteur de vues ? Pas seulement. Il y a autre chose, derrière. Typiquement, le soulagement de l’approbation. Quelqu’un a aimé. Quelqu’un a lu. Quelqu’un a propagé. Quelqu’un a approuvé.

On ne dit pas tout quand on dit « société de la surveillance ». Il y a surveiller pour punir (non, je n’ai pas fini de lire « Surveiller et punir », ça viendra) ; il y a aussi surveiller pour approuver. Pour rendre dépendant de l’approbation. Vous ne devez être qu’approuvable. Vous devez deviner ce qui peut être approuvé.

C’est aussi à l’automne 2017 que j’ai regardé cette longue vidéo intitulée « Cessez d’être gentils, soyez vrais » . Cessez d’être ce qu’on attend de vous, ou ce que vous croyez qu’on attend de vous. Cessez ensuite d’attendre qu’on approuve que vous avez été ce qu’on attend de vous. Ça n’a l’air de rien, mais ça va loin.

Big Brother is watching you. Mais dans mon carnet traîne une phrase attribuée à John Kenneth Galbraith, dont il me manque le contexte :

Conscience is the knowledge that someone is watching.

La conscience est la connaissance que quelqu’un regarde.

Je n’ai toujours pas lu, ni vu « The Circle » (il parait que le film est mauvais). C’était un livre de l’automne 2013, ça commence à dater, ou pas. On nous avait prévenus. Cercle. Boucle. On tourne en rond

Each way I turn, I know I’ll always try
To break this circle that’s been placed around me

Alors je ne sais pas comment on échappe au besoin du regard approbateur des autres. Je suis supposé être un adulte, mais ça je ne sais pas. Et j’ai l’impression de le savoir encore moins maintenant qu’il y a quelques années. À bien des égards, j’ai régressé, je suis devenu beaucoup plus dépendant que je ne l’ai été. Peut-être un peu parce que, comme tout le monde, je baigne dans les contextes techniques et économiques caractérises, par exemple, par Sean Parker et Yanis Varoufakis.

Je ne sais pas non plus comment on guérit des dépendances affectives. J’ai rêvé de les arracher comme des mauvaises herbes, ou de les aplatir comme des vieux bâtiments, mais ce n’est pas si simple.

Et je sais encore moins quoi faire face aux drogues et addictions.

On voit alors dans quel état se trouve le monde. Sous la puissance matérielle, gît une âme décomposée : incapable d’éduquer les enfants face aux drogues, incapable d’éviter la dissémination des armes, incapable d’avoir une information libre, incapable de maîtriser les pouvoirs maffieux.

Je ne sais pas comment déboucler la boucle.

Je ne sais pas comment ne plus tourner en rond.

Mais je vais essayer.

Ça peut prendre du temps.

Up, down, turn around
Please don’t let me hit the ground

Bonne nuit.

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2 commentaires pour La boucle d’approbation

  1. Maud dit :

    Tonight, I think I’ll walk alone
    I’ll find my soul as I go home

  2. Médard dit :

    J’aime.

    ;-))))

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