Où est passée la joie de vivre ?

La vie est un miracle. Elle est minuscule, elle est fragile, elle peut s’arrêter à tout instant. Il faut chérir chaque minute qui passe.

Alors où est passée la joie de vivre ?

Où est passée la gaieté ? La bonne humeur ? La légèreté ?

Tu n’as jamais été très joyeux. Tu n’as jamais été très doué pour la joie, le bonheur, l’enthousiasme, mais ça t’est quand même arrivé. Et même souvent. Et tu as même été capable de donner de la joie à tes semblables. De susciter de l’enthousiasme, de l’adhésion, et toutes sortes de pensées positives. Tu as eu de bonnes périodes. Alors que s’est-il passé ? Ces dernières années, année après année, tu te sens t’asphyxier.

Tu sens que tout s’est évaporé, s’évapore encore. Il reste encore quelques flaques, de temps en temps, mais elles rétrécissent. Des flaques. Puddles. Tu ne connaissais pas ce mot, tu l’as découvert dans la trilogie de The Three-Body Problem, traduit du chinois en anglais.

Dans The Dark Forest, au moment de vérité, alors que Luo Ji parle seul face au soleil levant, tu as noté :

Puddles on the ground reflected the brightening sky like countless mirrors, giving the illusion that the Earth was a mirrored sphere with the ground and the world just a thin layer on top.

Des flaques au sol reflétaient le ciel du levant comme d’innombrables miroirs, donnant l’illusion que la Terre elle-même était une sphère réfléchissante, et que le sol et le monde n’étaient juste qu’une fine pellicule à la surface.

Dans Death’s End, revient comme un refrain :

When the sea is drying, the fish have to gather into a puddle. The puddle is also drying, and all the fish are going to disappear.

Quand la mer s’assèche, les poissons se réfugient dans une flaque. La flaque est aussi en train de s’assécher, et tous les poissons vont disparaître.

Pourquoi tout est-il en train de s’évaporer ?

Où s’est évaporée la joie de vivre ? Toi qui aime tant les fleuves et les rivières !

Où est passée la joie de partir de chez toi le matin, avec devant toi un océan de possibilités, d’inattendus, de surprises ? Où est passée la joie de rentrer chez toi le soir ? Où est passée la joie d’arriver en week-end ?

Où est passée la capacité d’émerveillement ? Où est passé le bonheur de parfois rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles idées, de nouveaux lieux ? Où est passé le délice de te perdre dans un livre ou dans une carte ? Où est passée la joie de voir le soleil, la lumière, le ciel bleu, de ressentir un souffle d’air frais ou d’écouter la pluie tomber ?

Où est passé le sens de l’humour ?

Tu ne vois plus la vie que comme une suite de contraintes, de corvées, d’avanies et de mauvais coups à prendre et de mauvais moments à passer. Tu ne vois plus la vie que comme une immense fatigue, vaine, pesante, inextinguible. La fatigue. La peur de la fatigue. La fatigue de la fatigue.

Tu commences toutes tes journées en te demandant ce qui va te tomber dessus, en t’inquiétant de ce qui est prévu, en craignant les imprévus, en t’alarmant par avance de ce que tu n’arriveras pas à faire.

Tu termines toutes tes journées en maugréant ce qui t’est tombé dessus, en regrettant ce que tu n’as pas réussi à faire, en déplorant les imprévus, en te détestant pour ce que tu as été incapable de faire.

Tu ne sais plus te réjouir. Tu ne sais plus savourer. Tu ne sais plus espérer. Tu ne sais plus apprécier.

Les week-ends sont pires que les jours de semaine. Tu termines la plupart des week-ends exténué et amer. Tu ne sais plus si tu détestes plus les vendredis soirs ou les dimanches soirs.

Tu ne sais plus juste laisser passer le temps, juste attendre que ça se passe, juste laisser filer des heures. Juste t’asseoir, t’asseoir face au soleil, t’asseoir avec un livre ou avec un journal, ou même t’asseoir pour ne rien faire. Tu ne sais plus faire. Tu n’y arrives plus. Tu n’y arrives plus. Et tu te détestes pour les piles de journaux pas finis ou pas lus qui s’accumulent, pour les livres que tu n’arrives pas à finir, pour tout ce qui te dépasse, pour tout ce qui te suggère que tu es dépassé.

Tu ne sais plus accepter qu’une heure, qu’une journée, puisse être inutile. Improductive. Vaine. Juste vécue. Juste ressentie. Il faut que tout serve à quelque chose — sans vraiment savoir à quoi, d’ailleurs.

Tu es obsédé par le faire, et tu ne sais plus juste être.

Tu ne sais plus rien faire sans te dire que tu auras à le justifier, tôt ou tard, d’une manière ou d’autre. Tu es prisonnier de boucles d’approbation, certaines étant inatteignables, d’autres étant purement de ton invention. Tu te condamnes à décevoir, toujours décevoir, encore décevoir.

Tu ne sais plus ne pas te sentir responsable de choses sur lesquelles tu n’as pas prise. Tu te sens responsable et coupable de tout, même du mauvais temps. Tu sais de moins en moins répondre que ce n’est pas toi, même quand ce n’est pas toi. Tu sais de moins en moins écouter une question sans ressentir une mise en accusation. Tu observes parfois des réponses réflexes sortir de ta bouche, hors sujet mais gorgées d’émotions, comme des défenses désespérées contre des menaces plus ou moins imaginaires, appeler au calme, implorer l’indulgence, assumer le désastre, ne criez pas, ne nous fâchons pas, s’il vous plait.

Tu ne sais plus te regarder dans la glace avec bienveillance, ni même avec indifférence.

Encore une fois, ce n’est pas complètement nouveau. Tu t’es toujours senti laid, moche, anormal, pas comme il faut, pas à ta place. Toujours.

Let me tell you why you’re here. You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Je vais te dire pourquoi tu es là. Tu es là parce que tu sais quelque chose. Ce que tu sais tu ne peux pas l’expliquer, mais tu le ressens. Tu l’as ressenti toute ta vie, qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec le monde. Tu ne sais pas ce que c’est, mais c’est là, comme une écharde dans ton esprit, qui te rend fou. C’est cette sensation qui t’a amené jusqu’à moi. Sais-tu de quoi je parle ?

Toujours. Toujours, mais il y a eu des périodes où tu l’avais oublié, où tu n’y pensais plus, où c’était enfoui. Et puis c’est revenu. C’est revenu en pire. C’est pire. C’est sans issue. C’est trop tard, te répètes-tu.

Tu es miné par tout ce que tu n’as pas su faire, notamment quand tu étais jeune.

Tu as cette phrase, par exemple, venue du fond des âges, venue d’on ne sait où, que tu croyais avoir oubliée, et qui est bien revenue : « Quel genre de monstre suis-je donc ? » Tu ne sais plus comment la faire repartir. Et elle n’est pas seule. Il y en a d’autres.

Tu ne sais plus te contenter de faire de ton mieux. Tu te sens devenir incapable, inutile, incompétent. Tu ne te sens plus à ta place nulle part, ni dans ta maison, ni dans ton travail, ni dans ta ville, ni dans ton pays. Il n’y a plus de place pour toi, ni ici, ni ailleurs. Tu entends volontiers les insinuations que tu encombres. Que tu gênes. Que ça serait mieux sans toi. Qu’il serait temps que tu t’effaces. Qu’il faut avoir l’élégance de s’effacer. Tu l’entends. Tu es persuadé que c’est ce qu’on te dit, ou au moins ce qu’on sous-entend, et que ça doit être vrai, même si c’est peut-être juste la petite bête qui dit tout ça.

Tu ne sais plus juste être. Tu n’as jamais su t’affirmer, tu n’as jamais eu une grande confiance en toi, une grande estime de toi. Tu comptais sur l’âge pour t’aider, mais c’est exactement le contraire qui est en train de se passer. Tu devrais te sentir expérimenté, tu te sens dépassé. Tu devrais te sentir sage, tu te sens incompétent. Tu devrais te sentir mûr, tu te sens desséché. Asséché. Sec.

Tu observes avec envie tes semblables, anonymes ou pas, qui semblent éprouver tous sincèrement de la joie à vivre, toutes sortes de joie de vivre. Peut-être certains font-ils semblant, mais ça ne peut pas être tous. Leurs joies ne manquent pas. Ça semble tellement facile. Ça semble tellement bête, tellement humain, tellement normal. La joie de bavarder, la joie d’apprendre, la joie d’être surpris, la joie d’être ensemble, la joie de telle ou telle réussite, la joie de rentrer chez soi le soir, la joie d’être en week-end, la joie d’être en vacances, la joie du retour des beaux jours, la joie d’être au soleil, la joie d’être juste vivant, la joie d’être tout court, au premier degré, sans condition et sans nuance, sans calcul, sans attendu, sans sous-entendu et sans justification.

Ça semble tellement facile.

Pourquoi c’est toujours les mêmes qui s’amusent ?

Où est passée la joie de vivre ?

Bonne nuit.

Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Où est passée la joie de vivre ?

  1. marickam dit :

    Cela me fait penser à…

    « Dis-moi qui sont ces gens
    Qui se montrent indécents
    Qui s’embrassent en public
    Moi je suis seul au monde
    Je n’ai pas de Joconde
    Pour faire les romantiques

    Dis quelle est cette ville
    Aux éternelles idylles
    J’ai oublié son nom
    En connais-tu la route
    Et le prix que ça coûte
    Des mers à perdre raison

    Dis-moi qui sont ces gens
    Qui promènent en semant
    La grâce derrière eux
    Rendant plus beau le monde
    Qui emportent à la tombe
    Leur amour avec eux

    Connais-tu leur chemin
    Le secret qui les tient
    A la bonne fortune
    Moi je n’ai que mes mains
    Pour abriter chagrin
    Quand eux ils ont la lune

    Dis-moi qui sont ces gens
    Qui abritent éclatants
    Leurs yeux de trop d’orages
    Dis-moi qui sont ces dieux
    Qui des foudres et des cieux
    Savent faire bon usage
    Et rester hors du temps
    Quand nous autre n’avons
    Que l’hiver pour pâturage
    Pour nos tristes pigeons
    Qui sans destination
    Nous renvoient nos messages

    Dis-moi qui sont ces gens
    Qui rient comme des enfants
    Qui se donnent la réplique
    Celle des Roméo, des Tristan, des Rimbaud
    Celle des grandes musiques
    Moi je n’ai que moi-même
    Pour montrer de mon cœur
    Sa nature impudique

    Dis qui sont ces bourreaux
    Qui me tuent sans un mot
    De leurs yeux magnifiques… »

    – Saez

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s