Le capital culturel comme extension du domaine du capital

J’ai réalisé il y a quelques mois que je déteste la notion de capital culturel.

Pourtant, à la base, le concept de « capital culturel » est intéressant. Important. Je n’ai rien lu de Pierre Bourdieu, à part des extraits et des résumés, mais il me semble que c’est une oeuvre fondamentale pour comprendre le monde contemporain. Même le conservateur David Brooks, dans un récent éditorial du New York Times intitulé « Getting Radical About Inequality » , daté du 18 juillet 2017, en convient.

Utilisons Wikipedia comme point de départ :

Le capital culturel est un concept sociologique introduit par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans La Reproduction [publié en 1970], qui désigne l’ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu. Bourdieu et Passeron le définissent comme « les biens culturels qui sont transmis par les différentes actions pédagogiques familiales ». Il existe aux côtés du capital économique et du capital social.

Pierre Bourdieu y voit un instrument de pouvoir au niveau de l’individu sous forme d’un ensemble de qualifications intellectuelles produites par l’environnement familial et le système scolaire. C’est un capital parce qu’on peut l’accumuler au cours du temps et même, dans une certaine mesure, le transmettre à ses enfants, l’assimilation de ce capital à chaque génération étant une condition de la reproduction sociale. Comme tout capital, il donne un pouvoir à son détenteur.

Le capital culturel défini par Bourdieu se présente sous trois formes distinctes : (…)

Mais ce concept a échappé depuis longtemps aux sociologues. Il est quasiment passé dans le langage courant. Pour le meilleur et pour le pire. Il est utilisé à tort et à travers. Et souvent de manière pernicieuse.

J’aimais bien ce concept de capital culturel il y a encore quelques années. Aujourd’hui, je le déteste. Plus précisément, je déteste la manière dont il est utilisé, et l’évolution du monde contemporain qu’il représente.

Lessiveuse

La grande lessiveuse de la propagande néolibérale a probablement fait son effet, sur ce concept-ci comme sur tant d’autres. Les publicitaires et autres professionnels de la manipulation sont très fort pour assimiler n’importe quoi, et pour digérer toute critique du système. Je signale en passant un très joli entretien publié par l’excellent site JefKlak, intitulé « Vivez à vos risques et périls, mais vivez dociles et prévisibles » , daté du 14 mars 2018, et qui, entre autres, décrit avec virtuosité comment Denis Kessler et François Ewald ont retourné la pensée de Michel Foucault :

Toute une pensée néolibérale prend appui sur Foucault pour défendre l' »autonomie » contre l’État-providence.

Le concept de capital culturel était un outil critique, c’est devenu un moyen de banalisation.

Consolation

Ainsi, souvent, le concept de « capital culturel » est utilisé pour relativiser l’importance du capital financier. Il est présenté comme une sorte de consolation, typiquement pour des personnes instruites mais exclues, sur le mode « vous êtes mal payé, mais songez que vous avez quand même un capital culturel ». Ou tous les discours du type « vous êtes artiste, vous vivez de votre passion, vous imaginez pas être payé en plus ? »

S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !

Exclusion

Plus souvent, le concept de « capital culturel » est utilisé pour exclure, sur le mode « vous ne pouvez pas prétendre à cette formation, à cet emploi, à cette promotion, vous n’avez pas le capital culturel nécessaire, voyons, enfin, soyez raisonnable ! » « Vous ne pouvez devenir cadre, vous n’avez pas le savoir-être requis ! » Etc.

Il rejoint ainsi le sens initial du concept — la transmission de la culture comme déguisement de la transmission de la richesse. On n’ose pas sélectionner uniquement sur des critères financiers, mais on ose sélectionner sur des critères supposément culturels. Ceci dit, il faut reconnaître que ces derniers temps, « on » ose de plus en plus, « on » fait de moins en moins semblant, « on » est de plus en plus décomplexé.

Tout récemment, le machin ParcourSup a approfondi dans cette logique. À travers cette cochonnerie, ont pu être exigés de lycéens de 17 ans, sur une échelle inégalée : qu’ils déclinent un curriculum vitae, qu’ils s’inventent des « projets personnels » et « projets professionnels », qu’ils tartinent des lettres de motivation, qu’ils listent leurs voyages à l’étranger, bref qu’ils étalent leurs talents prouvant leur « potentiel », leurs expériences qui les feront « sortir du lot » et autres titres de gloire déjà acquis (ou hérités). Tant pis pour celles et ceux qui n’ont pas voyagé, qui ne savent pas écrire de lettres de motivation, qui n’ont rien de particulier à avancer pour se mettre en avant, bref qui n’ont aucun « capital culturel » et assimilé — ou aucun autre capital financier déguisé. Oui, tout ça est de plus en plus décomplexé.

Mais ce que je reproche au concept de « capital culturel » va plus loin.

Un capital comme les autres

Parler de capital culturel permet d’appliquer à l’objet « culture » — à l’érudition, à la science, à l’art, à la connaissance — les propriétés (si j’ose dire) qu’on applique en général à l’objet « capital ». Traiter la culture comme un capital, ça semble plein de bon sens, mais qu’est-ce que ça dit de la culture ?

Un capital, on doit en retirer un loyer, une rente ou un dividende. Un capital, ça existe des profits, des bénéfices, du rendement. Un capital, c’est un actif, ça doit générer des flux de revenus. (Je sais, en comptabilité c’est plus compliqué, mais je ne suis pas comptable.)

Un capital, ça s’achète et ça se vend. Sa valeur est fonction des revenus qu’on en attend, et des revenus qu’on en a déjà retirés. Sa valeur dépend aussi de l’existence d’un marché, avec toute la faune qui va avec : des acheteurs, des vendeurs, des teneurs de marché, des spéculateurs. Sa valeur peut fluctuer pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises, intrinsèques ou purement spéculatives.

Parler de capital, ça veut dire pouvoir accumuler, transmettre, hériter, acheter, vendre, liquider, spéculer, évaluer, réévaluer, etc. Liquider ce qui n’est pas rentable. Gérer un portefeuille. Vendre à perte. Acheter à crédit. Vendre à terme. Acheter à terme. Spéculer. Accumuler à la baisse. Manipuler le marché. Et on peut continuer. Le monde est une porcherie.

Peut-on appliquer tout ça à la culture ? À la connaissance, au savoir, aux arts et aux sciences ? Toujours forcément générer un revenu ? Pouvoir être acheté, vendu, liquidé ? Avoir forcément une valeur marchande, avec idéalement une cotation en temps réel ?Servir de support à la spéculation, de sous-jacent à des produits dérivés ?

S’être habitué à parler de « capital culturel » facilite l’acceptation, la dérive vers ce genre de raisonnements. On y est. On est en plein dedans.

Un capital culturel, c’est d’abord un capital.

Tout est capital

Il y a une trentaine d’années, la phrase « la culture n’est pas une marchandise comme les autres » était un slogan, fièrement porté en étendard, typiquement par les gouvernements français engagés dans les négociations des traités de libre-échange de l’époque. Aujourd’hui, cette phrase passe pour juste naïve, fait juste soupirer, ou ricaner. On n’en plus là.

Ce que je reproche au concept de « capital culturel », c’est aussi que, parmi d’autres, il a permis de populariser et de généraliser la notion de « capital ». Il faudrait faire un historique plus précis de ce concept, de son succès dans le système médiatique et dans les conversations, de sa progression — peut-être cela a-t-il été fait, cela ne sera pas fait ici, ceci n’est qu’un blog.

De même, il faudrait faire l’historique d’autres concepts para-capitalistes rentrés dans le langage courant, tels que « capital santé », « capital formation », « capital humain ». Comprendre comment ils ont été banalisés, par qui, comment, et pourquoi. On trouverait probablement l’influence d’intérêts financiers bien compris : les vendeurs d’assurance-santé type mutuelles pour le « capital santé » ; les vendeurs de cours du soir et de diplômes pompeux pour le « capital formation » ; et les maîtres du monde type OCDE, FMI et Commission Européenne pour le « capital humain ». Et j’en oublie, le « capital environnement », les marchés des droits à polluer, le marché du carbone, etc. Il y a toute une généalogie du néolibéralisme à écrire, à moins qu’il ne faille parler de turbo-capitalisme.

Les mots sont importants. Les guerres des mots sont importantes.

En France, « Capital » est une émission de télévision depuis 1988, un magazine mensuel depuis 1991. Utiliser ainsi ce mot était un peu transgressif à l’époque. C’est tout sauf un gros mot désormais. Tout est capital désormais.

Tout doit disparaître

Derrière le concept de « capital culturel » et ses cousins « capital humain »  et les autres, vient l’idée que tout est capital. Que tout peut être mesuré en dollars. Que tout s’achète, tout se vend, tout s’hérite, tout s’accumule. Que tout est substituable. Que tout doit pouvoir servir de base à des produits financiers, faire l’objet de spéculation, être titrisable, et in fine liquidable. Rien n’échappera à la terreur liquide. Tout doit disparaître.

C’est un peu comme la mode de la « science des données », qui débouche sur la quantophrénie, l’obsession de tout voir comme une série de données, comme des batteries de chiffres. Et défilent ensuite des paradigmes tels que : Tout peut être mesuré. Tout doit être mesuré. Ce qui n’est pas mesuré n’existe pas. Tout ce qui est mesuré peut être amélioré. Tout sera mis en chiffres. Tout sera optimisé. Rien n’y échappera.

Bref, le monde a changé depuis les années 1960s et 1970s où Bourdieu et Passeron ont forgé et popularisé le concept de « capital culturel ». Il est devenu pire.

Le capital salit tout. La logique du capital salit tout.

Il est urgent de dépasser la logique capitaliste, dans tous les domaines. Il est urgent de reprendre le chemin du progrès.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Le capital culturel comme extension du domaine du capital

  1. Erostrate dit :

    Ta critique me dérange et me semble un peu trop facile, même si dans l’idée je la comprends et je la partage. Le problème est principalement comme tu le dis depuis l’appropriation du terme par les médias (et journalistes) qui ont une culture proche du néant en sciences sociales, du coup c’est vite l’hécatombe des concepts, qui sont mal utilisés et explicités.
    Et de même encore une fois, je le répète souvent, c’est très difficile pour une personne venant de sciences « dures » de comprendre la méthodologie des sciences sociales (d’autant plus l’économie et le sociologie qui sont opposées et toutes les deux tellement particulières), leurs épistémologies, on est dans un autre monde avec un tout autre objet. Surtout en économie où les termes sont francisés, mal traduits, etc…Je ne parle même pas de la confusion entre capitalisme et libéralisme.

    On commence à parler de « capital humain » par exemple quand on cherche à relier salaire et niveau de qualification, c’est tout simplement un travers de l’économie : mesurer ce qui est difficilement mesurable, ce qui est humain. Les économistes de cette période ne sont pas idiots, ils savent que ce sont des approximations très incertaines, d’ailleurs en économétrie on prend souvent des variables « proxy » pour mesurer des effets, on sait que ce n’est pas la réalité mais ça s’en rapproche. De là celui qui ne comprend pas toute cette démarche ne peut pas comprendre la conclusion ni même le début des explications.

    J’ai au fond de moi cette approche, des années de fac organisent un cerveau vers une pensée, et finalement il n’y a rien de mal à mesure un capital, qu’il soit humain ou social. Ce n’est qu’un stock de connaissances, un stock utilisable en flux pour servir une tâche. Le problème vient quand on croit que tout capital à la propriété de l’argent, c’est un truc que L. Walras se gardait bien de faire, et même critiquait (notamment sur la propriété intellectuelle à ne pas calquer sur la propriété foncière). La réduction est journalistique avant tout.

    Bien évidemment que le capital culturel ou humain est source d’exclusion, je ne vois pas en quoi c’est choquant. Oui celui qui n’a pas de connaissance en sociologie en peut pas prétendre faire des entretiens sociologiques, ça me semble évident d’un point de vu de compétences. Celui qui ne sait pas calculer la résistance d’un matériaux X ou Y, de même pour une tâche liée. Là dessus je ne vois pas le souci, par contre c’est plus pernicieux pour l’accès à la formation de bas niveau (première année de fac). Typiquement c’est discriminatoire dans le sens idiot. Pour autant la notion présente un vrai intérêt scientifique…

    Je vais m’arrêter là, je pense faire un billet sur l’économie et présenter ce que je fais…un de ces jours…

    • Merci pour ce long commentaire. Désolé d’avoir tardé d’essayer d’y répondre.

      Je comprends bien ton propos. Quelques bouts de réponse cependant.

      En fait, il y a accumulation, addition de plusieurs phénomènes.

      a) Un des problèmes, c’est plus que les journalistes et les médias, c’est la simplification à outrance. Je suis retombé l’autre jour sur l’expression « fast-thinkers » forgée pour évoquer, par analogie avec « fast-food », les rois des plateaux-télés, capable de dire tout et n’importe quoi, mais très vite, sous une forme pré-digérée facile à avaler, clinquante et vite oubliée. Ces gens-là corrompent à peu près n’importe quel concept, typiquement le « capital culturel » de Passeron et Bourdieu.

      b) Ensuite, il y a l’obsession bien contemporaine de la mesure. La quantophrénie, j’adore ce mot. Et notamment, l’ivresse des chiffres. Une fois qu’on a mis en chiffres, on met en courbes, en équations, en corrélations, on fait dire tout et n’importe aux chiffres… en oubliant complètement comment ils ont été produits, en perdant (si j’ose dire) tout sens de la mesure. « Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire. » (Alfred Sauvy)

      c) Il y a aussi un mépris terriblement français pour les sciences « pas dures ». C’est juste affligeant. Ayant parait-il un diplôme d’ingénieur, j’en viens.

      d) Après, est-ce qu’on ne pourrait pas trouver un mot différent de « capital » ? Un mot qui n’aspire pas avec lui des métaphores et des mises en équivalence plus ou moins douteuses. Stock culturel ? Bagage culturel ? Densité culturelle ? Potentiel culturel ?

      Je lirai attentivement ton prochain billet sur l’économie. Bon courage pour la suite.

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