Plus rien à donner

Billet écrit en temps contraint

Les billets se font rares sur ce blog. Peut-être que je n’ai plus rien à écrire. Peut-être que j’ai déjà tout dit. Peut-être qu’il est temps que ça s’arrête.

Ce n’est pas un sentiment nouveau. Je l’ai déjà éprouvé. Plusieurs fois. Il revient périodiquement. Il est probablement plus intense au fil des années.

C’est probablement mon sentiment dominant depuis deux ans, depuis l’hiver 2016. Depuis la fin d’une grande séquence professionnelle réussie, et la réalisation progressive que je ne ferai probablement jamais mieux. L’émergence de cette conviction que je suis désormais sur une pente irrémédiablement descendante — professionnellement, personnellement, physiquement, moralement, et plus si affinités.

Je sais, je devrais essayer de faire des phrases sans « peut-être » ou « probablement ». Seulement, voyez-vous, je ne suis pas sûr de moi. Je n’ai pas de certitudes. C’est d’ailleurs peut-être mieux ainsi.

Ce que je ressens est difficile à qualifier, mais j’appelle ça de l’épuisement plus que de la fatigue. En prenant le mot épuisement au sens littéral. Je suis épuisé. Je suis vidé. Je ne ressens plus rien en moins. Tout est sorti, tout est parti, tout a été extrait, il ne reste plus qu’un grand vide. Je n’ai plus rien. Je n’ai plus rien à donner.

J’ai déjà cité cette phrase de Michel Houellebecq, les derniers jours d’Annabelle, dans « Les Particules Élémentaires », dans un billet intitulé « Bouffé par la vie » , ça remonte à l’hiver 2015.

« On m’a vidée, se dit-elle, on m’a vidée comme un poulet. »

J’ai déjà théorisé le capitalisme de l’épuisement, en décembre 2014 et la société de consumation en décembre 2016. Jolies formules, je devrais probablement en être fier. Ce n’est pas un hasard que ces deux billets aient été écrits au début du mois de décembre : c’est une saison où, un peu plus chaque année, je me sens ralenti, épuisé, vidé — Noël, le froid, le manque de lumière. Seulement là, j’écris ces lignes à la fin d’une chaude journée de juin, où j’ai même réussi à faire une sieste en plein soleil. Ça ne colle pas.

J’ai déjà tellement écrit sur la fatigue, le piège de la fatigue, la peur de la fatigue, la fatigue de la tristesse, la fatigue de la fatigue… ce n’est pas nouveau, mais j’ai l’impression que ça empire.

Je sais, je devrais essayer de faire des paragraphes qui ne commencent pas par « j’ai déjà », « j’ai déjà dit », « j’ai déjà fait », etc. Seulement, voyez-vous, c’est là le nœud de l’affaire. Je n’arrive plus à me lancer dans de nouveaux sujets, dans de nouveaux projets. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à me projeter. Je ne me vois pas autrement, ailleurs, plus tard. Je ne vois plus que le présent — et le passé. Je vois l’avenir — mais sans moi. Je ne me vois pas dans l’avenir. Je n’ai rien à y apporter. Je n’y ai pas de place.

Je me sens en panne. Je ressens qu’en moi, il n’y a plus rien. Ça a été vidé. Les ressources sont épuisées. Tout a été consumé. Je n’ai plus rien à dire, plus rien de neuf — au mieux, je peux juste redire, citer, recycler du vieux, je peux juste revenir en arrière, je peux juste répéter, rabâcher, radoter. Mais pas plus. Je suis fini, dans tous les sens du mot « fini ».

Alors, il faudrait tout arracher, il faudrait tout abattre, pour pouvoir enfin reconstruire quelque chose de mieux. Mais je n’ai pas le cœur, le cran, l’énergie de démolir ce que je viens de passer des années à construire et à tenir à bout de bras. Et surtout je n’ai pas la foi que je peux construire quelque chose de mieux, que je peux encore construire quelque chose, que j’ai encore des choses à dire, à faire, à donner. Je me sens incapable. Je me sens vide — je me sens vidé. Je me sens sec — je me sens asséché. Je me sens pillé, dévoré, dépouillé — tout le monde s’est servi et il ne reste plus rien de moi en moi pour moi. Je me sens une carcasse vide. Plus un fragment de minerai dans la mine, plus une goutte d’eau dans la bouteille, plus une goutte de carburant dans le réservoir.

On avance, on avance, on avance
C’est une évidence
On a pas assez d’essence
Pour faire la route dans l’autre sens

Je ne ressens aucune force de l’expérience, aucune sagesse de la maturité, aucune force de l’âge. Peut-être cela s’explique-t-il, au moins en partie, par l’imbécile jeunisme de l’époque, ou par le mépris structurel de mon secteur d’activité pour l’expérience, ou les deux à la fois. Ou pas. Ou pas seulement. Peut-être que c’est juste que « le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine » . Ou pas. Ou pas seulement.

Je ne ressens que du vide — et de la fatigue, et de la frustration, et de l’amertume.

J’entends souvent dire qu’il faut trouver à l’intérieur de soi les ressources qui permettent d’avancer, et ce genre de choses. Très bien. Admettons. Ça semble du bon sens. Mais qu’est-ce qu’on fait quand, après inventaire, on ne trouve plus rien ? Quand il n’y a plus rien ? Vidé comme un poulet, en panne d’essence, plus d’idées, et surtout plus d’envie ?

Cette force de penser que le plus beau reste à venir

Je ne sais pas. Peut-être que ça va revenir. Après tout, c’est déjà revenu, de nombreuses fois. C’est toujours revenu. J’ai même réussi à retrouver du travail il y a un an. La vie est cyclique, après la pluie le beau temps, après l’hiver le printemps, « pluie en novembre, Noël en décembre » (dicton belge), et toutes ces sortes de choses. Donc…

Je ne sais pas. Je ne me vois pas d’avenir. Il est trop tard.

Mais tout ce que je pouvais ça n’était pas encore assez
Pas assez, pas assez, pas assez

Bonne nuit.

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4 commentaires pour Plus rien à donner

  1. Maud dit :

    Et pourtant tu apportes tant….. ❤

  2. PlumpGirl dit :

    Comme une orange Dans laquelle on aurait planté une paille et aspiré tout le contenu…

  3. Gavroche dit :

    Beaucoup de gens ont le même ressenti. Celui d’avoir déjà tout dit, tout écrit, tout rabâché. Et plus envie de rien. Beaucoup de copains blogueurs sont dans le même état. Meme moi, qui croyais etre une éternelle révoltée contre l’injustice du monde, j’ai arrêté. Plus rien ne m’étonne. Et ça s’appelle la résignation.

    Mais.

    D’abord, la peau d’orange, ça peut encore servir : on la fait sécher, avec de la cannelle, des clous de girofle, des fleurs de lavande, et on place tout ça dans un pot pourri. Et simplement, ça sent bon.

    Ensuite, il nous reste quand même la vie et la nature. Je ne suis pas aussi poète que toi, et je n’écris pas aussi bien, mais tiens, y’a un nouveau blogueur qui officie sur le blog du Yéti. Il s’appelle Bob Solo.

    Et il a écrit quelques billets, dont celui-là, que j’aime particulièrement :

    https://yetiblog.org/bob-solo-plein-les-mirettes-exodus/

    Alors peut-être que la solution est là : s’abstraire du monde. J’ai quitté la ville il y a quinze ans. J’ai parfois la nostalgie du bouillonnement de Marseille, ma ville, et aussi des gens, mais quand je regarde par la fenêtre, je ne vois (et je ne veux voir) que le calme et la beauté : des arbres, des fleurs sauvages, des oiseaux.

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