Je devrais être macronien

Billet écrit en temps contraint

Parmi les nombreux billets que j’ai commencés mais pas terminés ces dernières semaines, il y a une sorte de bilan de la première année au pouvoir du produit Macron et des prédateurs en marche. Je le finirai peut-être un de ces jours, sous forme de « pistes de lecture », mais pas ce soir.

Je déteste ce régime, je le considère comme le pire régime infligé à ce cher et vieux pays depuis plusieurs décennies. Mais je ne vais pas développer ici ce soir ce que je pense de ce régime. Il faudrait que je fasse le point sur ma radicalisation, le précédent date d’il y a trois ans, mais pas ce soir.

Ce soir je vais développer ce constat, paradoxal mais vrai : je devrais soutenir ce régime. Je devrais être macronien.

Je devrais être macronien. J’aurais dû être, sinon un « marcheur », au moins un sympathisant, et certainement un électeur. Et puis non. Non, non et non. Je déteste le produit Macron depuis le début de sa commercialisation, quand il n’était que ministre de l’économie. Je déteste ce qu’il représente. Je déteste la cour qui l’entoure, la caste qu’il représente, les politiques qu’il déploie, et plus que tout l’idéologie qui le porte. Mais je ne devrais pas. Je devrais être « en marche ».

Je devrais être macronien, parce que je suis entouré de macroniens. Ironiquement, j’ai été au chômage pendant les sept mois de la campagne présidentielle, à quelques semaines près, j’ai été viré un peu avant que le produit Macron ne déclare sa candidature, j’ai été embauché un peu après que le produit Macron ne soit élu. Avant et après, j’ai évolué et j’évolue dans des milieux professionnels presque naturellement macroniens. Natural-born macronians! Je ne dis rien, ou alors pas grand’chose, ça ne sert à rien en général sinon à m’afficher comme hérétique, mais j’observe.

Je n’ai même pas besoin de demander à la plupart de mes collègues pour qui ils ont voté en 2017 : ces bons petits soldats de l’entreprise moderne portent et assument tous les clichés du macronisme triomphant. Dans le désordre : le mépris des faibles et des mous, la haine des fonctionnaires et des grévistes, la certitude d’être supérieurs, les pauvres ont mérité d’être pauvres, les riches il faut être content de les avoir parce que c’est d’eux que descend la richesse, l’Europe (indissociable de l’Union Européenne) c’est forcément bien, les Russes sont des sauvages, Poutine est un monstre, on est les gentils et tous les autres c’est des méchants. J’écoute tout ça périodiquement. Heureusement, je trouve parfois des collègues non-orthodoxes et discrets. Mais la majorité reste bien orthodoxe, et bien bornée, et bien sûre d’elle.

Je devrais être macronien, parce que je suis sociologiquement au cœur de l’électorat macronien. Le revenu imposable de mon ménage nous place dans le dernier décile de l’INSEE. Classe moyenne supérieure, voire très supérieure — autrefois on aurait dit « petit-bourgeois ». Diplômé, voire sur-diplômé. Ouvert à l’international. Full professional proficiency. Fréquentant occasionnellement les aéroports. Et je pourrais trouver d’autres critères. En 2017, c’est dans une salle d’embarquement d’un aéroport des Émirats Arabes Unis que j’ai eu pour la première fois cette illumination, devenue ce soir un billet : je suis entouré de macroniens, tous les Français qui sont dans un lieu pareil ne peuvent être que macroniens, par transitivité je devrais être macronien. Who am I? Why am I here?

Je devrais être macronien, parce que le régime Macron mène une politique qui sert les intérêts objectifs de la classe sociale à laquelle j’appartiens (quoique, j’ai quand même pas assez de patrimoine pour être vraiment bénéficiaire des « macronomics »). Je devrais être macronien, parce que je suis dans les catégories que le régime Macron flatte et valorise : cadre, secteur privé, numérique, multinationale prestigieuse (le grand patron, paraît-il, connait personnellement le président — mais quel grand patron ne connait pas ce président ?). Je coche toutes les cases, comme on dit maintenant !

Je devrais être macronien, parce que j’étais macronien avant l’heure, il y a vingt ou vingt-cinq ans. Avant beaucoup de choses. Avant, notamment, que je n’entre dans l’univers merveilleux de l’entreprise privée, et autres aspects délicieux du monde contemporain. Un des rares textes politiques qui traîne peut-être encore sous mon vrai nom sur le Web est un brûlot contre le premier gouvernement Jospin, les projets de limiter le travail à 35 heures, les socialistes, les communistes, les ringards, les fainéants. J’ai changé. Mais quand j’entends tel ou tel macronien débiter sa liturgie macronienne, je reconnais, inchangée, ma liturgie d’il y a vingt ou vingt-cinq ans. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je déteste autant les macroniens. En ce qui me concerne, la liturgie néo-libérale n’a pas résisté à l’épreuve des faits, au passage de la théorie à la pratique, à la vie réelle, ici et ailleurs, à des vraies gens, à des vraies réalités — et aussi à toutes sortes de lectures personnelles. Je suis peut-être juste jaloux de ceux qui ont pu rester fidèles à ces dogmes abjects, qui ont pu rester dans le droit chemin. Les gens parfaits m’exaspèrent.

Je pense que la plupart des macroniens sont sincères, parce que moi-même j’étais sincère, il y a vingt ou vingt-cinq ans. Je les crois sincères, notamment les plus jeunes ; j’ai plus de peine à croire que des gens de mon âge puissent être sincèrement macroniens. J’ai cru, quand j’étais jeune et con, à des choses comme, la théorie du ruissellement, la destruction créatrice, la libération des énergies, le retard français dû au mal français, le poids insupportable du secteur public et des contraintes réglementaires qui vont nous faire rater la révolution des NTIC, etc. NTIC, ça voulait dire, en 1996, « Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication » — ensuite on a dit « la Nouvelle Economie », puis « la bulle Internet », puis d’autres slogans, maintenant on dit « la Transformation Numérique ». C’est pareil, c’est toujours les mêmes refrains, seule la musique change. Et j’y ai vraiment cru. Typiquement, j’ai sincèrement cru en juin 1997 que la méchante nouvelle majorité socialo-communiste (communiste !) allait plonger le pays dans l’obscurantisme ; et à titre personnel, m’empêcher de m’épanouir dans la révolution des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. Je peux comprendre les jeunes « start-uppers » qui au printemps 2017 ont craint que Maximilien Ilitch Mélenchon ne brise leur rêve. Je peux comprendre tout ça.

J’ai cru à « La Mondialisation Heureuse » (livre d’Alain Minc publié en 1997). J’ai nié « L’Horreur Economique » (livre de Viviane Forrester publié en 1996).

Les pires phrases prononcées par le produit Macron, j’aurais pu les prononcer, il y a vingt ans. J’en ai sûrement prononcé des équivalentes, peut-être même des pires. Ou au moins je les ai pensées. Les slogans macroniens, c’étaient mes slogans. Je pourrais en écrire ici des pages et des pages, sans trop me forcer. Ma seule excuse : j’étais jeune et con — je ne suis plus jeune, et pour le reste je ne sais pas. Je suis juste sûr de ceci : je ne suis pas macronien, alors que je devrais être macronien.

Qui suis-je alors ? Un tissu de contradictions ? Un hypocrite ? Un schizophrène ? Un imposteur ? Un traître ?

Ma fascination pour un personnage tel que Jean-Claude Romand vient en partie (mais pas seulement) de cette situation, de cet écart, entre que je pense et ce que j’ai pensé, entre ce que je pense et ce que je devrais penser, entre ce que je pense et ce que pensent spontanément mes semblables immédiats.

Il m’arrive de me dire que je serais mieux dans ma peau si je n’étais pas un tissu de contradictions. De même, il m’arrive de me dire que je serais mieux dans ma peau si je ne pensais pas. Ou encore, que je serais mieux dans ma peau si je débranchais toutes mes activités porteuses d’écart, et si je n’étais plus que l’apparence que j’arrive encore à être, et rien d’autre.

J’ai déjà cité cette phrase de Voltaire qui a hanté mon adolescence (peut-être parce que, en partie (mais pas seulement), être macronien avec vingt-cinq ans d’avance, c’était pas non plus une bonne idée) :

Qui n’a pas l’esprit de son âge
De son âge a tout le malheur

Non, non et non, je ne suis pas macronien.

Non, rien de rien, non, je ne regrette rien.

Mais j’aimerai savoir ce que je suis, plutôt que ce que je ne suis pas.

Bonne nuit.

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4 commentaires pour Je devrais être macronien

  1. Yano dit :

    À trop intellectualiser sa vie et les évènements du quotidien (à laisser la main à son ego), on se trouve à toujours être dans l’incertitude, où la moindre prise de choix devient problématique. Accepter de prendre la vie simplement, écouter son cœur tout au long de son chemin de vie, pour ses proches et soi-même en se demandant seulement « cela va-t-il dans le bon sens, cela fait-il le bien autour de moi ? » Le reste n’est que superficiel…

    • J’adorerai en effet vivre « au premier degré ». Mais il est probablement trop tard ?
      https://prototypekblog.wordpress.com/2014/12/09/au-premier-degre/

      • Yano dit :

        Ne pas intellectualiser veut dire ne pas laisser l’ego (le « Moi ») tout régenter, les décisions de cœur (familiales, amicales) ne sont pas de « son domaine de compétence », il est là pour les tâches concrètes et terre-à-terre de tous les jours. Le « Soi », ou si tu préfères ton cœur, ou ton âme ; lui est à même de prendre le décisions importantes de choix de vie. Quant « au premier degré », je trouve le terme mal choisi et péjoratif. Je pense au contraire qu’il faut avoir longtemps réfléchi pour atteindre la joie dans la simplicité. Et non, il n’est jamais trop tard pour une décision qui vient du cœur…

  2. Bonjour,
    Nous découvrons votre blog suite au commentaire que vous avez laissé sur le notre. Beaucoup de choses très intéressantes ! En tout cas votre parcours décrit dans ce post n’est pas sans rappeler celui de certains d’entre nous : http://infiltres.fr/2018/04/26/temoignage-dun-infiltre-converti-5mai/
    Bonne continuation !

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