La pompe à chaleur émotionnelle

J’associe souvent certaines émotions à une notion de température. C’est très basique, peut-être même ridicule : je distingue des émotions chaudes, telles que la joie, l’agitation ou la colère ; et des émotions froides, telles que la sérénité, le calme ou la tristesse.

Je ne sais pas si une telle taxonomie a déjà été proposée — il existe tellement de modèles et de théories des émotions, je m’y perds, et puis je sais que je ne suis pas bon en cette matière, et vice-versa. Peu importe, ce soir je parlerai d’émotions chaudes et d’émotions froides.

Si on associe un fluide chaud et un fluide froid, la chaleur va s’écouler naturellement du chaud vers le froid, le chaud va lentement se refroidir, le froid va lentement se réchauffer, les deux vont converger vers une température tiède. Cette observation banale est une des bases de la thermodynamique.

Dès lors, si on associe une personne énervée et une personne calme, on pourrait imaginer que l’énervement, comme la chaleur, va spontanément s’écouler de l’un vers l’autre, et que lentement les deux personnes vont converger vers une température tiède. La personne énervée va doucement se refroidir, et la personne calme va légèrement s’échauffer, et ils vont se rencontrer en un point d’équilibre, une sorte d’harmonie émotionnelle.

Mais ça ne marche pas toujours comme ça.

Au contraire, j’observe souvent que la personne énervée, au contact de la personne calme, tend à s’énerver de plus en plus. Et symétriquement, la personne calme tend à devenir de plus en plus calme, de plus en plus distante et réservée. L’une crie de plus en plus fort, l’autre se referme de plus en plus sur elle-même.

En fait, rien ne semble pouvoir calmer la personne énervée. Même le calme — surtout le calme — l’énerve. Les appels au calme lui sont tout particulièrement insupportables.

La chaleur émotionnelle est transférée, aspirée, du calme vers l’énervé. L’énervé, consumé par la chaleur, évolue vers des émotions toujours plus chaudes, la colère, l’agressivité, la rage. Le calme, se vidant de sa chaleur, évolue vers des émotions toujours plus froides, la fuite, le dégoût, la tristesse. Plus l’un s’échauffe, plus l’autre se refroidit.

La thermodynamique dès le XIXème siècle montrait qu’il était possible de construire des machines transférant de la chaleur d’une « source froide » vers une « source chaude », au prix d’une certaine consommation d’énergie. C’est, et tant pis si je simplifie trop, le principe du réfrigérateur, ou de la climatisation : refroidir une « source froide » en pompant la chaleur vers une « source chaude ». On l’oublie facilement, ou on ne le remarque pas : un frigo, une clim’, ça rejette de la chaleur (et globalement, ça produit plus de chaud que de froid).

C’est aussi le principe de ce qu’on appelle tout simplement une « pompe à chaleur » : un système qui permet de chauffer une maison en s’appuyant sur une « source froide » telle qu’un étang, la maison à chauffer étant, paradoxalement, la « source chaude ».

Je parle donc de pompe à chaleur émotionnelle : une machinerie qui refroidit ce qui était déjà relativement froid, pour réchauffer ce qui était déjà relativement chaud.

Une machinerie infernale. Mais que je ne sais comment débrancher — il est bien plus facile de débrancher un frigo.

Je n’en peux plus des cris. Je n’en peux plus de la colère. Je n’en peux plus de l’agressivité.

Plus je demande de ne pas crier, plus ça crie.

Plus je demande un peu de calme, plus ça s’agite.

Plus ça s’énerve, plus je suis triste

Certains aiment s’énerver. Pas moi. Quand je m’énerve, j’ai honte après.

Certains aiment le bruit et la fureur. Pas moi. Ça ne sert à rien. Quand il m’arrive d’y céder, j’ai honte après. C’était vain. C’était inutile.

Ça fait tellement longtemps que je me dis qu’un jour tout cela va s’arrêter. Peut-être parce que les sources chaudes vont s’évaporer ; peut-être parce que les sources froides vont se figer. Peut-être que la maison trop chauffée va brûler ; peut-être que l’étang trop refroidi va geler. Je ne sais pas.

Je sais très bien que la chaleur c’est la vie, et que le froid c’est la mort. Je sais très bien que le mouvement c’est la vie, et que l’immobilité c’est la mort. Je sais très bien que les cris c’est la vie, et que le silence c’est la mort. Et pourtant souvent, tellement, je voudrais juste que ça s’arrête, ou je rêve du moment où ça pourra enfin s’arrêter.

Je me sens vidé, je me sens aspiré. Vidé par des pompes à chaleur émotionnelles. Vidé de ma chaleur, vidé de ma substance. Bouffé de l’intérieur. Aspiré. La pompe à chaleur émotionnelle est un peu une variante de la métaphore du vampire, cet idéal-type du néolibéralisme. Pour que l’un survive, il faut qu’un autre soit vidé.

Vidé, et pire que vidé : vidé pour permettre de déplorables orgies d’agressivité, de vaine agressivité insensée.

Triste, et pire que triste : triste pour permettre à autrui de se vautrer dans la colère, la vaine colère insensée.

Vidé pour rien. Vidé en vain. Triste pour rien. Inutile. Tout ça n’aura servi à rien.

Évidemment, tout ça c’est dans ma tête.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La pompe à chaleur émotionnelle

  1. Laurence dit :

    Take your stuff and pull yourself !

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