La recherche de la perfection et autres alibis de l’inhibition

J’ai publié ces derniers jours quelques billets que j’avais en tête depuis longtemps, que j’aurais pu écrire ou finaliser plus tôt, mais que je retenais. Je retiens souvent.

Pour des mauvaises raisons.

C’est l’occasion de démonter ces mauvaises raisons.

Une des sentences les plus célèbres de Michel Audiard est :

Deux intellectuels assis iront toujours moins loin qu’un con qui marche.

Je dois d’abord revenir sur pourquoi j’écris.

Pourquoi j’écris

J’écris pour me détacher de ce que j’écris. J’écris pour sortir quelque chose de moi. J’écris pour que ce ne soit plus juste quelque chose dans ma tête. Écrire ne me débarrasse pas de ce que j’écris. Écrire ne me débarrasse pas de ce que j’écris. Écrire ne me libère pas. Mais écrire doit me permettre d’avancer, de faire de la place, de prendre un peu de distance. Une fois que c’est écrit, une fois que c’est partagé, même si ce n’est pas parfait, même si ce n’est pas très bien écrit, je peux passer à autre chose, je peux réfléchir à la suite, réfléchir à côté, réfléchir au-delà.

J’écris pour tester ce que j’ai dans la tête. Pour me forcer à mettre par écrit, à mettre en mots, en phrases, en paragraphes, et en images. Pour voir si c’est juste exprimable, si ça peut être lisible. Beaucoup de choses semblent évidentes tant qu’elles ne sont que des pensées, et s’effondrent comme des châteaux de sable à marée montante, dès lors qu’on essaye d’en faire des phrases. C’est une règle que j’ai souvent observée et mise en pratique professionnellement : on ne maîtrise vraiment que ce qu’on sait exprimer. Forcez les prétentieux à mettre leurs certitudes par écrit, vous verrez ce qu’il en restera. Méfiez-vous des « c’est clair dans ma tête » et autres « ça me parait évident ».

J’écris pour proposer des connexions, des perspectives, des illuminations. Si ce que j’écris parle à quelqu’un, inspire quelqu’un, résonne chez quelqu’un, tant mieux. Sinon, tant pis — et ce n’est pas grave.

Partant de là, je ne dois pas chercher à écrire quelque chose de parfait. Je ne dois pas chercher à écrire quelque chose de complet. Je ne dois pas chercher à écrire quelque chose de brillant. Ceci n’est qu’un blog. Je ne suis qu’un amateur.

Ne pas publier ce qui est juste illisible, c’est sain. Ne pas publier ce qui est insuffisamment étayé, c’est également sain. Mais ne pas publier, ne pas partager, sous prétexte que ce n’est pas parfait, que ce n’est pas encore complet, ou que c’est sans éclat, c’est malsain.

Ne pas publier par peur du ridicule, par peur de l’erreur, par peur d’avoir tout faux, par peur de commettre une faute éliminatoire, par peur du sacrilège ou du blasphème, c’est idiot.

Mais le fait est que j’ai peur du ridicule.

Pourquoi je n’écris pas

J’ai peur du ridicule. J’ai aussi et surtout peur d’être dans l’erreur. J’ai peur de ne pas être parfait, de ne pas être complet, de ne pas être éclairant. Je suis comme ça. J’ai été dressé comme ça. Je reviens de loin. Je me soigne, mais il en reste quelque chose.

On m’a souvent dit que je suis un perfectionniste, on me l’a même reproché, et j’ai longtemps pris ça comme un compliment. J’ai longtemps été fier d’être un perfectionniste, aujourd’hui je le regrette. Le perfectionnisme est trop souvent un prétexte à l’inhibition. L’inhibition, voilà l’Ennemi.

Ceci n’est qu’un blog. Ceci n’est que mon blog, et je ne ferai probablement jamais mieux. Ceci n’est qu’un minuscule blog anonyme et sobre, c’est-à-dire pas grand’chose. Presque rien. Mais un peu plus que rien. Et moi aussi d’ailleurs, je suis juste moi, c’est-à-dire presque rien, pas rien mais pas grand’chose. Il ne faut pas se croire unique. L’unique, voilà la malédiction.

Tyler Durden, 1999 :

You’re not special. You’re not a beautiful and unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else. We’re all part of the same compost heap.

Vous n’êtes pas exceptionnel. Vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique. Vous êtes faits de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous faisons tous partie du même tas de compost.

Un billet tombe à plat ? Un billet n’apporte rien à personne ? Pas de vues, pas d’appréciations (comment on dit « like » en français ?), pas de commentaires ? C’est pas grave ! Ça peut être vexant, mais c’est pas grave. Ceci n’est qu’un blog. Au moins j’ai essayé. Et puis, des billets avec peu de vues et pas de commentaires, j’en ai déjà des centaines, je ne suis plus à ça près, donc pour citer une expression qui m’a coûté très cher, « c’est pas grave, j’ai l’habitude » . Et puis in fine, il faut être fou pour tenir un blog, je le sais, je l’ai même écrit.

Fait : Tu ne sais pas qui lira quoi et quand. Tu ne sais pas.

Alors peut-être qu’un jour, quelqu’un tombera sur un vieux billet (peut-être même sur un billet dont j’aurai oublié l’existence), et en retirera quelque chose, une bribe d’idée, une image, quelque chose. Quelque chose qui sortira de l’insignifiance.

Edward Snowden, 2016 :

… what may not have value to you today may have value to an entire population, an entire people, an entire way of life tomorrow. And if you don’t stand up for it, then who will?

… ce qui peut n’avoir aucune valeur pour vous aujourd’hui, peut avoir de la valeur pour tout une population, tout un peuple, tout un mode de vie demain. Et si vous ne le défendez pas, qui le fera ?

Ce blog est un machin personnel et anonyme. Il ne doit pas chercher à être plus. Une autre grande erreur, similaire aux erreurs que sont de vaines recherches de perfection ou de complétude, ce serait des recherches obsessionnelles d’objectivité, d’impartialité ou d’universalité. Futiles. Ridicules. Gardons les pieds sur terre. Ceci n’est qu’un blog. Je propose mes perspectives, mes idées, mes histoires, mes illuminations, mes mots. Ni plus, ni moins. Mes perspectives parmi celles de millions d’autres. Ni mieux, ni moins bien.

Une fois que c’est publié, proposé, envoyé, alors d’une certaine manière ça ne m’appartient plus. Ça peut être plagié sans que je ne le sache jamais. Ça peut inspirer des réactions dont je n’ai pas la moindre idée, dans n’importe quel sens. Il est inutile d’essayer d’anticiper des réactions. Il est encore plus vain d’essayer de susciter des réactions précises, dans un sens ou dans un autre, sur tel ou tel point particulier.

Fait : Tu ne sais pas ce que tu inspireras, quand et comment. Tu ne sais pas.

Il faut bien au contraire espérer des surprises — dans un monde qui déteste les surprises. Il faut espérer des réactions imprévues. Des perspectives différentes. Des interprétations originales. Des recombinaisons.

L’expérience me l’a déjà prouvé : des billets que je pensais intéressants sont restés sans écho ; des billets que je pensais insignifiants ont suscité des échos surprenants. La surprise. Le bonheur de la surprise.

L’essence de la créativité, pour ce que j’en comprends, un des moteurs de l’histoire, c’est la recombinaison. La recombinaison des idées, des images, des perspectives. C’est ce que tous les soirs, surtout en période de canicule, j’attends du sommeil.

Fait : Tu ne sais pas comment ce que tu écris pourra être recombiné. Tu sais encore moins quelles combinaisons pourraient se révéler fertiles. Tu ne sais pas.

Bref, je dois dépasser toutes sortes de vieilles principes juste stériles, de vieilles préoccupations juste superflues, ou de vieux préjugés juste toxiques. Dans le désordre : la perfection, la complétude, l’éclat, la peur du ridicule, la peur de l’erreur, la peur de la honte, la peur de la faute, j’en passe et des pires.

Le chemin se fait en avançant. L’inhibition, voilà l’Ennemi.

Le Pendule de Foucault (où Léon cache Michel), chapitre 8 :

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La recherche de la perfection et autres alibis de l’inhibition

  1. Maud dit :

    Et que j’aime te lire…..

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