Pas fini

Je me considère souvent comme un individu pas fini.

L’expression « pas fini » est importante pour moi.

Je crois avoir découvert l’expression « pas fini » dans un billet du très estimé Laurent Chemla. J’en ai retrouvé il y a quelques jours une trace non-payante sur le Web. Il semble avoir été publié, comme c’est curieux, le mercredi 26 février 2014,  j’ai donc dû le lire quelques jours plus tard.

À la maison, j’ai un chat pas fini.

Pour une raison ou pour une autre, il a du mal à diriger son train arrière. Il passe son temps à se cogner partout, à tomber dans l’escalier, à marcher dans sa gamelle… Le verdict du vétérinaire a été très clair: en termes techniques « il n’est pas fini ».

Il s’en fout : il est né comme ça. Il pense sûrement que ce sont les autres chats qui ne sont pas normaux, à pouvoir tourner et sauter et courir sans jamais tomber. Ils ont un problème mental, forcément. Avec le temps, ils finiront bien par apprendre à tomber, eux aussi.

Ces dernières semaines, pendant que le chaton tombait, tombait, tombait, je regardais nos « élites » tomber, tomber, tomber.

Ce billet parle de ce pays et de ses supposées « élites » , de leur incapacité crasse à envisager l’altérité, à envisager leurs propres limites et leur incompétence, etc. Mais ce n’est pas mon sujet ici.

Je suis retombé sur l’expression « pas fini » il y a quelques jours, au hasard d’un podcast écouté en arrosant le potager, un vieil épisode de « La Marche de l’Histoire » daté du vendredi 9 mars 2018, décidément, où le très estimé Jean-Pierre Le Goff évoquait l’ancien monde disparu avec la « modernité » des années 1960s, « La France d’Hier », pour reprendre le titre de son dernier livre.

Dans cet ancien monde, le parcours de l’individu était fortement balisé, normé, ordonné. Extrait de 8m53s à 9m34s :

L’enfance est encore un moment d’insouciance. C’est une condition pour grandir, aussi paradoxal que ça [puisse paraître]. Ensuite viendra l’adolescence, mais là aussi, la sagesse de l’ancien monde est de dire, eh bien il faut que jeunesse se passe, sous l’oeil bienveillant mais quand même assez exigeant des adultes.

Et s’il n’y a pas ces différentes étapes de la vie, qui d’ailleurs à l’époque étaient marquées par des rituels, dans lesquels la religion intervenait beaucoup : bon, y a le baptême, y a l’entrée à l’école, y a la première communion, la deuxième communion, le mariage, enfin ça c’était le chemin classique avant 68.

Donc si vous passiez un peu par ces différentes étapes, qui ont chacune leurs spécificités, eh bien vous étiez un adulte « mal fini ». Et il fallait se méfier des adultes « mal finis » qui avaient pas vécu toutes ces étapes.

Je me sens comme le « chat pas fini » de Laurent Chemla, ou comme l’ « adulte mal fini » évoqué par Jean-Pierre Le Goff.

J’ai relu il y a quelques années le « Voyage au Centre de la Terre » de Jules Verne, grâce à une intégrale presque gratuite disponible sur Kindle. Je l’avais lu quand j’étais enfant. Je ne sais pas combien d’adaptations ou de clones de ce livre existent. J’ai lu jadis toutes sortes d’histoires de mondes souterrains — du même Jules Verne, il y a aussi « Les Indes Noires ». Un jour, j’ouvrirai le carton où traîne depuis des années « L’Énigme de l’Atlantide » et autres chefs-d’oeuvre d’Edgar P. Jacobs.

J’ai déjà partagé sur ce blog ma fascination pour les fleuves et les rivières. Je n’ai pas encore partagé ma fascination pour les fleuves souterrains, et autres mythes de mondes souterrains. Ça viendra peut-être.

Et depuis mon enfance, à chaque fois qu’il est question de vides souterrains, une question me hante : comment se fait-il que tout ça ne s’effondre pas ? Autrement dit : Tout ça ne risque-t-il pas de finir englouti, sous des millions de tonnes de roche ? Comment tout ça tient-il encore debout ? Et puis, quand tout ça s’effondrera, qu’adviendra-t-il de ce qui a été imprudemment construit par-dessus ?

On peut abattre des vieilles bicoques. On peut arracher des vieilles racines. Mais que faire de vieux vides ?

Je me sens empli d’immenses cavernes vides.

J’ai l’impression d’avoir construit ma dernière vie sur d’immenses cavernes vides, sur les vides béants des précédentes.

Des cavernes vides, prêtes à s’effondrer. Des cavernes vides, prêtes, dans leur effondrement, à tout emporter avec elles. Et je le savais depuis le début. Et pourtant, j’ai construit par dessus. Faute de mieux. En sachant pertinemment le risque. Il eût probablement mieux valu ne jamais rien construire. Il eût probablement mieux valu que tout ça s’arrête il y a bien longtemps. Il eût probablement mieux valu ne pas me donner de vies supplémentaires.

Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait.

Ma vie n’est certes pas une accumulation de mensonges comme Jean-Claude Romand. Ce n’est pas non plus une accumulation de méfaits. C’est juste une accumulation de vides. Et c’est dangereux. Il ne faut pas que ça se voie.

Quand viendra le moment de l’effondrement ?

Depuis un an environ, je le sens venir. Je sens venir le moment où je vais m’effondrer de l’intérieur. Je me sens sur le point d’être englouti, dévoré par tous les vides que je n’ai jamais su remplir, que j’ai insuffisamment étayés, et qu’il est trop tard pour combler.

Depuis un an environ, je me sens fondamentalement et irrémédiablement pas fini. Incapable de dépasser le passé. Et tout m’y ramène. Et il est trop tard.

Le paradoxe final est : peut-on se sentir fini, parce qu’on se sent pas fini ?

À partir de quand est-il trop tard ?

Je ne sais pas.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Pas fini

  1. Maud dit :

    Il est trop tard du moment où on ne fait pas terminer les choses qui nous font souffrir, qu’on n’accepte pas les mains tendues, qu’on repousse les gens qui nous aiment vraiment….

  2. Ping : Pas finie… – Phénomène de Maud

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