Le football n’en sort pas grandi

Le football, c’est un jeu.

C’est un chouette jeu. J’y ai joué quand j’étais môme. Je me souviens encore de la plupart des matches de l’équipe de France au « Mundial España 1982 », du premier match perdu 3-1 contre l’Angleterre (premier but des Anglais dans la première minute) à la demi-finale désormais mythique perdue à Séville contre l’Allemagne de l’Ouest (Michel Platini, Schumacher, Battiston, Giresse, Trésor, usw).

Ce que j’apprécie surtout dans le football, c’est que c’est un effort collectif. C’est une équipe qui gagne, ou qui perd. Ce n’est pas juste une addition d’individus. J’admire les fédérateurs, j’admire les gens qui savent monter et organiser un groupe, d’Aimé Jacquet à Didier Deschamps.

Le football, c’est aussi un spectacle.

C’est un chouette spectacle. Je ne regarde presque jamais la télévision, encore moins du football, mais à l’occasion de la Coupe du Monde en Russie, j’ai regardé quelques matches, à partir de France – Argentine. C’est agréable à regarder, il y a du mouvement, des couleurs, des rebondissements, il y a tout ce qu’il faut pour passer de bons moments.

Comme la plupart des Français de ma génération, je me souviens où j’étais le soir du dimanche 12 juillet 1998 — de même que je me souviens où j’étais l’après-midi du mardi 11 septembre 2001.

Le problème, c’est que le football est devenu bien plus qu’un simple jeu ou un simple spectacle.

L’argent est-il pourri par le football ?

Il y a vingt ou trente ans, la question rituelle était : comment éviter que le sport soit pourri par l’argent ? Aujourd’hui, on ne se la pose même plus. Il y a vingt ans, on pouvait plaisanter en retournant la question, ça donnait : l’argent est-il pourri par le sport ? Aujourd’hui, c’est à peine une blague. C’est juste devenu une évidence.

Le football est devenu l’archétype du sport-spectacle puant, avec ses droits de diffusion, ses mafias, ses magouilles, son matraquage publicitaire, ses produits dérivés fabriqués par des esclaves, j’en passe et des pires. Je n’ai pas envie de rentrer dans les détails. On le sait, on sait au moins l’essentiel, mais on ne veut pas voir. Le football comme sport-spectacle pue. Le monde est une porcherie, et le football est une porcherie comme les autres.

Et puis c’est devenu sérieux. Il y a des milliards en jeu ! Il y a des points de croissance en jeu ! Il y a des points dans les sondages en jeu ! It’s not a game, for God’s sake!

Car la politique, comme l’économie, exploite le football. Tout particulièrement en cette année 2018 en France.

La politique est-elle pourrie par le football ?

Le brillant parcours de l’équipe de France de football dans la Coupe du Monde 2018 arrive alors que le ciel s’obscurcit pour le gouvernement français :

Alors on voit depuis quelques jours un régime en pleine déconfiture se précipiter sur le football comme sur un radeau de sauvetage. Tous les dignitaires de ce régime depuis quelques jours s’emparent du football à commencer par les prédateurs en marche de l’Assemblée Nationale. Sans pudeur, sans dignité, sans retenue. Ils ont beaucoup à faire oublier.

Un esprit médisant rappellerait qu’en comparaison, il y a quelques mois, le député François Ruffin avait été sanctionné par cette même Assemblée Nationale pour avoir porté à sa tribune un maillot de football amateur, lors d’un débat sur un amendement visant à taxer les « gros transferts sportifs » pour financer le sport amateur et bénévole. Amendement évidemment rejeté par les prédateurs en marche : les caisses sont vides, pour les jeux des gamins dans ce qu’il reste des banlieues et campagnes françaises. En comparaison, rien n’est trop beau pour les « premiers de cordées » des grands clubs « européens » et des équipes « nationales ». Vae victis, et tutti quanti.

Le football et l’esprit du temps

Le football c’est bien pratique pour masquer tout le reste. C’est bien pratique pour éviter de parler de misère et d’exploitation, de luttes des classes, de fractures sociales, de pillages économiques, de guerres néo-coloniales, de tout ce qui fâche, de tout ce qui pourrait fâcher. Ne nous fâchons pas : parlons football !

Les médias officiels de ce pays adorent dire « les Français pensent ceci… les Français aiment cela… » Ils adorent fabriquer un consensus de pacotille. « On se retrouve tous sur TF1 » En janvier 2015, on était tous Charlie ; en mai 2017, on était tous barrage, façon castors ; en décembre 2017, on était tous Johnny ; en juillet 2018, on est tous avec les Bleus ; dans quelques mois, on sera encore tous manipulés, la question est juste avec quoi. Mais ce qui est sur c’est qu’on se retrouvera tous sur TF1 et sur Facebook, avec Coca-Cola et Intermarché. Ils ont bon dos, « les Français » !

Ne nous fâchons pas : parlons football, et parlons d’autant plus football que, devenu sport-spectacle de masse, le football est un porte-étendard de l’idéologie unique de notre époque : le néolibéralisme.

Je n’ai pas le temps ce soir de détailler, et puis à mon humble avis, ça a déjà été fait ailleurs mieux que je ne le ferai. En quelques mots : Culte de la « performance », tout pour les gagnants, malheur aux perdants, l’argent comme seule mesure et comme seul horizon indépassable, star-system, financiarisation, spéculation, etc. Une idéologie d’autant plus efficace qu’elle avance masquée, se présentant comme naturelle, comme évidente, comme indépassable. Il n’y a pas d’alternative. Qui peut être contre le football ? Qui n’aime pas le football ? Qui ne veut pas gagner ? Qui peut critiquer le culte des gagnants ? Qui n’aime pas l’argent ? Qui voudrait que la France perde ? Etc.

Bref, le football sport-spectacle de masse, dès qu’on regarde un peu près, dès qu’on réfléchit à l’envers du décor, c’est un condensé de notre triste époque : machine à pognon, machine à propagande, illusion du consensus, bourrage de crâne idéologique, etc.

Bref, avec le football comme avec beaucoup d’autres choses, il vaudrait mieux ne pas trop savoir.

Ignorance is bliss

La troisième devise du Parti dans « 1984 » de George Orwell en 1948 était « Ignorance is strength ». L’une des phrases clefs de « The Matrix » en 1999 était « Ignorance is bliss » . Strength, force. Bliss, félicité.

You know, I know this steak doesn’t exist. I know that when I put it in my mouth, the Matrix is telling my brain that it is juicy and delicious. After nine years, you know what I realize? … Ignorance is bliss.

Vous savez, je sais que ce steak n’existe pas. Je sais que lorsque je le mets dans ma bouche c’est la Matrice qui dit à mon esprit qu’il est tendre et délicieux. Au bout de neuf ans, vous savez ce que j’ai compris ? … L’ignorance, c’est le bonheur.

Je vais quand même regarder la finale France – Croatie demain dimanche 15 juillet 2018 en direct de Moscou. Je vais très probablement ainsi passer un bon moment, tendre et délicieux, comme j’ai passé un bon moment avec quelques matches précédents. Et puis on verra après.

Qu’il doit être bon de savoir être juste au premier degré !

Beati pauperes spiritu quoniam ipsorum est regnum caelorum. (Mt 5,3)

Vive le sport sur Antenne 2 !

Bonne nuit.

Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Le football n’en sort pas grandi

  1. Gavroche dit :

    Les gens sont sans doute moins bêtes qu’on l’imagine.

    Je ne suis pas fan de foutebole. Et tout ce que vous dites est vrai.
    Quoique, en 98, l’ambiance était vraiment chouette, tout au long de la compétition (je bossais au métro de Marseille, et on transportait les supporters de tous les pays du monde, j’en garde un très bon souvenir, malgré la fatigue).

    Et puis, récemment, j’ai lu deux billets du Yéti, qui reflètent vraiment mon sentiment :

    https://yetiblog.org/mondial-foot-le-benefice-politique-dune-victoire-est-largement-surestime/
    https://yetiblog.org/plaisir-et-revolution/

    Et merci pour vos textes, toujours intéressants.

    • Le monde a changé entre 1998 et 2018. La France a changé. J’aurais tendance à dire que beaucoup de choses se sont dégradées, mais ça n’engage que moi. Plus précisément que beaucoup de choses se sont radicalisées. Triste époque. Merci pour les liens. Merci pour votre commentaire. On est les champions !

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s