Sur l’actualité de « Surveiller et punir »

Je ne remercierai jamais assez la personne qui, au creux de l’hiver 2018, m’a décidé à lire « Surveiller et punir », un livre de Michel Foucault paru en 1975. J’ai commencé ce livre en janvier, je l’ai terminé en août.

En préambule de ce billet de blog, je tiens à rappeler que je ne suis qu’un petit ingénieur informaticien de banlieue. Mon bagage en sciences humaines est inexistant. Je suis rien, et ceci n’est qu’un blog. Mais j’essaie quand même encore de lire des livres.

Je connais l’existence de « Surveiller et punir » depuis un cours de philosophie en classe de terminale en 1990, ce qui ne nous rajeunit pas. J’en avais entendu parler, comme on dit. J’avais peut-être parcouru un résumé ou une notice. Je savais que c’était un livre important. J’avais l’impression de pouvoir deviner de quoi ça parlait, intuitivement, à partir du titre, comme dit. J’avais retenu l’idée que c’était un livre sur les prisons, et peut-être aussi un livre sur la prison comme matrice de nombreuses autres organisations modernes — école, usine, etc. Mais au fond, je n’en savais rien.

Elle m’a dit de le lire, alors je l’ai lu. Je n’ai même pas regardé la page Wikipédia.

Après l’avoir lu, je serai bien incapable de résumer ce livre. Le but de ce billet est de juste partager quelques-uns des éclairages que j’en ai retenus — et d’inciter d’autres personnes à le lire. Je ne prétends pas tout avoir compris ; j’ai même probablement compris des choses de travers. Ceci n’est qu’un blog.

Si je dois quand même résumer « Surveiller et punir », je dirai ceci : J’ai appris à l’école, comme tout le monde, qu’il y avait avant la Révolution Française un régime appelé l’Ancien Régime, et qu’il y a eu ensuite des régimes divers, mais qu’on n’appelle pas le nouveau Régime. « Surveiller et punir » explique, notamment, certains des fondements de ce qui a remplacé l’Ancien Régime. La prison moderne, mais aussi l’État moderne, la police et le droit modernes, les disciplines, les institutions : comment et pourquoi tout cela a émergé, d’où viennent les techniques sociales et politiques mises en place dans les décennies qui ont suivi la chute de l’Ancien Régime.

« Surveiller et punir » n’est pas un livre théorique. Ce n’est pas un livre de considérations générales, universelles et intemporelles, sur une nature humaine abstraite, la liberté et l’enfermement, la justice et l’injustice. C’est un livre ancré sur des réalités concrètes, dans un pays donné (la France), et à des moments donnés (entre le XVIIIème et le XXème siècle). C’est un livre documenté, sourcé, réfléchi. C’est un livre concret.

Ce n’est pas non plus un livre spécialisé. Les réalités précises dont il parle sont considérées en fonction de nombreux contextes. Il explique pourquoi ce qui marchait à une certaine époque ne marche plus à une autre époque. Pourquoi ce qui était toléré à une époque ne l’est plus à la suivante. Pour comprendre comment la prison moderne, le droit moderne et toutes sortes d’autres dispositifs ont émergé, il faut considérer la taille du pays, les distances, les moyens de communication, le niveau de développement économique, la progression de l’alphabétisation, la densité de population, etc.

C’est enfin un livre qui n’idéalise rien, ou alors pas grand chose. C’est un livre sans idéal, juste descriptif. Extraordinairement descriptif. Pour le lire, il faut prendre quelque distance avec les idéaux et mythes contemporains (Etat de droit, démocratie, droits de l’Homme, progrès, etc).

Le mot-clef est « contrôle ».

Le projet de société que décrit la plus grande partie de ce livre, le projet du début du XIXème siècle, le projet de construction d’un Nouveau Régime pour remplacer l’Ancien Régime, c’est un projet de contrôle d’un territoire, d’une société humaine. Dans le contexte de la Révolution Française et de ses suites, on pourrait même dire, un projet de reprise de contrôle. Et un projet d’accentuation du contrôle. Pour éviter qu’une nouvelle Révolution arrive — « plus jamais ça ». Pour construire et défendre une certaine société. Une société qui n’aura plus besoin de Révolution.

J’ai été frappé par l’usage répété du mot « illégalisme », comme quelque chose assez bien toléré par l’Ancien régime, et insupportable au Nouveau. Michel Foucault insiste beaucoup sur le refus de l’illégalité, le refus des « illégalismes », le refus de laisser des gens vivre aux marges, hors-la-loi, hors contrôle. Ce que le Roi pouvait tolérer, la Loi ne le permet plus. Ce que le Roi pouvait se permettre d’ignorer, la Loi ne peut pas se le permettre.

La loi est supposée être la même pour tous, mais surtout elle s’impose à tous. Elle doit s’imposer à tous. Tout le temps. Sans exception. Sans répit. Le Nouveau Régime est sans exceptions, sans limites dans l’espace. Il ne peut y avoir de zones de non-droit ! En tout lieu, on doit pouvoir appliquer un droit déterminé. Paradoxalement, l’Ancien Régime, à bien des égards, semble plus tolérant, moins systématique : il convenait à une économie moins intensive, à une population moins nombreuse et moins alphabétisée, etc.

Contrôler les esprits est tout aussi important que contrôler les corps, et réciproquement. Les pages sur l’émergence de l’art de l’infanterie, porté à son perfection par la Prusse de Frédéric II, sont parmi les plus frappantes du livre : la décomposition des mouvements, la nomenclature des gestes, les techniques pour s’assurer de l’efficacité individuelle, puis pour que la conjonction des efforts individuels donne un résultat supérieur à une simple addition de forces.

Et puis il y a la connaissance comme moyen de contrôle essentiel. Le savoir comme pouvoir. Et le cœur d’un pouvoir, c’est la collecte et l’exploitation de connaissances sur les individus, sur les groupes qu’il entend contrôler. Il y a des pages très frappantes dans « Surveiller et punir » sur la collecte des informations, dans les prisons (le modèle du « panopticon »), mais aussi dans les hôpitaux, ou dans les écoles. Et in fine on se rend compte qu’un objectif essentiel pour une institution « moderne », c’est collecter des informations.

Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Inventer des catégories pour les situer, puis les y enfermer, parfois à leur insu. Inventer aussi des parcours qu’ils seront conduits à parcourir, passant d’une catégorie à une autre en fonction de leur âge, de leur « mérite » ou d’autres critères, mais toujours enfermés, à l’intérieur d’une case.

Dans cette perspective, l’enseignement est autant un moyen de transmettre des connaissances que le moyen de structurer, de positionner, de répartir, et in fine de contrôler les individus. Et l’examen est autant un moyen de mesurer l’acquisition d’une connaissance transmise, que un moyen d’acquérir des connaissances sur la population éduquée.

Surveiller, ce n’est pas juste espionner, écouter aux portes ou intercepter des communications, rechercher des écarts de conduite ou des détails compromettants. Surveiller, c’est savoir. Examiner. Codifier. Classer. Ranger. Savoir pour acquérir un pouvoir. Savoir plus sur l’individu que l’individu ne sait lui-même. Définir les termes même du savoir.

Surveiller, à l’heure de l’hyper-surveillance

« Surveiller et punir », écrit et publié dans la décennie 1970, éclaire d’une lumière très crue certains phénomènes de cette décennie 2010.

Je me demande si Bruce Schneier, l’un des plus grands gourous de la cyber-sécurité en cette décennie, a lu Michel Foucault. Il y a quelques années, Bruce Schneier avait résumé beaucoup de choses par cette formule :

Surveillance is the business model of the Internet.

Je n’essaierai pas ce soir de faire un état des lieux de la surveillance dans le monde « occidental » « libre » — le monde du « consensus de Washington » et des GAFAM ; ni celui de la surveillance dans la superpuissance émergente, la République Populaire de Chine — le monde du « consensus de Pékin » et des BATX. Qui surveille le plus les individus ? Qui acquiert, accumule et utilise le plus de connaissances sur les individus ? Le match est très ouvert. Et il semble bien plus compliqué à quiconque a lu « Surveiller et punir ».

Edward Snowden, né le 21 juin 1983, est arrivé à Moscou le 25 juin 2013. Michel Foucault est mort le 25 juin 1984. Aucun rapport.

J’aurais écrit différemment certains billets sur le monde « libre » qui m’entoure, si j’avais lu Michel Foucault plus tôt — par exemple « Facebook connaît votre vie mieux que vous » , « Low-information elites » , ou « Se savoir surveillé transforme » .

Désormais, presque tous les textes que je peux lire sur les sujets de sécurité informatique, de surveillance, ou de protection des données, me font repenser immanquablement à « Surveiller et punir ».

Par exemple, cet article de Paul Mazur publié par le New York Times en date du 8 juillet 2018, et intitulé « Inside China’s Dystopian Dreams: A.I., Shame and Lots of Cameras » :

Far from hiding their efforts, Chinese authorities regularly state, and overstate, their capabilities. In China, even the perception of surveillance can keep the public in line.

Bien loin de cacher leurs efforts, les autorités chinoises présentent régulièrement, et exagèrent, leurs capacités. En Chine, la simple perception d’une surveillance peut suffire à maintenir l’ordre.

Ou encore, cet article de Christina Larson publié par la « MIT Technology Review » en date du 20 août 2018, dont même le titre pourrait être une annexe ou un sous-titre à « Surveiller et punir » : « Who needs democracy when you have data? » « Quel besoin de démocratie quand on a des données ? » :

« No government has a more ambitious and far-­reaching plan to harness the power of data to change the way it governs than the Chinese government, » (…) Even some foreign observers, watching from afar, may be tempted to wonder if such data-driven governance offers a viable alternative to the increasingly dysfunctional-­looking electoral model. But over-­relying on the wisdom of technology and data carries its own risks. (…)
In theory, data-driven governance could help fix these issues-circumventing distortions to allow the central government to gather information directly.

« Aucun gouvernement n’a un plan aussi ambitieux et aussi profond pour exploiter le pouvoir des données afin de changer la manière dont il gouverne que le gouvernement chinois » (…) Même certains observateurs étrangers peuvent être tenté de voir une telle gouvernance pilotée par les données comme une alternative au modèle électoral qui semble de plus en plus inopérant. Mais trop s’appuyer sur la sagesse de la technologie et des données amène ses propres risques. (…)
En théorie, la gouvernance pilotée par les données pourrait corriger les distorsions de perceptions et permettre au gouvernement central de récupérer l’information directement.

Tout cela semble innovant, dystopique, disruptif et tout le bazar… Mais est-ce si nouveau ? N’est-ce pas la continuation d’une certaine forme de politique par d’autres moyens ? C’est ce que suggère ma lecture de Michel Foucault.

Comment tenir une société ?

« Surveiller et punir » donne de nombreuses clefs pour répondre à une de mes questions récurrentes : comment tout cela tient-il encore debout ? Plus exactement : Comment tient-on une société humaine moderne ? Ou encore : Comment les maîtres nous tiennent-ils ?

Je repense souvent à cette phrase de Frédéric Lordon, le 9 avril 2016 :

On ne tient pas éternellement une société avec BFMTV, de la flicaille et du Lexomil. 

« Surveiller et punir » donne des réponses à cette question. « Surveiller et punir » explique méticuleusement comment la Révolution Française a acté l’échec d’un modèle, et son remplacement par un autre. Le contrôle au nom du souverain a été remplacé par le contrôle au nom de la loi, et par quelques autres techniques plus discrètes, telles que la discipline ou l’examen.

Pendant cet étonnant hiver 2018, la personne qui m’a fait lire « Surveiller et punir » a aussi attiré mon attention sur un autre texte, un texte de Gilles Deleuze daté de mai 1990, intitulé « Post-Scriptum sur les Sociétés de Contrôle« . C’est l’un des textes les plus visionnaires que j’ai lus cette année. C’est un texte court, mais je me permets de reproduire ici le premier paragraphe :

Foucault a situé les sociétés disciplinaires aux XVIIIème et XIXème siècles ; elles atteignent leur apogée au début du XXème. Elles procèdent à l’organisation des grands milieux d’enfermement. L’individu ne cesse de passer d’un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d’abord la famille, puis l’école (« tu n’es plus dans ta famille »), puis la caserne (« tu n’es plus à l’école »), puis l’usine, de temps en temps l’hôpital, éventuellement la prison qui est le milieu d’enfermement par excellence. C’est la prison qui sert de modèle analogique : l’héroïne d’Europe 51 peut s’écrier quand elle voit des ouvriers « j’ai cru voir des condamnés… ». Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d’enfermement, particulièrement visible dans l’usine : concentrer ; répartir dans l’espace ; ordonner dans le temps ; composer dans l’espace-temps une force productive dont l’effet doit être supérieur à la somme des forces élémentaires. Mais ce que Foucault savait aussi, c’était la brièveté de ce modèle : il succédait à des sociétés de souveraineté, dont le but et les fonctions étaient tout autres (prélever plutôt qu’organiser la production, décider de la mort plutôt que gérer la vie) ; la transition s’était faite progressivement, et Napoléon semblait opérer la grande conversion d’une société à l’autre. Mais les disciplines à leur tour connaîtraient une crise, au profit de nouvelles forces qui se mettraient lentement en place, et qui se précipiteraient après la Deuxième Guerre mondiale : les sociétés disciplinaires, c’était déjà ce que nous n’étions plus, ce que nous cessions d’être.

Bref en cette année 2018, je conseille à un éventuel lecteur de ce blog d’au moins lire ce texte de Gilles Deleuze (publié en 1990), et idéalement ce livre de Michel Foucault (publié en 1975). Pour comprendre d’où vient notre société, et où va notre société. Comment on tient une société. Comment on contrôle une société. Comment le contrôle a changé de nature : incarné jadis dans un lointain souverain d’Ancien Régime ; puis incarné dans la loi et la discipline et leurs représentants proches ; avec toutes sortes d’états intermédiaires stables voire méta-stables ; et désormais (je m’avance), dans nos têtes, assisté par algorithmes… Software is eating the world

Bonne nuit.

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