Hommage au Maréchal Joukov

Tous les automnes, je pense à l’automne 1941.

Tous les automnes, je pense au Maréchal Joukov.

Joukov. Gueorgui Konstantinovitch Joukov (1896 – 1974). Le premier des Maréchaux soviétiques de la Deuxième Guerre Mondiale. Le titre de sa biographie publiée en français en 2013 est : « L’homme qui a vaincu Hitler ».

Le 10 juin 1945, Dwight D. Eisenhower, recevant Gueorgui K. Joukov à son quartier-général établi à Frankfurt-am-Main, a prononcé ces mots définitifs :

To no one man do the united nations owe a greater debt than to Marshal Zhukov.
Les nations unies ont à l’égard du maréchal Joukov une dette plus grande qu’envers tout autre homme.

Il n’y a pas d’équivalent à ma connaissance à l’Opération Barbarossa, l’invasion de l’Union Soviétique lancée le 22 juin 1941.

D’une part, l’ampleur des moyens. L’Opération Barbarossa est la plus grande invasion de l’Histoire. Elle est lancée par la plus grande puissance militaire du moment, disposant de moyens industriels et techniques colossaux, écrasants. L’armée allemande est au sommet de son art. Elle est supérieure dans tous les domaines. Elle a déjà conquis la moitié de l’Europe.

D’autre part, l’horreur du projet. L’Opération Barbarossa est une guerre d’extermination, et elle est affichée, revendiquée comme telle. Il n’y a pas de place en Europe pour la « race slave » . Les survivants de cette guerre seront des esclaves. Il ne peut y avoir de paix de compromis. C’est une guerre à mort, pour des raisons idéologiques et raciales.

Au début de l’automne 1941, Hitler semble avoir gagné. Moscou va tomber dans les prochaines semaines. L’Etat soviétique n’y survivra pas. Les puissances anglo-saxonnes devront composer. Le Troisième Reich est maître de l’Europe et maître du monde. Il n’avait plus qu’à tendre la main…

Il y a un peu plus de mille kilomètres de Brest-Litovsk à Moscou. À la mi-octobre 1941, la Wehrmacht est à moins de cent kilomètres de Moscou. L’évacuation de Moscou commence le 13 octobre 1941.

Un million neuf cent mille hommes, plus de 1 500 chars et les 1 400 avions de la IIe flotte aérienne sont engagés : Hitler jette tout ce qu’il lui reste dans la bataille. Dans la nuit du 1er au 2 octobre, une proclamation solennelle du Führer est lue à chaque unité : « Soldats du front de l’Est ! […] Aujourd’hui commence la dernière grande bataille décisive de cette année. Elle anéantira l’ennemi et aussi l’instigatrice de toute la guerre, l’Angleterre elle-même. En battant cet adversaire, nous écarterons aussi le dernier allié de l’Angleterre sur le continent. Nous écarterons du Reich allemand et de toute l’Europe le danger le plus terrible qui ait plané depuis le temps des Huns et des hordes mongoles. […] Vous nous donnerez, avec l’aide de Dieu, non seulement la victoire, mais aussi le plus important préliminaire à la paix ! » (…)
Le 7 octobre, Viazma tombe. Les 19e et 20e armées, une partie de la 16e armée (Front de l’Ouest), les 24e et 32e armées (Front de réserve) sont encerclées. Il n’y a plus de Front de l’Ouest. Huit cent mille hommes – en comptant ceux de Briansk – sont pris au piège. Le tiers de l’Armée rouge est mis hors de combat, 662 000 hommes sont capturés ; presque tous mourront de faim, de froid ou d’une balle dans la tête avant la fin de l’année. Face à Moscou, le front est un trou béant de 500 km avec les coupoles du Kremlin au centre, en point de mire.

Il faut imaginer les derniers commandants de l’Armée Rouge en octobre 1941, Joukov, Vassilievski, Timochenko, Rokossovski et quelques autres, au milieu de la débâcle. Ils viennent de vivre des mois de défaites accablantes. Ils dirigent des hommes épuisés, terrorisés, vaincus. Chaque jour amène de nouvelles défaites, de nouvelles pertes, de nouveaux reculs.

Ils savent que la guerre qu’ils subissent est une guerre d’extermination. Ils savent aussi qu’à la moindre défaillance, ou sur un simple mouvement d’humeur du tyran, ils seront fusillés dans l’heure. Ils ont vécu les purges des années 1930s. Rokossovski avait été arrêté en 1937, torturé, emprisonné jusqu’en 1940, avant d’être réintégré. Pavlov a été abattu par le NKVD après la chute de Minsk.

Joukov a une expérience victorieuse de la guerre moderne, avec engagement massif de blindés et d’aviation, à Khalkin-God, du printemps à l’été 1939, aux confins de la Mongolie et de la Chine, face aux forces japonaises.

Joukov sait tenir tête au tyran quand il le faut.

En septembre, Joukov a empêché l’encerclement et organisé la défense de Léningrad, la deuxième ville du pays. Léningrad n’est pas tombé. Léningrad ne tombera pas. Le siège durera près de 900 jours. Plus d’un million de civils y mourront de faim. Hitler n’avait pas caché sa volonté de rayer cette ville de la surface de la terre.

Début octobre, Joukov est appelé pour reprendre en main le front central et préparer la défense de Moscou.

Il faut imaginer Joukov pendant l’automne 1941, sans cesse en mouvement en divers points d’un front sans cesse mouvant, souvent à portée des canons ou des avions de l’ennemi, submergé d’informations terribles et contradictoires, ne dormant presque plus, sortant de sa voiture pour courir dans le froid, courir à n’importe quelle heure, courir dans la neige, aux premiers signes d’endormissement, pour lutter contre le sommeil.

Il faut imaginer Joukov, seul, seul avec des moyens parfois dérisoires, seul face à la déferlante, seul face à la peur, seul face à l’hiver.

Il faut imaginer Joukov seul, sauvant ce qui peut l’être, parant au plus pressé, courant, criant, insultant, galvanisant, dirigeant, préparant le sursaut.

Le régime soviétique valait ce qu’il valait, mais si l’Armée Rouge n’avait pas tenu à l’automne 1941 devant Moscou, et les années suivantes, à Stalingrad, à Koursk et ailleurs, un très long hiver se serait abattu sur l’Europe. Un Reich de mille ans.

Dans mon carnet traînent deux phrases datées du 25 novembre 1941, dans leur traduction en anglais.

Yamamoto :

The Carrier Striking Task Force will immediately complete taking on supplies and depart with utmost secrecy from Hitokappu Bay on 26 November and advance to the standby point (42 N, 170 W) by the evening of 3 December.
Le corps expéditionnaire aéroporté doit immédiatement achever son approvisionnement et quitter dans le plus grand secret les îles Kouriles le 26 novembre, et rejoindre le point de ralliement (latitude 42 Nord, longitude 170 Ouest) d’ici la soirée du 3 décembre.

Staline, s’adressant à Joukov :

Are you sure we’ll be able to hold Moscow? It hurts me to ask you this. Answer me truthfully, as a Communist.
Êtes-vous sûr que nous pourrons garder Moscou ? Je souffre de devoir vous demander cela. Dites-moi la vérité, en tant que communiste.

Le XXème siècle a basculé en 1941.

Moscou a tenu.

Joukov clôt la bataille de Moscou par une contre-offensive victorieuse le 5 décembre 1941. Le Japon attaque Pearl Harbor le 7 décembre. Les Etats-Unis entrent en guerre contre le Japon le 8 décembre. Hitler dans son hubris déclare la guerre aux Etats-Unis le 11 décembre.

Moscou a tenu, mais les Alliés ne débarqueront en Italie qu’en juillet 1943, et en France qu’en juin 1944. Le chef-d’oeuvre de Joukov sera l’opération Bagration en juin-juillet 1944, qui encore plus sûrement qu’Overlord condamne le IIIème Reich. L’armée de Joukov prend Berlin en avril 1945.

La guerre à l’Est de l’Europe, du 22 juin 1941 au 9 mai 1945, est quelque chose d’inimaginable pour des esprits conditionnés par Hollywood — surtout par le Hollywood postérieur à la « fin de l’Histoire » de 1989. Plus de 26 millions de citoyens soviétiques sont morts sur le « front de l’Est », pour le salut de l’Europe et le salut du monde.

Dans une interview datée du 23 janvier 2011, Edgar Morin explique — mais je suis certain qu’il avait déjà développé le même propos dans un journal que je n’ai jamais retrouvé, très probablement un journal de droite, dans les étranges années 1990s — :

Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive. L’exemple formidable du monde méditerranéen cinq siècles avant notre ère : comment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résister deux fois à un gigantesque empire et donner naissance à la démocratie ?

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées soviétiques qu’il avait rencontrées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très précoce a congelé l’armée allemande. Les Soviétiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural.

L’Histoire aurait pu être différente si Hitler avait déclenché son offensive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov général sur le front de Moscou.

Le 5 décembre, la première contre-offensive soviétique a libéré Moscou sur 200 kilomètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un improbable qui se transforme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ?

J’espère que le XXIème siècle évitera des grandes tragédies de l’ampleur de celles du XXème. Je ne sais pas quelle sera la grande bataille, quand sera le grand basculement du XXIème siècle. J’espère juste que si un tel hiver vient à s’abattre sur notre monde, il se trouvera des leaders tels que Gueorgui Konstantinovitch Joukov pour y faire face.

Tous les automnes, je pense au Maréchal Joukov.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Hommage au Maréchal Joukov

  1. merci je ne connaissais pas…

  2. Anonyme dit :

    Ça fait énormément de bien de voir rappelées certaines vérités historiques !…
    https://www.les-crises.fr/la-fabrique-du-cretin-defaite-nazis/

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