Armand Laulerque en 1910, « un fanatique grouillant d’intelligence » face à la catastrophe qui vient

J’ai déjà évoqué plusieurs fois dans ce blog le personnage d’Armand Laulerque, un des nombreux personnages secondaires de l’œuvre « Les Hommes de Bonnes Volonté » de Jules Romains. J’ai déjà aussi évoqué sa « théorie du 17-Brumaire » .

Voici les deux chapitres de « Recherche d’une Eglise », septième volume de l’œuvre, où Laulerque fait la connaissance d’un des deux personnages principaux, Jean Jerphanion.

Ça se passe le mercredi 12 janvier 1910, vers 23 heures, place Clichy à Paris.

Mathilde Cazalis, Edmond Clanricard et Armand Laulerque sont de jeunes instituteurs ; Jean Jerphanion, fils d’un instituteur de la Haute-Loire, est élève à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm.

Ils ont entre vingt et trente ans. Ils vivent dans un pays en paix.

CHAPITRE V – JERPHANION DÉCOUVRE LAULERQUE

Jerphanion, qui cette fois était arrivé trop tôt, vit venir à travers le vaste café, déjà touché d’une première vague de solitude, et dont tout l’espace semblait contrôlé par les yeux vigilants d’une douzaine de filles, un trio qui dans ce lieu prenait une allure insolite. À gauche et à droite, deux jeunes hommes, sérieux et maigres. Entre les deux, une jeune fille rieuse, frileuse, appétissante. L’homme de gauche était Clanricard ; l’homme de droite, un peu moins grand, avait un visage très vif, alerté, sinon inquiet ; sans aucune couleur. Un binocle frémissait sur son nez comme un appareil de détection rapide. Dans la marche, l’ensemble de son corps trahissait une légère torsion, mais qui n’était peut-être qu’une contenance fortuite. Plus ils approchaient, et plus la jeune fille semblait belle. Le trio parcourut le café nocturne ; il suivait par à-coups une ligne un peu ondulante, et balayait distraitement des regards de prostituées déçues ; puis il repéra Jerphanion, s’avança droit sur lui, et vint envelopper sa table.

— Je vous présente mon ami Laulerque… Je dois dire qu’il ne s’est pas fait prier. Il avait grande envie de vous connaître… Notre camarade Mathilde Cazalis s’est offerte à nous accompagner. Elle aussi est préoccupée par toutes ces questions…

— Et puis, je crois », ajouta Laulerque avec un sourire de coin, « qu’elle était curieuse d’approcher un Normalien de la rue d’Ulm…

Le Normalien de la rue d’Ulm éprouva un chatouillement agréable. Mais ce qu’il y avait d’austère dans son âme s’inquiéta. « Elle va nous gêner pour parler ; en tout cas me troubler les idées. » Jerphanion aimait se donner tout entier à un seul intérêt. Sa passion de ce soir était tournée vers d’autres énigmes que celles que vous tendent de beaux yeux, des lèvres épanouies. « Préoccupée par toutes ces questions ? Avec le visage qu’elle a ?

* * *

— D’après ce que me dit Clanricard », fit Laulerque, « vous l’avez échappé belle… Un peu plus, et vous vous fourriez dans le Parti.

— Ç’aurait été si grave que ça ?

— Non, ce n’aurait pas été grave du tout. Et c’est bien le malheur… Vous auriez simplement grossi une armée dont le principal caractère est qu’elle est faite pour ne jamais se battre. Mais alors, n’est-ce pas, autant rester chez soi. Vous ne rêvez pas du sabre de M. Prudhomme ni d’un uniforme de garde national ?

— Vous êtes bien sévère…

— Moi ? Dites bien indulgent. M. Prudhomme ne faisait de mal à personne. Tandis que le socialisme marxiste est un malfaiteur. Il s’est chargé d’abrutir les masses. Il les endort pour l’abattoir… Mais je ne veux pas m’étendre là-dessus. Clanricard et mademoiselle diraient que je rabâche… D’ailleurs un homme comme vous peut saisir la question en deux minutes… Qu’est-ce qui vous poussait ? Le besoin de faire quelque chose, n’est-ce pas ? Le besoin de servir. Vous avez de l’énergie, de l’enthousiasme, du moins, je le présume. Et vous croyez à un but… Lequel ?

Cette brusquerie démontait un peu Jerphanion. Il voyait les yeux veloutés et humides de Mathilde Cazalis observer avec amusement comment il allait réagir. Elle appuyait son menton sur sa main. Sa bouche semblait offerte comme un objet désirable, mais tranquille. Laulerque insista :

— À votre avis, quel est le but ?

Jerphanion s’efforça de répondre posément :

— Eh bien, je crois que le but est d’obtenir dans le plus bref délai une transformation de la Société ; assez radicale, n’est-ce pas ? pour mettre fin à des injustices qui ne peuvent plus se tolérer, et à… oui, à des absurdités qui sont choquantes pour l’esprit… injustices et absurdités, d’ailleurs, dont le rendement de la Société est le premier à souffrir ; et qui, si on n’y remédie pas, aboutiront à la destruction pure, au chaos.

— Soit. Nous dirons pour simplifier que le but, c’est la révolution.

— Si vous voulez.

— Pensez-vous que le Parti Socialiste soit en mesure de faire cette révolution dans les deux ou trois ans qui viennent ?

— S’il n’est pas aidé par des circonstances exceptionnelles… non, sincèrement non… C’est trop court. D’ailleurs je verrais plutôt pour ma part une évolution très accélérée qu’une révolution du type ancien.

— Parfait… Pensez-vous maintenant que le Parti Socialiste soit capable d’empêcher une prochaine guerre européenne ?

Les questions de Laulerque se succédaient en changeant de front, comme les attaques d’un boxeur. « Tâchons de ne pas avoir l’air trop bête », se disait Jerphanion. Il répondit :

— Il me semble, oui, qu’il peut beaucoup de ce côté… Mais je vous dirai que j’en arrive à me demander si nous sommes tellement que ça menacés d’une guerre… » Comme il voyait les yeux de Laulerque pétiller et cligner vivement, ses doigts tambouriner sur la table, il s’empressa d’ajouter : « J’y ai cru très fort l’autre année… Je ne vous dis pas que les risques aient disparu… Mais j’ai l’impression que personne n’a bien envie de la faire… que bien au fond aucun gouvernement ne la désire… et aussi qu’elle n’est peut-être pas matériellement faisable.

— C’est un peu l’avis de Sampeyre, observa discrètement Clanricard.

— Eh bien », dit Laulerque, « voilà quelques illusions qui vous honorent, cher monsieur. La guerre aura lieu avant deux ou trois ans, premier point, si l’on ne fait pas d’urgence ce qu’il faut pour l’empêcher. Deuxième point : l’Internationale socialiste (je ne dis pas seulement la section française) est absolument incapable de l’empêcher.

Jerphanion aurait bien voulu riposter, ne fût-ce que pour ne pas décevoir Mathilde, qui venait de prendre justement une bien jolie mine peinée, à laquelle participaient un relèvement des sourcils, une moue, une petite imploration des yeux. Mais il n’apercevait pour l’instant que des arguments sans vigueur, ou sans précision, dont l’assurance de Laulerque ne serait même pas atteinte. Il préféra se donner l’air d’un homme qui a l’habitude de réfléchir avant de répondre.

Laulerque reprit :

— Je n’ai pas besoin de vous montrer qu’avec une guerre générale dans deux ou trois ans — car elle sera générale, vous n’en doutez pas ? — le reste — votre grande transformation devient une joyeuse plaisanterie : le condamné à mort qui consulte le médecin pour son foie. À moins que vous n’ayez confiance dans l’intervention suprême des socialistes, travaillistes, sociaux-démocrates, et autres pêcheurs à la ligne ? Je regrette alors que vous n’ayez pas entendu les confidences que nous fit un soir un certain Robert Michels, chef révolutionnaire allemand. N’est-ce pas Clanricard ?

— Il faut avouer », fit Clanricard, « que ce n’était pas très encourageant.

— Mais pourtant », dit enfin Jerphanion, « vous ne nierez pas qu’en France un homme comme Jaurès mesure le péril dont vous parlez… Vous avez entendu votre Allemand… Moi, j’ai entendu Jaurès, il y a un an, pas loin d’ici… On ne lui reprochera pas de ne pas tenir son parti et le prolétariat en alerte contre la guerre, contre la guerre d’abord.

— Oui… Jaurès n’est pas aveugle… Il croit trop au rayonnement de la raison, à l’action parlementaire, à la poussée des masses ; il compte trop sur l’apostolat au grand jour. Mais ce n’est certainement pas de sa faute si les prolétariats d’Europe se laissent conduire à la catastrophe, les yeux fermés. Tout ce qu’il pourra faire, hélas ! ce sera de sauver l’honneur du socialisme français…

— Mais si vous ne croyez pas à tout ça, à quoi croyez-vous ?

— Moi… oh ! … peut-être à rien… peut-être qu’il n’y a plus rien à faire.

— Ça ! » protesta Clanricard, tu te démens, mon vieux. Tu nous as dit cent fois qu’il y avait toujours quelque chose à faire.

— Jusqu’au 17 Brumaire inclusivement, ajouta en riant Mathilde Cazalis d’une voix où Jerphanion se plut à reconnaître une trace méridionale. (La voix, mieux nourrie et plus luisante que celle du Nord, s’appuie, en passant, aux contours des syllabes, et se fait plaisir, comme un chat qui se frotte à un meuble.) Du même coup, et bien qu’il ne se considérât pas lui-même comme un homme du Midi, il éprouvait à l’égard de Mathilde un vague sentiment de parenté, et celui d’un obscur commencement de droits.

À la vérité, la physionomie de Laulerque ne confirmait pas ses paroles. Pour un homme qui ne croyait plus à rien, ses yeux brillaient beaucoup. Il dit d’un ton ennuyé :

— Je ne veux pas devant Clanricard, et mademoiselle, répéter des choses dont je leur ai rebattu les oreilles…

Cette précaution prise, il partit un peu malgré lui sur la piste de ses idées familières. Il fallait bien que Jerphanion fût mis au fait de sa grande querelle contre la philosophie de l’histoire, le fatalisme historique, les lenteurs et les duperies de l’action de masse ; de sa revendication en faveur de la volonté libre, de l’énergie individuelle, de l’action secrète et concertée du petit nombre. Mais comme en effet il détestait rabâcher, il s’arrangea pour aller vite et pour retaper quelques-unes de ses formules. Il improvisa en particulier une assez jolie antithèse entre « l’histoire pour romanciers » et « l’histoire pour orateurs ».

— La conception « énergique » de l’histoire, on en a si bien dégoûté les gens, que maintenant elle leur paraît imaginaire, enfantine ; une rêverie romanesque. Oui, de « l’histoire pour romanciers », disent-ils. Ce qu’il leur faut, c’est de « l’histoire pour orateurs ». Aussi on leur en fourre jusqu’à la dilatation d’estomac. Quant à la vocation des orateurs pour cette marchandise, rien de plus naturel. Le « cours majestueux des événements », ça se déclame tout seul. C’est de la phrase toute préparée. Une période d’histoire devient directement une période de discours. (Pas étonnant que le mot soit le même.) Tandis que la réalité historique, la vraie, ne se déclame pas. Il faut la suivre dans trop de recoins et de culs-de-sac, et on ne peut pas la reconstituer de chic…

Le Normalien de la rue d’Ulm apprécia comme il convenait cette « symétrie » que l’on avait d’ailleurs spécialement soignée à son intention. Mais il ne commit pas la faute de mordre à l’appât, et de la discuter en elle-même. On voyait bien que Laulerque s’était permis ce jeu d’esprit en passant, pour jeter une lumière rapide, pour montrer peut-être aussi qu’un primaire n’est pas incapable de briller. Mais il n’avait pas la mine sottement ingénieuse du monsieur qui est ravi de ses effets, et qui tient moins à sa pensée qu’à un incident heureux de l’expression. Au contraire, on le sentait habité par une idée brûlante, et souffrant d’une tension intérieure. S’il faisait un peu trop de phrases, c’était probablement pour diluer la violence de sa pensée, pour se donner le temps d’en trouver des formules atténuées ou insinuantes à l’usage d’autrui.

Jerphanion était moins sensible que Jallez à la qualité des présences. Il sut pourtant reconnaître qu’il avait devant lui une personne humaine dont la vibration n’était pas commune. Même il s’avoua qu’il n’en avait jamais rencontré de cette sorte. « Comment l’appeler ? Un fanatique, évidemment… Son regard gris-vert, qui flambe autant que des yeux très noirs, mais d’une flamme autrement teintée, comme celle de certaines substances chimiques. Sa peau sans couleur. Le pli de sa bouche. Mais une peau qui ne cesse pas de se tendre et de se tirailler en tel ou tel sens de frémir. Le moindre de ses traits commandé à tout instant par les nerfs. Une physionomie qui à chaque seconde est entièrement « actuelle »… Donc un fanatique grouillant d’intelligence. Le contraire de la brute visionnaire… Comment, avec cette intelligence, être fanatique ? Sans doute parce que la volonté se dresse tout à coup derrière l’intelligence, et lui laisse tomber la main sur l’épaule : Tu vois le chemin ? Compris. En avant. »

Laulerque continuait son exposé, qu’il coupait de boutades. Il vantait la vertu de l’action individuelle et directe. Il laissait entrevoir des façons brusques d’arrêter les événements, de les prendre au mors, de les arracher d’un seul coup à l’ornière ; des interventions dont on a soigneusement déterminé d’avance l’heure et le point ; l’insertion soudaine d’un acte libre comme un outil dans une jointure ; la pesée d’une force minime, qui enfonce juste à l’endroit où il faut, et qui, autour du trou d’aiguille que coiffe une goutte de sang, propage une secousse incommensurable. « Littérature ? Romantisme attardé ? » se demandait Jerphanion. Mais il se le demandait surtout par acquit de conscience. En écoutant Laulerque, ce n’était pas à de la littérature qu’on pensait d’abord. C’était plutôt à une technique, à quelque chose de lucide, d’exact, et d’une immoralité toute blanche, comme la chirurgie. « Un nouveau terrorisme ? » Jerphanion évoqua la figure de Robespierre, parce qu’il est naturel qu’un Français songe à Robespierre, quand un homme parle de mettre une résolution implacable, une cruauté sans souillure au service de son amour du genre humain ; et aussi parce qu’il y avait dans le visage de Laulerque un peu de cette pureté de dessin et de cette parcimonie de la chair qui rendent inoubliable le masque de l’avocat d’Arras. Mais un fanatique comme Robespierre se meut dans l’abstrait. Il rêve à l’Être Suprême, au bonheur des Français, à un système de lois justes. Il se détourne pour ne pas apercevoir le sang qu’il fait verser. Ses crimes eux-mêmes gardent un air théorique. Ce n’est pas lui qui les a voulus. Ils se confondent hypocritement parmi les conséquences d’un principe. Quand il les ordonne, bien loin de se targuer d’une initiative, si méritoire fût-elle, il prétend n’être que le greffier de la nécessité. Il demande cinquante têtes dans un discours académique, sans abaisser les yeux sur l’Assemblée qui tremble. Ce qui l’attire est une pâle vision, une vertueuse allégorie que son regard lui peint vaguement sur le mur d’en face. Tout cela reste incolore, général, et n’échappe à la fadeur que par l’épouvante. Ce tyran escorté de cadavres est de la famille des gens ennuyeux. La méthode de Laulerque comportait un goût de la réalité autrement vif. Elle ne se concevait qu’au prix d’un discernement aigu des circonstances et des êtres. Elle respirait la singularité. Elle sentait et c’était là, si l’on veut, son romantisme — l’aventure, le coup de main, la bombe sous le train spécial, les cinq claquements en série du pistolet automatique, la fusillade rapide dans un corridor de palais, l’auto qui démarre sous les balles de la police. Elle promettait des rendez-vous profondément cachés ; des départs dans le petit jour ; une fuite à travers champs ; peut-être la complicité d’un beau visage, un baiser de lèvres comme celles de Mathilde enveloppant ces mots : « Jure-moi que tu ne mourras pas. » Elle vous tendait la clef d’un univers jeune, violent, riche en détours, d’un univers à la Stendhal, où figurent à titre de décoration et d’emblèmes ces images d’un passé plus lointain : le poignard qui jaillissant d’un rideau soulevé se plonge entre deux omoplates ; la petite fiole qu’une main chargée de bagues vide prestement dans une tasse de vermeil. De sorte qu’au total, elle évoquait moins les fureurs publiques et sommaires de la Révolution que les forfaits finement ouvragés de la Renaissance. Elle était pleine d’une sympathie féroce pour la vie.

« De quoi séduire une jolie fille », se disait Jerphanion ; et de temps en temps il observait Mathilde. Mais elle ne frémissait pas. Elle n’était nullement transportée. Elle souriait plutôt, avec indulgence. Ou bien elle adressait à Jerphanion un regard qui semblait signifier : « Il ne faut pas lui en vouloir. Il est comme ça. »

Jerphanion se disait encore : « Et ce type-là est instituteur dans une école de la Ville de Paris ! Peut-être que cet après-midi il a fait une brave leçon de système métrique, et collé vingt lignes à un morveux qui confondait le myriamètre avec le décastère. Quand on dit qu’un métier comme celui-là tue son homme ! C’est consolant. »

CHAPITRE VI – LE MONDE VU PAR EN-DESSOUS

Laulerque parlait maintenant des sociétés secrètes. Il disait qu’il avait beaucoup creusé la question depuis un an, et qu’il était plus que jamais arrivé à cette conclusion qu’elles sont le nerf de l’Histoire. Sous diverses formes, qui empêchent parfois de reconnaître l’identité du principe. L’Église elle-même, tout ouverte qu’elle semble à la foule, est une collection de sociétés secrètes. L’histoire du Moyen Age a été faite par les Ordres religieux et les Ordres chevaleresques. Celle de la Renaissance, par des factions et des sectes, qui avaient des accointances cachées à travers toute l’Europe, et chez les plus agissantes desquelles revivaient la libre pensée antique, le naturalisme païen, le culte grec de la raison et de l’individu ; factions qui dans chaque pays poursuivaient des buts locaux, ou prenaient le masque imposé par les circonstances, mais dont le mot d’ordre commun était de jeter bas la tyrannie politique et spirituelle de l’Église romaine. Comment l’Église s’était-elle défendue ? Par une nouvelle pousse interne de sociétés secrètes (celles qu’elle avait produites jadis ayant perdu toute verdeur, et tout caractère occulte) ; dans cette nouvelle pousse, d’abord les Jésuites. On ne pouvait rien comprendre à l’histoire de l’Europe monarchique jusqu’à la Révolution, sans se mettre au centre de cette formidable toile d’araignée qu’était la Compagnie de Jésus. Quant à la Révolution elle-même, elle ne s’expliquait que par le long travail préparatoire des sociétés secrètes, héritières de l’idéal de la Renaissance, mais dont l’audace de vues n’avait cessé de grandir, et qui depuis un siècle s’étaient assigné délibérément la tâche de faire surgir un monde nouveau en provoquant au moment choisi l’écroulement brusque de l’ancien.

— Rappelez-vous ces consignes que les initiés se récitaient pour entretenir leur zèle : « Écrasons l’infâme », ces bouts de phrase mystérieux qui circulaient d’une extrémité de l’Europe à l’autre, qu’on glissait en abrégé au bas d’une lettre consacrée à d’innocents bavardages littéraires ou mondains, comme des sentinelles s’envoient le mot tout le long du rempart pour s’empêcher de dormir. Vous ne vous êtes jamais demandé comment dans une France non préparée, non minée d’avance, l’explosion du 14 Juillet aurait pu se propager avec cette foudroyante vitesse ? Ni par quel miracle ce même 14 Juillet avait pu à quarante-huit heures d’intervalle provoquer des commencements d’explosion sur on ne sait combien de points de l’Europe ? Ni pourquoi les armées de la Révolution avaient été si bien reçues hors des frontières, jusqu’au jour où elles ont fait la bêtise de vouloir imposer un nouveau produit : le patriotisme tricolore, qui ne figurait nullement dans le pacte ? Et cette sottise, cet abus de confiance n’ont même pas réussi à arrêter tout de suite les effets du pacte. Napoléon en a longuement profité. Il a fait durer l’équivoque. Dans toutes les villes conquises, il trouvait des gens qui s’obstinaient à se dire : « L’œuvre continue. Sous une forme un peu surprenante, mais elle continue. Ce gaillard botté vient nous donner sur place le coup de main décisif. Il agit par délégation. » Et c’est bien vrai qu’au début il avait conscience d’être un délégué, et d’en tirer sa force. Mais il a vite trahi le mandat. Il s’est occupé de ses petites affaires ; de caser sa famille ; d’être admis lui-même dans le faubourg Saint-Germain de l’Europe monarchique, et d’y épouser, avec toutes les orgues et toutes les cloches, une petite dinde hautement titrée.

Ces développements de Laulerque n’étaient pas inconnus à Clanricard, mais ils répondaient trop à ses préoccupations du moment, ils leur fournissaient un aliment trop souhaité pour qu’il ne fût pas bien aise de les réentendre. Il avait aussi la curiosité d’observer comment Jerphanion y réagissait. On a toujours de l’agrément à vérifier sur un nouveau venu le pouvoir d’idées qu’on arrive à ne plus juger soi-même, tant elles vous sont familières. Mais c’est encore Jerphanion qui avait le plaisir le plus frais et le plus franc. Sans doute des objections se levaient à chaque seconde dans sa pensée raisonneuse. Mais il ne trouvait pas urgent de leur donner la parole. Il préférait savourer à l’aise la jouissance particulière que nous procure une vue nouvelle des choses, quand elle réussit à nous pénétrer assez loin, quand elle va chercher une à une les anfractuosités de notre esprit, tel détour oublié de notre mémoire, telle idée desséchée ou endormie. C’est un plaisir qui est de la nature d’une circulation de sève ; il ranime, il vivifie ; il fait régner une sorte de chaleur une et continue entre des régions de notre pensée qui avaient perdu l’habitude de communiquer entre elles, et qui ne peuvent qu’accueillir avec joie un prétexte à reprendre contact, quelle qu’en soit la valeur en définitive. Il sera toujours temps de lâcher le sens critique, et de lui laisser mettre en pièces cette délicieuse unité fragile.

Jerphanion s’abandonna donc sans trop de scrupules — il n’interrompait que pour la forme — au ravissement de découvrir un nouveau visage du monde : un monde mené par les sociétés secrètes, machiné par leurs soins, où les événements sont commandés à grande distance, à l’aide de fils dissimulés, dont les trajets, les croisements, y compris les accrochages et embrouillages, ne sauraient être que d’une complication merveilleuse. L’Histoire, dont on ne connaissait jusque-là que la façade officielle, tristement badigeonnée par l’éloquence de plusieurs générations de professeurs, devient passionnante au point qu’on en rêvera la nuit. L’on se dit qu’on va pouvoir s’y promener aussi longtemps qu’on voudra, une lanterne sourde à la main, comme dans une suite de couloirs dérobés, d’escaliers construits à l’intérieur des murs, de fausses cloisons à déclic, de trappes, de cryptes, de galeries souterraines, de tunnels coudés. Tout y sera surprise, péripétie, tressaillement, enchantement. Et ce qu’un tel romanesque pourrait prendre de puéril se sauve par le sentiment d’une profonde poussée de l’idéal. Ces ténébreuses machinations dont on finirait par sourire, si elles n’étaient destinées, comme dans les feuilletons d’autrefois, qu’à favoriser le mariage d’une sympathique princesse ou le châtiment d’un traître, apparaissent comme la gestation tourmentée du monde moderne, comme la patience séculaire de l’Homme à découvrir l’issue de sa prison.

Mais soudain l’on reprenait conscience d’être dans un café de la place Clichy, vaste, à demi désert, ouvert aux regards des passants nocturnes et aux souffles de la rue ; d’être quatre contemporains quelconques perdus dans le Paris de 1910 ; dans la civilisation uniformément éclairée de l’âge des machines et du suffrage universel. Ce monde privé de dessous, édifié à même le sol, et d’une architecture sans ruse, quelle conjuration souterraine aurait-il pu abriter ? Quel dessein occulte et grandiose ? Avait-il même profondément envie d’un certain avenir ? Les aspirations y étaient à la fois publiques et bornées. L’idéal s’affichait sur les murs avec permission de la police. Qui se serait encore donné la peine de le fomenter dans l’ombre comme un crime ? Les rêveries excitées par Laulerque achevaient de vous faire sentir votre impuissance et votre délaissement. Le « Nous sommes tellement seuls » se mettait à clignoter comme une enseigne lumineuse, à courir en lettres de feu au front des immeubles d’en face.

Une phrase que prononça Jerphanion trahit quelque chose de ces pensées. Clanricard approuva, hochant la tête et arrondissant les yeux. Mathilde réfléchissait qu’à culture égale les hommes savent découvrir des raisons de se tourmenter auxquelles les femmes ne penseraient pas, ou penseraient plus légèrement. Ils ont toujours l’air d’avoir pris en charge le monde entier. Les femmes sont plus modestes. Elles se contentent des soucis qui viennent les frôler de près. Ils sont déjà bien assez nombreux. Et quand ils mettent en question les attachements du cœur, soudain les horizons du monde paraissent bien pâles. D’ailleurs, elle se défendait de juger, ou plutôt elle oscillait entre deux jugements. Tantôt elle trouvait sur ce point les hommes un peu naïfs, tous plus ou moins mégalomanes, et inférieurs aux femmes par le bon sens, qui est aussi un discernement de nos limites. Tantôt elle y voyait un signe de la prédominance de certains éléments nobles dans la nature masculine. L’homme restait l’antique veilleur qui, pendant que la femme et les enfants mènent leur petite vie dans la tente, guette les lointains périls.

Laulerque, lui aussi, commença par approuver. Il goûtait autant qu’un autre le plaisir de penser du mal de son temps. Mais il fit observer que ce qui manquait à l’époque actuelle, ce n’était certes pas d’avoir devant elle une tâche immense et urgente.

— Urgente… si vous voulez… », dit Jerphanion, « immense… oui, je vois bien en quel sens. Mais pas au point, pourtant, où l’était la tâche de ces hommes d’avant 89. Ce qu’ils s’étaient assigné, l’audace, l’étendue de leur plan, c’était tout de même formidable. Jamais conjuration — si conjuration il y a eu — n’a disposé, pour s’en nourrir, d’une vision des buts plus exaltante, plus capable de vous maintenir pendant des années en état de tension, en état de tremblement.

Et Jerphanion, qui pourtant avait bien des fois serré les dents d’enthousiasme à l’idée des grands changements qui restaient à faire dans la Société moderne, trouvait maintenant que c’était assez peu de chose au prix du grand changement de l’autre siècle. Il enviait les hommes de ce temps-là, et moins encore ceux qui avaient assisté au changement, que ceux qui avaient connu la longue ivresse d’y croire et de le préparer.

— Je ne suis pas de votre avis », dit Laulerque. « Évidemment toute comparaison de ce genre est bien difficile. Mais nous aussi, nous avons un ordre ancien à faire éclater. Nous aussi, nous avons un monde à créer ; un monde délivré principalement de deux servitudes, qui sont presque nouvelles ; oui, nées depuis la précédente libération : le militarisme et le capitalisme. Et il y a encore ceci : eux, jadis, ils avaient le temps devant eux, le temps travaillait pour eux. Chaque année augmentait leurs chances, diminuait la force de résistance de l’adversaire. Et l’adversaire n’essayait aucune parade. Il se laissait comme fasciner peu à peu, et il attendait le coup. Il y avait une pente régulière et les événements glissaient. Nous, ce n’est pas ça. Nous avons le temps contre nous. Il fait marcher à notre rencontre une catastrophe assez lourde pour tout broyer, nous et nos plans. Si dans les deux ou trois ans qui viennent, nous ne réussissons pas à empêcher la guerre générale, tout le travail fait jusqu’ici est foutu. Et l’humanité retombe sur les genoux. Avant de pouvoir penser à autre chose, nous avons donc à bloquer un événement énorme. Et pour ça, nous disposons de quoi, tout de suite ? De moyens minuscules, sans aucune proportion avec la masse qu’il s’agit d’arrêter. Il faudrait donc s’en servir avec une justesse et une promptitude incroyables. Vous vous rappelez ces récits où un chasseur voir s’avancer sur lui un ours de deux mètres, et il n’a qu’une balle dans sa carabine. Douze grammes pour mettre par terre cinq cents kilos. S’il attend une seconde de trop, ou s’il vise un poil à côté, il est mort. Vous voyez que c’est assez dramatique comme situation ; que, pour des conjurés, ça pourrait être exaltant ; et que s’il y avait en ce moment une société secrète « digne de ce nom », elle aurait de la besogne.

Là-dessus, une réflexion de Laulerque les amena à parler de la Franc-Maçonnerie. Mais à la surprise de Clanricard, Laulerque déclara d’un ton modéré :

— Après tout, si j’étais à votre place, à l’un et à l’autre, je crois que je pousserais une pointe de ce côté-là.

— Et pourquoi pas toi ?

— Oh !… d’abord, moi, je suis un violent… Et puis j’ai déjà été en flirt avec Rothweil, et je lui ai claqué dans la main. Ça m’ennuierait d’avoir l’air de recommencer… J’ai entendu dire qu’il se manifestait dans la Franc-Maçonnerie de nouvelles tendances ; qu’elle cherchait à se rajeunir. C’est la seule Internationale, avec l’Église, qui soit à même d’agir secrètement. Contre les périls dont nous parlons… Eh bien ! il n’est pas invraisemblable qu’elle puisse faire quelque chose. Peut-être s’en préoccupe-t-elle déjà. Je ne connais pas assez M. Jerphanion pour lui donner un conseil. Mais toi, en tout cas, je te répète ce que te disait Darnould un jour… Qu’est-ce qui te retient d’en avoir le cœur net ? Va trouver Rothweil ou Liguevin ; Rothweil plutôt. On n’a pas le droit de gémir sur son isolement, si l’on ne fait jamais rien pour en sortir.

Il jeta un coup d’œil circulaire sur le café, qui après s’être regarni de consommateurs à l’heure de la sortie des spectacles, se vidait de nouveau. Trois ou quatre filles restaient, aux places les plus visibles. Elles n’espéraient plus rien ; mais elles obéissaient à une règle intérieure. Elles croyaient conjurer le destin en absorbant cette soirée de malchance jusqu’à la lie. Laulerque tira sa montre, fit un petit sifflement comme s’il s’avisait soudain de l’heure tardive, puis déclara d’un ton cavalier :

— Je crois que nous pourrions lever la séance. Ils s’avancèrent jusqu’à la porte. De rares flocons d’une neige très dure et très fine commençaient à voleter dans l’air bourru. Laulerque dit à Clanricard :

— Tu te charges de raccompagner Mathilde Cazalis ? Moi je vais faire quelques pas avec M. Jerphanion. Bonsoir, tous les deux.

Bonne et heureuse année 2019 à toutes et à tous.

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