« Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne. »

En feuilletant mon carnet de citations en ce début d’année 2019, je suis retombé sur cette phrase de Jules Romains :

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

C’est une phrase importante pour moi. C’était jadis une phrase très importante pour moi.

Je l’avais perdue de vue, sans vraiment l’oublier. La relire m’a fait mal, parce que, dans le sens que je lui donne, elle me renvoie à cette idée que je suis un échec, que je suis un gâchis, que je n’ai rien fait de significatif de ma vie, et in fine que je ne suis rien. Idée fausse, mais idée bien ancrée.

What is the most resilient parasite? Bacteria? A virus? An intestinal worm? An idea. Resilient… highly contagious. Once an idea has taken hold of the brain it’s almost impossible to eradicate. An idea that is fully formed – fully understood – that sticks; right in there somewhere.
Quel est le parasite le plus résistant ? Une bactérie ? Un virus ? Un ver intestinal ? Une idée ! Résistante… et très contagieuse. Une fois qu’une idée s’est installée dans l’esprit, il est presque impossible de l’éradiquer. Une idée arrivée à maturité — et à intelligibilité — elle s’enracine là-dedans, quelque part.

D’où vient cette phrase, cette idée de pêcheurs à la ligne ?

Cette phrase, comme d’autres que j’ai retrouvées ces dernières années, c’est ce que j’appelle une racine. Une racine qui a nourri ce que je suis devenu. Une racine qui remonte des profondeurs. J’en ai trouvé d’autres, récemment, souvent dans des registres bien différents, par exemple Raphäel Tisserand et le Mulet. Une racine que j’aimerais bien déraciner, arracher, brûler — mais ce n’est pas si facile, c’est la limite de la métaphore jardinière. Elle est là. Il faut l’attraper. Il faut voir jusqu’où elle s’enfonce.

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

Quel est le sens de cette phrase ?

J’ai eu un doute. Quel était vraiment le sens de cette phrase ? Je ne me rappelais même plus avec certitude quel personnage prononce cette phrase, ni dans quel contexte.

Alors j’ai cherché. Je suis remonté à la source. J’ai relu quelques chapitres. Les années avant la guerre de 1914. Un groupe de jeunes gens, des instituteurs, à Paris. Edmond Clanricard, Mathilde Cazalis, Armand Laulerque, Jean Jerphanion. Ils se rencontrent au début du 7ème tome, « Recherche d’une Eglise ».

J’ai reproduit dans le billet précédent le portrait d’Armand Laulerque, tracé dans ce 7ème tome, lors de sa rencontre avec Jerphanion en janvier 1910. Car c’est Laulerque, qui, dans le 9ème tome, « Montée des Périls », prononce la sentence définitive sur les pêcheurs à la ligne. Mais dès le 7ème tome, il assène :

À moins que vous n’ayez confiance dans l’intervention suprême des socialistes, travaillistes, sociaux-démocrates, et autres pêcheurs à la ligne ?

Ces jeunes gens, ces hommes de bonne volonté, sont conscients de la catastrophe qui vient. Mais ils ne savent pas si elle peut être empêchée, encore moins comment l’empêcher. Laulerque est le plus ardent d’entre eux. Laulerque, l’homme de « la théorie du 17-Brumaire ».

Alors Laulerque s’intéresse aux sociétés secrètes. Laulerque rejoint une société secrète (« L’Organisation »). Il est amené à se rendre pour l’Organisation à Amsterdam. Il ne comprend pas bien les visées de l’Organisation, encore moins le rôle qu’il peut y jouer, ou le rôle qu’on lui fait jouer. Mais il veut jouer un rôle. Il veut être de ceux qui pourront empêcher la catastrophe.

À la fin de l’année 1910, son interlocuteur Mascot lui présente M. Karl. Le chapitre XXII de « Montée des Périls » s’intitule « Un émissaire important ».

Le quelqu’un d’important était assis dans un fauteuil de la pièce douillette, si parfaitement calfeutrée. Il se leva d’un geste assez brusque, et tendit la main à Laulerque, en inclinant la tête et en joignant les talons.

Aucune phrase ne fut prononcée. Il était un peu moins grand que Laulerque, assez chauve, le teint coloré, vêtu de noir, et légèrement bedonnant. Il pouvait avoir une quarantaine d’années. Il avait de beaux yeux bruns, la face large, le nez un peu écrasé, avec quelques poils frisottants sur le bout. Sur la nuque, ses cheveux châtains, au lieu de finir en mourant, formaient une onde discrète, et donnaient ainsi à l’ensemble du visage, même à l’ensemble de la personne, malgré l’extrême correction de la mise, une nuance qui rappelait le type « artiste de l’Europe Centrale ». La moustache était châtain clair, très plate et maigrement fournie. Elle se remarquait peu.

Laulerque trouva l’homme plutôt sympathique ; mais il réfléchit en même temps que cette physionomie, cet extérieur ne lui permettaient guère de passer inaperçu. On le voyait mal déroutant les polices de l’Europe.

— Quand vous êtes arrivé », déclara Mascot de sa voix calme, « nous étions en train de parler de la situation. Monsieur me disait que là-bas on la juge grave. Les gens, ici, et même ailleurs, croient actuellement à une détente. Mais c’est un répit trompeur, et tout à fait passager.

L’inconnu tourna ses yeux bruns vers Mascot, et secoua plusieurs fois la tête en signe d’approbation.

— Il paraît », continua Mascot, « que l’année qui vient sera décisive… » Il reprit en souriant : « spécialement décisive, car toutes celles que nous vivons depuis quelque temps le sont plus ou moins. Bref, dans certains milieux particulièrement bien informés, on prévoit la guerre pour l’été.

Laulerque, préparé qu’il croyait être aux pires annonces, reçut un choc. Il dit, comme s’il hésitait à comprendre :

— L’été 1911 ?

— Oui.

L’inconnu appuyait le oui » de Mascot d’un hochement de tête.

— Et ce ne serait pas seulement », fit Laulerque, « une de ces alertes comme nous en, avons presque chaque année ?

— Non.

— Moi qui croyais que l’espèce de rapprochement entre la Russie et l’Allemagne, oui, l’entrevue de Postdam, c’était de meilleur augure…

— Il ne semble pas. Ou il ne semble plus.

Cette fois l’inconnu souligna la réponse de Mascot par un petit remuement horizontal de la tête, et un va-et-vient de l’index levé. On eût dit que Mascot et lui s’étaient réparti les deux instruments du langage, l’un se réservant les mots, l’autre les gestes. Peut-être l’inconnu ne parlait-il pas le français. Il semblait en tout cas fort bien le comprendre.

— Et qu’est-ce qui déclencherait la guerre ? Quel en serait le prétexte ?

— Oh ! les prétextes ne manquent pas. Les dispositions d’esprit comptent plus que les prétextes.

Laulerque pensa : « J’ai devant moi, à ce qu’il paraît, un membre important de l’Organisation. C’est bien le moment d’essayer de me faire une opinion de ce qu’ils veulent, de ce dont ils se sentent capables — et aussi de leur laisser entendre que ce n’est pas en portant quelques vagues plis en Hollande que j’ai l’impression de participer à une action héroïque. »

Il dit :

— Mais alors, va-t-on faire quelque chose ? Car enfin, il serait temps. Voilà des années que nous sentons venir ça. Et personne n’a encore rien fait. Du moins ça ne s’aperçoit pas.

Mascot et l’inconnu échangèrent un regard, un sourire. Chez l’inconnu se montrait une indulgence amusée. Sans doute reconnaissait-il dans l’interpellation du jeune Français une vivacité bien démocratique, et qui se pliait mal aux habitudes de discipline de la secte. Il ouvrit la bouche. Sa voix était haut placée, presque fluette. L’accent étranger ne s’y marquait qu’à une certaine attaque de la phrase ; ainsi qu’à un sifflement un peu laborieux des « f » ; à un raclement de « r ».

— Mais on a fait quelque chose ! On ne cesse pas de faire quelque chose.

— Oui », appuya Mascot, il y a une action quotidienne, dont les procédés sont forcément mitigés, et dont on apprécie mal les résultats, parce qu’ils sont négatifs, parce qu’ils se bornent à empêcher, à retarder. Qui vous dit que nous n’ayons pas été déjà pour une part dans l’essai de rapprochement auquel vous faisiez allusion ?

— Mais vous avouez que nous voilà tout de même à la veille d’une catastrophe », fit Laulerque. « Alors, en définitive, qu’y a-t-il de changé ? Peut-on parler d’un résultat quelconque ?

— La catastrophe aurait pu avoir lieu déjà », dit Mascot.

Laulerque ne répondit que par une petite moue. Il songeait : « Nous appelons ça reculer pour mieux sauter… Et puis, s’ils inscrivent à leur actif tous les malheurs qui auraient pu nous tomber sur la tête… évidemment ! … Encore des pêcheurs à la ligne. »

Après l’entretien, Laulerque se retrouve seul avec Mascot.

Mascot rentra dans la pièce ; il souriait :

— Comment l’avez-vous trouvé ? » dit-il. « Sympathique, n’est-ce pas ? C’est un homme d’une grande générosité. Et quel beau regard il a !

Il continua avec des pauses :

— Vous lui plaisez beaucoup… Je tenais à ce qu’il fit votre connaissance, bien que ce ne soit pas selon nos règles ordinaires… Voilà : figurez-vous qu’il vient de songer à vous pour quelque chose où il a besoin d’un homme particulièrement sûr… Je vous avais parlé d’un petit voyage de nouveau en Hollande… Alors on enverra quelqu’un d’autre… Cela vous ennuie ? Vous avez pris goût à la Hollande ?

— Mon Dieu… Pas tellement… Mais cette fois-ci, ça m’arrangeait.

— Vous ne regretterez sûrement pas… Donc, il vous prie de l’accompagner… ailleurs. À la même époque. Vous ferez ensemble un voyage… dans le midi de la France ; dans la région qui touche à la Côte d’Azur même, si j’ai bien compris. En plein hiver, comme ça, on ne peut guère rêver de vacances plus agréables… Il ne m’a pas révélé l’objet exact de ce déplacement… » Mascot se remit à sourire : « Vous voyez qu’on vous fait encore plus confiance qu’à moi-même… Il m’a seulement demandé si vous seriez capable de le guider dans le pays, à partir d’une gare où vous descendrez, jusqu’à un point situé dans la campagne avoisinante. Je lui ai dit qu’avec une carte et des indications précises, sûrement… Il m’a encore demandé si vous vous connaissiez tant soit peu en fait de maisons…

— … de maisons ?

— Oui, de maisons de campagne… si, le cas échéant, vous pourriez l’aider utilement à en visiter une, à se débrouiller dans les dispositions qu’elles présentent… je ne sais pas, peut-être à juger de leurs commodités et incommodités… il ne m’a pas dit ce qu’il voulait en faire. Il s’agit peut-être tout simplement d’organiser un séjour, mais pour une personne qui sans doute ne désirerait pas attirer l’attention, ni l’éveiller d’avance par la façon dont serait effectuée une première visite… Je vous répète que ce sont de pures hypothèses de ma part…

— Je n’ai aucune compétence spéciale en fait de maisons de campagne, surtout dans le Midi. Mais je suppose que ça n’a rien de mystérieux.

— N’est-ce pas ? … Je crois que son principal souci est d’éviter les contacts trop directs avec les gens, s’il a besoin de renseignements, sur la route, ou ailleurs ; à cause, malgré tout, de son accent, de ses allures un peu étrangères… Il s’exagère peut-être les choses. En tout cas, vous lui rendrez service.

Quelques jours plus tard, M. Karl et Laulerque partent pour le Var. Le chapitre XXIII s’intitule « La maison dans les Maures ».

Les deux hommes avaient échangé bien des propos, la veille, assis l’un en face de l’autre, pendant la douzaine d’heures qu’avait duré le trajet ; et le matin encore, entre Marseille et Toulon. Mais les façons de M. Karl, ses sautes d’idées, ses échappées vers des régions transcendantes ou obscures, son goût pour les formules elliptiques, même ses bizarreries d’élocution, si elles rendaient sa conversation très excitante, parfois très intrigante, vous empêchaient le plus souvent d’en tirer des indications positives.

Laulerque en était ainsi réduit à quelques hypothèses, dont plusieurs ne reposaient que sur des impressions fragiles. (…)

À quoi rimait au juste cette petite expédition dans le Sud-Est ? M. Karl paraissait à la fois très soucieux de la mener à bien, et un peu sceptique quant à l’intérêt qu’elle présentait réellement. Il était l’homme qui s’acquitte avec zèle d’une commission, mais qui n’est pas fâché de laisser entendre que ce qu’il en fait, c’est pour obliger un ami. Quel lien la chose pouvait-elle offrir avec les buts de l’Organisation ? Laulerque ne l’entrevoyait pas.

D’ailleurs, jusqu’ici, M. Karl avait très peu parlé de problèmes ou d’événements politiquement. A peine quelques boutades, dont le son immédiat était assez étrange aux oreilles de Laulerque. Il avait dit par exemple : « L’humanité chrétienne a perdu son équilibre depuis le Moyen-Âge. » (…)

Leur journée de Toulon fut, comme ils l’avaient souhaité, une journée de touristes innocents. Ils s’attardèrent au restaurant et au café. Ils regardèrent cirer des chaussures, vendre des oiseaux en cage, attacher un pompon fantaisie au béret d’un marin. Ils parcoururent toutes sortes de rues, même celles du quartier réservé qu’ils découvrirent par hasard, et dont le décor à la nuit tombante leur plut beaucoup. Ils faillirent acheter des cartes postales. Ils se rattrapèrent en achetant des provisions pour le lendemain : du saucisson, quatre petits pains, un fromage en boîte, six œufs qu’ils enveloppèrent dans des morceaux de papier journal, un litre de vin qu’ils mirent dans un bidon d’aluminium. M. Karl voulut aussi faire emplette d’un rat-de-cave » sous prétexte qu’il aurait peut-être en effet des caves à visiter. Quand il tint dans la main le tortillon que lui offrait le marchand, il le trouva bien petit, et en acheta deux. Ils se procurèrent aussi deux cartes d’état-major et une du ministère de l’Intérieur, pour la région qui les intéressait.

Leurs seuls propos un peu remarquables se placèrent après le dîner, pendant qu’ils prenaient le café à la même terrasse du quai de Cronstadt qui les avait accueillis le matin.

À ce moment, M. Karl se trouvait tourné de profil par rapport à Laulerque. Le menton bien dessiné, la bouche très vivante, le nez un peu évasé, le front haut. Tout cela sur un fond de nuit que les lumières rendaient léger.

— Le danger des organisations ouvertes et libres », déclara-t-il en substance, c’est que, chacun venant y discourir comme il lui plaît, la discussion renaît sans cesse, et l’on ne passe jamais aux actes. Le danger des organisations secrètes et autoritaires, c’est que, tout le monde se taisant, chacun risque de penser dans une direction, sans s’apercevoir que les autres pensent dans une autre direction. Et le jour où l’on passe aux actes, il se trouve que certains ont préparé autre chose que ce qu’ils voulaient.

Le lendemain, les deux hommes reprennent le train de Toulon en direction de l’Est, à la recherche de la maison isolée qui est le but de leur voyage, au milieu de nulle part — car les contrées entre Le Lavandou et Saint-Tropez, au début du XXème siècle, c’était nulle part. Ça a un peu changé.

— Je suis en train d’essayer de reconnaître l’endroit que nous devons atteindre. J’ai ceci dans mes notes, qu’il faut en partant de la station de La Croix prendre un chemin qui va un peu à l’ouest de Cavalière, c’est-à-dire directement vers le sud ; mais qu’au bout d’un certain temps, une vingtaine de minutes, il faut le quitter pour prendre à gauche un chemin plus petit qui va directement vers l’est…

Il fouilla dans son gousset :

— … J’ai une boussole, mais… », il rit en secouant son torse, « je ne pense pas que je saurai m’en servir… » Il paraît d’ailleurs qu’après avoir fait deux cents mètres sur ce chemin, on aperçoit un village tout petit, qui s’appelle Les Dourets, et qui est marqué ici sur la carte, vous voyez. Il faut monter jusqu’à ce village, et là prendre un chemin qui s’enfonce tout droit dans les bois. On rencontre deux autres sentiers. Mais il faut les laisser à gauche, et toujours marcher vers l’est. On arrive à une éclaircie, qui est en forme de petit ravin. Là, il y a une maison, et nous devons trouver un homme. Nous lui remettrons une lettre, et il nous donnera les clefs. (…)

Et c’est pendant cette recherche que Laulerque prononce la formule fatidique.

L’étranger consulta de nouveau la carte :

— Oui, oui », murmura-t-il, « le chemin de fer coupe la presqu’île. II cesse de suivre la mer. Oui, oui.

D’une station à l’autre, Laulerque se tâtait : « Est-ce le moment ? … »

Après Cavalière, il fit un certain nombre de grimaces qui lui donnèrent du ton, puis se décida :

— J’ai beaucoup réfléchi cette nuit, ce matin, à des choses que vous avez dites… Par exemple, l’autre jour, à Paris, oui, sur les menaces de guerre pour 1911. Vous comprenez, c’est très capital pour moi ; ça domine tout. J’autorise n’importe qui dans le monde à déclarer en conversation : « Nous allons avoir la guerre » et à ne pas bouger. Ça fait partie de la crétinerie universelle. N’importe qui sauf vous ! sauf nous, si vous préférez. Mais depuis vous avez dit d’autres choses qui m’inquiètent un peu. Bref, sans vous demander des confidences que vous refuseriez sans doute de me faire, j’ai besoin de savoir si nous allons tenter quelque chose d’héroïque, oui, tout tenter, pour empêcher ça… Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

— Plaît-il ?

— C’est une expression à moi… je veux dire dans une petite bande de gens qui se payent de mots comme les autres, de grades et de rites, de menus jeux de société… qui s’offrent de petites distractions… Tenez, cette maison où nous allons, du côté de La Croix… j’admets que vous ne croyiez pas devoir tout m’expliquer. Mais faites-moi sentir que ça sert à quelque chose, que je sers à quelque chose en vous accompagnant ; et à quelque chose de précis ; à empêcher, si peu que ce soit, la guerre que vous annoncez pour l’été prochain.

Laulerque avait dit cela d’un ton presque pathétique.

Laulerque acceptera de servir de prête-nom pour l’acquisition de cette maison apparemment sans intérêt, très isolée, mais accessible discrètement par la mer. Il ne saura jamais quel était le dessein véritable de l’Organisation concernant cette maison. Il supposera qu’elle aurait pu servir à cacher une personnalité suite à un enlèvement. Il ne se passera rien dans cette maison.

La suite du destin de Laulerque est plutôt terne : réformé en 1914 pour cause de tuberculose ; soigné en Suisse, retrouvera M. Karl en Autriche, sans résultat ; fréquentera à Zürich toutes sortes de gens dont un certain Lénine ; deviendra directeur d’un sanatorium en Suisse ; guérira de la tuberculose ; finira en homme prospère en Suisse ; etc.

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

Pourquoi ai-je retenu cette phrase, que j’ai lue il y a une trentaine d’années ? Pourquoi l’ai-je traînée, plus ou moins inconsciemment, pendant tout ce temps ?

Dans un discours prononcé le 6 juin 1966 en Afrique du Sud, deux ans avant son assassinat à Los Angeles le soir de sa victoire à l’élection primaire de Californie, Robert F. Kennedy a dit :

Few will have the greatness to bend history itself; but each of us can work to change a small portion of events, and in the total of all those acts will be written the history of this generation.
Rares sont ceux qui auront la grandeur de faire plier l’Histoire elle-même ; mais chacun d’entre nous peut œuvrer à changer une petite portion des événements, et c’est dans l’addition de toutes ces actions que sera écrite l’histoire de cette génération.

J’ai des dizaines de grandes phrases comme cela, dans mon carnet. Je connais mes classiques. À quoi bon ?

Il me reste une trentaine d’années d' »espérance de vie ». J’adore cette expression « espérance de vie » — plus précisément, espérance de vie en bonne santé. Magie du vocabulaire probabiliste. Vieillir, c’est ne plus avoir le temps. Il faut se dire que la vie n’est pas finie.

Qu’ai-je fait pour changer le monde, pour agir sur le monde, pour améliorer le monde ?

Qu’ai-je fait pour influencer positivement l’évolution du monde ?

Je n’ai rien fait !

Je n’ai même pas essayé, ou alors presque rien, rien de sérieux, rien de significatif, bref, je n’ai rien essayé, je n’ai rien fait, je ne suis rien. Au mieux j’ai été un spectateur, ou un téléspectateur, ou un spectateur 2.0.

« Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne. », ça veut dire : « Je ne me pardonnerais pas d’avoir rejoint un groupe voué à ne rien faire. » Et, plus largement : « Je ne me pardonnerais pas d’avoir rien fait. » Et, in fine : « Je ne me pardonnerais pas d’être rien. »

Ne pas se pardonner ?

Et pourquoi pas ?

Il faut se pardonner. Il faut savoir pardonner à autrui ; et il faut savoir se pardonner à soi-même. Se pardonner de n’être qu’un pêcheur à la ligne parmi d’autres pêcheurs à la ligne. Se pardonner de n’être qu’un rien ou un presque rien parmi des milliers et des millions d’autres riens ou presque-riens. Se pardonner. C’est pas grave. C’est pas moche. C’est juste comme ça.

Se pardonner de s’être trompé. Se pardonner de s’être laissé tromper. Se pardonner de s’être laisser croire qu’il y aurait de grandes personnes dans une Grande École, ou ce genre de choses. Se pardonner de s’être laissé bouffer. Se pardonner un destin inexistant, un diplôme médiocre, une carrière médiocre, des responsabilités dérisoires, un engagement politique inabouti, une famille épuisante, et toutes ces sortes de choses. J’ai fait de mon mieux. J’ai donné tout ce que j’ai pu donner. J’ai essayé. J’ai essayé. Ça n’a rien donné, ou alors pas grand’chose. C’est peut-être déjà pas si mal. Au fond, je n’en sais rien.

Se pardonner d’être moi, juste moi.

Dans mon carnet est apparue récemment une phrase de John Steinbeck, dans ‘East of Eden’, ça date de 1952 :

And now that you don’t have to be perfect, you can be good.
Et maintenant que tu n’as plus à être parfait, tu peux être bon.

Peut-être que c’est ça, la clef. Se pardonner. Laisser aller. Live and let live. C’est ce que je fais déjà, en fait, évidemment. Faute de mieux, évidemment, faute de mieux.

Ce soir-là, j’étais seulement fier d’avoir construit une belle histoire. J’étais un esthète, utilisant la chair et le sang du monde pour en faire de la Beauté. Belbo était désormais un adepte. Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

J’aime les hommes qui sont ce qu’ils peuvent
Assis sur le bord des fleuves
Ils regardent s’en aller dans la mer
Les bouts de bois, les vieilles affaires
La beauté d’Ava Gardner

Bonne nuit.

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2 commentaires pour « Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne. »

  1. Laurent SOISSONS dit :

    « s’être laisser croire qu’il y aurait de grandes personnes dans une Grande Ecole »
    J’adore

  2. Ça me touche beaucoup ce texte..

    Courage a toi !

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