IMC 30

J’ai toujours détesté mon corps.

J’ai détesté mon corps alors que je n’avais peut-être aucune raison de le détester. J’étais jeune, et probablement juste ordinaire, avec rien de bien grave, encore moins rien de haïssable.

J’ai encore plus détesté mon corps au fil des années, avec l’âge et les fardeaux qui s’accumulaient. J’essayais de me dire que ce n’était pas grave, que c’était normal, que c’était fatal, que c’était l’âge, les soucis, la mélancolie, la fatalité et tutti quanti. J’essayais de me dire que la vie est ainsi faite, on se fait bouffer par la vie, on bouffe trop, on se laisse faire du mal, on se fait du mal à soi-même, c’est ainsi, tant que c’est dans la tête, ça ne se voit pas, c’est aussi dans le corps, décidément je le hais ce corps.

Et puis un jour est arrivé où j’ai essayé de réagir.

Je voudrais bien écrire que « j’ai décidé » de réagir, mais ça serait exagéré. « J’ai essayé ». Sans y croire. Sans en parler à personne. Sauf à mon médecin traitant, à qui j’ai demandé de m’indiquer un nutritionniste. Sans y croire. Quand j’ai rencontré le nutritionniste (à moins que ça ne soit un diététicien, je ne sais jamais quel est le bon mot), je ne lui ai pas parlé d’objectifs, de décision ou de volonté, je lui ai juste demandé des conseils. Je n’ai rien décidé du tout. J’ai essayé.

J’ai essayé. C’était peut-être devenu une question de dignité.

J’ai essayé, et j’ai réussi. Je voudrais bien trouver une autre formule que « j’ai réussi », mais c’est pourtant bien ça. J’ai réussi. J’ai eu de la chance, certainement, mais pas que.

J’ai changé mon rapport à mon corps.

L’objet de ce billet est de parler de ce que j’ai fait à mon corps, et qui explique entre autres le ralentissement au moins temporaire de ce blog. C’est une histoire de plusieurs trimestres.

Les mesures

La première chose que le nutritionniste m’a demandé de faire, c’est de me peser, tous les matins, au moins trois jours de suite, pour avoir une valeur moyenne.

Je l’ai fait. Le résultat était accablant. J’avais vécu des années, peut-être des décennies, dans une sorte de déni. Je n’ai aucune idée précise de ce qu’était mon poids il y a cinq, dix ou quinze ans. Je m’étais habitué à dire et à penser que j’étais « juste en surpoids », ou des formules obélixiennes. Obèse ? Tout de suite les grands mots ! Peut-être. Mais c’était pas important. Je voulais pas savoir.

Les faits sont têtus, comme disait l’autre. Les chiffres sont têtus, c’est plus moderne. Les mots sont cruels : obésité sévère.

Bref, j’ai continué à me peser.

Tous les matins, parmi les premières choses que je fais, je me pèse.

Le poids, c’est facile à mesurer, il suffit d’une balance.

Tous les matins, je me pèse et je note le résultat, afin de pouvoir calculer des moyennes un peu significatives — hebdomadaires, mensuelles, etc. Ça, c’est mon idée, pas celle du nutritionniste. C’est ce qu’il me reste d’esprit scientifique. Si je ne me pesais que deux ou trois fois par semaine, ce serait moins significatif. Quels jours choisir, ou quelle fréquence ? Pourquoi tel jour plutôt que tel autre ? Et puis il y a le risque d’oublier, de laisser un intervalle plus long… Alors j’ai simplifié : tous les jours. Tous les matins. Au réveil.

Tous les matins, je me pèse et j’encaisse le résultat, en essayant de me dire que ce n’est qu’un instantané, que ce n’est pas significatif en soi. Le risque, c’est de se laisser déprimer par un instantané ponctuel décevant. Le risque, c’est aussi de se laisser emporter d’allégresse par un instantané ponctuel encourageant. Ne pas croire que la pesée du matin reflétera forcément immédiatement les écarts ou les efforts de la veille. Ne pas oublier la marge d’erreur. Ne pas oublier les aléas. C’est juste une étape. C’est juste une mesure. La quantophrénie est une vraie pathologie.

Ne pas non plus se laisser abattre lors d’un changement de balance. La nouvelle balance affiche environ 3 kilogrammes de plus que l’ancienne ? Bah, c’est juste quelques semaines de perdues. Ce n’est pas grave. Ce qui compte c’est de continuer. Ça suggère que le point de départ était juste un peu plus énorme. Ce n’est pas grave. Ce qui compte c’est la suite. Il n’est pas trop tard.

L’IMC, c’est facile à calculer, il suffit de connaître son poids et sa taille. C’est juste un indicateur. Wikipedia indique :

L’indice de masse corporelle (IMC) est une grandeur qui permet d’estimer la corpulence d’une personne.

C’est facile à calculer : le poids (en kilogrammes) divisé par le carré de la taille (en mètres). C’est facile à expliquer. Plus exactement : c’est facile à raconter, c’est une bonne histoire, c’est un bon « narratif » comme on dit maintenant.

C’est aussi facile aussi à sur-interpréter. La quantophrénie n’est jamais loin. Tenons-nous en aux seuils fournis par l’OMS :

Entre 18,5 et 25 : poids idéal
Entre 25 à 30 : surpoids
Entre 30 à 35 : obésité modérée
Entre 35 à 40 : obésité sévère

Le surpoids, ça peut être vu qu’une histoire de stock et de flux. Le surpoids, c’est en grande partie le corps qui stocke des réserves. Pour diminuer les réserves, il faut diminuer les entrées et augmenter les sorties — ou, comme on dit maintenant, réduire les inputs et maximiser les outputs.

On peut aussi probablement mesurer les entrées et les sorties : compter les calories absorbées à chaque repas, compter les calories dépensées à chaque effort. Je n’ai pas voulu en arriver là.

Les entrées

Diminuer les entrées, c’est d’abord arrêter de grignoter.

Ne plus rien manger en dehors des repas. Ne plus céder à la tentation des viennoiseries qui traînent trop souvent dans les bureaux. Fuir les pots, se méfier des apéritifs, se méfier des sucreries.

Diminuer les entrées, c’est aussi prendre conscience de l’ampleur de certaines entrées. Les « apports caloriques », notamment. Lire les étiquettes. Prendre conscience de certains ordres de grandeur, notamment les kilocalories pour cent grammes de certains aliments. Se mettre quelques points de repère dans la tête. Sans abuser des chiffres, la quantophrénie n’est jamais loin.

Surveiller ce qu’on avale amène, entre autres, à réaliser toutes les abominations dont sont capables les industries agro-alimentaires. Un exemple parmi d’autres : les croûtons en sachets pour la soupe. Tellement pratique, et puis ça motive les gosses pour manger de la soupe. Vu de loin, on se dit que c’est une sorte de pain grillé. Vu de près, on se frotte les yeux :

  • 100 grammes de pain de mie industriel : 3,6 grammes de matières grasses, 250 kilo-calories
  • 100 grammes de croûtons industriels : 33,6 grammes de matières grasses, 572 kilo-calories

Cherchez l’erreur. Croûtons, pain grillé ? Le dernier sachet a fini au compost.

Ne plus ingurgiter n’importe quoi. C’est pas facile. C’est parfois franchement dur. Les tentations sont partout. Les fins de journée, les débuts de soirée, sont particulièrement périlleuses. Des petits compensations faciles. Des petits plaisirs faciles. Faute de mieux. Surtout quand ça va pas dans la tête. Surtout quand la journée a été moche. C’est tellement tentant. Mais il faut pas. Il faut apprendre à résister. Il faut faire attention.

Faire attention. En dehors des repas. À chaque repas. Tous les jours. Tout le temps.

There is no silver bullet. Il n’y a pas de balle magique. Il n’y a pas de miracle.

Les sorties

Augmenter les sorties, ça nécessite de prendre du temps.

Trouver des occasions de marcher un peu. Puis prendre l’habitude d’aller marcher. Tous les jours. Au moins une heure. Parfois plus. Mais tous les jours. Trouver le temps, la motivation, l’énergie, l’impulsion pour s’arracher à la routine une heure tous les soirs. J’ai eu de la chance. Une fée m’a aidé. Une fée a semé l’idée, ou au moins l’a réveillée. Qu’y a-t-il de plus résilient qu’une idée ?

Marcher seul. Marcher dans la belle lumière de l’été. Marcher à la tombée de la nuit. Marcher seul dans la nuit. Marcher. Tous les jours.

Et quand la saison moche arrive, pédaler. Eh oui, sur un machin qu’on appelle généralement « vélo d’appartement ». Tous les jours. Une heure tous les jours, sauf exception. Parfois plus le week-end. Mais tous les jours.

Un vélo d’appartement est équipé d’un bidule électronique qui mesure, qui donne des chiffres. Il peut même, via du Bluetooth et un engin du diable, propulser ces chiffres sur son nuage — inutile de préciser que j’ai soigneusement éviter d’activer cette abomination-là.

Les chiffres du vélo valent ce qu’ils valent mais ils sont là, affichés, en permanence. Des kilomètres. Des centaines et des milliers de kilojoules. Des chiffres qui se retiennent. Qui augmentent semaine après semaine. Qui pourraient devenir obsessionnels. La quantophrénie n’est jamais loin. N’empêche que, dimanche dernier, j’ai brûlé sur mon vélo plus de la moitié de l’ « apport de référence pour un adulte-type », imprimé sur des milliards d’étiquettes de produits alimentaires. Est-ce que je peux être fier de moi ? Peut-être.

Tous les jours, il faut continuer. Tous les jours, il faut le faire. Refuser les mauvaises excuses. « Je me bouge déjà assez dans mes trajets maison – travail. » « Je suis fatigué. » « J’ai pas le temps. » « J’ai pas envie. » « Ça sert à rien. » « C’est ridicule. » Non, non, et non. Tous les jours il faut se forcer. Tous les jours il faut avancer. Jour après jour. Calorie après calorie. Gramme après gramme.

Et in fine, se surprendre à y prendre goût. Prendre goût aux heures passées seul à marcher et à pédaler, seul avec des podcasts ou des séries, seul à dépenser mon énergie, seul à faire marcher mon corps, seul avec mon corps.

J’écris moins : je marche, ou je pédale. C’est une étape.

Mon corps

Les premières semaines, on ne voit rien. Personne ne voit rien. Et je n’ai rien dit à personne.

Et puis au fil des mois, je ressens des choses que je n’avais jamais senties, je découvre des situations que je n’avais jamais connues. Elles peuvent surement sembler ridicules : peu importe, ceci n’est qu’un blog, je peux lui confier ce que je veux.

Je réalise que mon pantalon ne tient plus sans ceinture. Puis, quelques semaines plus tard, que ma ceinture est trop petite. Je change de ceinture. Et quelques mois plus tard, je dois encore changer encore de ceinture.

Je découvre que mes vêtements ne me serrent plus. Je découvre qu’il est agréable de flotter dans ses vêtements. Je vais dans un magasin de vêtements sans craindre de ne pas trouver ma taille, sans peur d’y découvrir que ma taille a augmenté.

Je découvre que mes cuisses se frottent moins. Je découvre que je peux croiser les jambes en étant assis.

Je réalise que le sac sur mon dos, qui me semblait si lourd jadis quand rempli de papier et d’électronique, pèse bien moins que ce que j’ai perdu en quelques mois. Je réalise que j’ai moins à porter, tout simplement. Je suis toujours moi, juste débarrassé de fardeaux inutiles.

Je sens des os que je n’avais pas sentis depuis une éternité.

J’observe des arrondis en creux, là où je ne me souviens que d’arrondis en pleins.

J’ai un menton.

Je réalise que je n’ai plus peur des rues en pente. Je n’ai plus peur de me retrouver essoufflé dans les escaliers. Je n’ai plus peur d’être à la traîne dans un groupe de piétons pressés.

Je me sens plus léger.

Je me sens mieux.

J’ai moins honte de mon corps.

Je me suis prouvé que j’ai une certaine prise sur mon corps.

C’est mon corps.

C’est moi.

Moi

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible
Des pistes cendrées
Jusqu’à la corde
Et les ronces de piquer
Ce coin d’azur
Si bleu soit-il

Mon goût des chiffres ronds me perdra. Le goût des « seuils psychologiques » et autres « records symboliques » me perdra.

Il y a quelques semaines, j’ai passé le cap IMC 30.

J’en étais tout près, juste avant de devoir changer de balance. J’en étais tout près, juste avant de stagner pour cause de fêtes de fin d’année. Fluctuat nec mergitur. Tous les jours. Tous les jours, faire attention. Tous les jours, pédaler. Tous les jours. Et puis, en ce début d’année 2019, j’ai passé le cap.

J’ai passé le cap IMC 30. J’étais « obèse » ; je ne suis plus « obèse ». Je ne suis plus qu’en « surpoids ». Je suis revenu à ma corpulence d’il y a dix, quinze ou vingt ans, je ne sais pas, et ça n’est pas très important. 

Je ne pensais pas que c’était possible.

Je ne veux pas revenir en arrière. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, je ne veux pas revenir aux causes antérieures.

Je veux continuer à changer les causes.

Je n’ai pas su arracher les racines et les gouffres dans ma tête. Peut-être que ça viendra. Je n’en sais rien. Peut-être qu’il est juste plus facile d’éliminer des kilos que des névroses. Ou bien peut-être n’est-ce qu’un préambule, nécessaire mais pas suffisant. Je verrai bien. There is no silver bullet.

Je ne veux pas revenir en arrière.

Je ne veux plus détester mon corps.

Je ne veux plus me haïr.

Je veux juste être moi.

Je veux juste être bien.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour IMC 30

  1. Laurence dit :

    Yeaeeeeaaaaaahhhhhhh !!!!!!

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