Plus que des miettes

Billet écrit en temps contraint

Le mot « miette » n’est pas nouveau sur ce blog. En général au pluriel : « miettes » — le pluriel donne l’illusion de la quantité.

Le mot-clef « miettes » renvoie une dizaine de billets, le premier datant d’il y a exactement six ans, 31 mars 2013 : Le temps en miettes pour empêcher de penser.

Cela fait des années, donc, que je le constate, que je le maudis : je n’ai plus que des miettes.

Je n’ai que des miettes de temps libre. Je n’ai que des miettes de temps à moi. Il y a toujours quelque chose qui passe avant — d’autres priorités, toutes sortes d’interruptions, de devoirs, de contraintes, d’alertes ou d’urgences. Il ne reste que des miettes pour respirer, pour penser, pour souffler, pour réfléchir, pour lire, pour écrire. Je n’ai plus que des miettes. Ce n’est pas rien ; c’est presque rien.

Alors je fais ce que je peux. J’essaie de faire quelque chose avec les miettes, j’essaie de profiter des miettes, pour faire ou respirer, mais les miettes ne sont que des miettes. Des « particules élémentaires » , en un sens. Un autre mot que j’utilise parfois est « interstices » . Se faufiler au travers des interstices. Se faire une petite place dans les interstices.

Faute de mieux. On n’en meurt pas. Mais des miettes et des interstices, on ne fait pas grand’chose. On développe l’art d’utiliser les miettes de temps, comme il existe un art d’accommoder les restes. On en fait des tweets par exemple. Mais ça ne va pas bien loin.

Au contraire, plus les années passent, et plus j’ai le sentiment que ce n’est pas juste une dérive, que ce n’est pas une situation juste temporaire. Le sentiment que le temps ne reviendra pas. Qu’il n’y aura plus jamais rien d’autre que des miettes de temps. Que je m’habitue à un état de fait auquel je n’aurais jamais dû m’habituer.

Et le sentiment devient une peur. La peur que je suis en train de perdre des capacités que j’avais : concentration, attention, détachement. Je suis devenu déconcentré, distrait, détaché. Je ne sais plus me concentrer, je ne sais plus faire attention, je ne sais plus m’attacher.

Je ne sais plus, ou bientôt je ne saurai plus. J’ai peur que bientôt je ne saurai plus.

Je ne saurai plus écrire, à part des tweets.

Je ne saurai plus lire, à part des brèves.

Je ne saurai plus penser, à part répéter.

Je ne saurai plus contempler ou construire, me perdre et me retrouver, avancer ou reculer.

Dans mon carnet, il y a depuis longtemps ces quelques phrases de Gilles Deleuze, qui datent de 1990, dont je me mesure un peu plus chaque année la portée :

Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit.

Il est en général vain d’idéaliser le passé, mais c’est une manière de dire que le temps reviendra peut-être.

Je me rappelle avoir eu du temps et m’être ennuyé.

Je me rappelle avoir eu du temps et ne pas savoir quoi en faire.

Je me rappelle avoir passé des heures à juste réfléchir, penser, laisser traîner mes pensées, assembler et ré-assembler des idées, des images, des mots, des concepts, des cartes de géographie, des dates…

Je me rappelle avoir passé des heures et des jours à lire, sans rien faire d’autre. Je me rappelle d’heures entières passées à me perdre dans des cartes et dans des livres. Je me rappelle de soirées entières passées à lire et parcourir des univers, par exemple celui d' »Hypérion » en 1995-96, ou celui du « Seigneur des Anneaux » en 1988-89. Je me rappelle de nuits entières passées à construire des univers dans « SimCity » ou « Civilization ».

Je me rappelle avoir lu « Les Particules Élémentaires » en une journée, presque d’une traite, en janvier 1999. Je me rappelle avoir regardé des films, dans un cinéma ou juste devant un écran de télévision, concentré, absorbé, alerte — sans être interrompu par un tiers, sans ressentir non plus le besoin de gratter mon engin du diable, mon précieux, dans ma poche…

Pourquoi est-ce que ce n’est plus possible ?

Pourquoi est-ce que ça me semble désormais juste hors de portée ?

Pourquoi est-ce que j’ai même peur que ça ne revienne jamais ?

Est-ce juste circonstanciel — les enfants, la famille, le stress, l’âge ?

Est-ce juste un énième symptôme de la « mid-life crisis », déplorablement traduite par « crise de la quarantaine » ?

Est-ce juste le fléau des engins du diable, smartphones et cousins — nulle part aussi bien décrit qu’en ces quelques mots déjà cités ici :

Je lisais jusqu’à il y a peu, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée par effraction du smartphone, qui a provoqué chez moi une phase d’addiction et d’abaissement du niveau de l’attention. Je suis en phase de reconstruction.

Est-ce plus grave ? Est-ce rien ? Est-ce dérisoire ?

Est-ce temporaire ? Est-ce réversible ? Est-ce dépassable ?

C’est peut-être bête, c’est peut-être une chimère, mais je rêve de retrouver la possibilité, et la capacité, à me perdre dans un livre, dans une œuvre, dans une construction ou dans une fiction. Et oublier pendant ce temps tout le reste. Pas d’interruption, pas de notification, pas de sollicitation. Un livre. Ou un film. Ou un téléfilm. Ou une partie de Civilization — ou équivalent, si on a enfin inventé mieux. Ou écrire des pages et des pages sans m’arrêter. Ou autre chose.

Autre chose que des miettes.

Depuis des années, j’accumule les listes. S’y mélangent des items anciens — par exemple : Dune (oui, Dune, je n’ai jamais réussi à lire Dune, j’ai dû essayer à un mauvais moment…), et des items récents — par exemple : Helliconia (oui, c’est sur ma liste, merci encore). Des listes de fiction, de non-fiction, des pistes de lecture en tous genre. Des listes, encore des listes. Faute de mieux. En y croyant de moins en moins. Les vacances sont en général des déceptions à cet égard — elles ne permettent pas de s’attaquer aux listes. Est-ce que le temps viendra ? Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Si mes dix ou quinze dernières années doivent être résumées en une phrase, ça sera probablement : pas le temps. Ou alors, que des miettes. C’est absurde, mais c’est comme ça. Ou c’était comme ça.

J’ai peut-être fait des progrès ces derniers mois. L’été dernier, j’ai commencé à arracher des heures pour juste marcher seul — ça m’a permis de rattraper des mois de podcasts en retard. Depuis cet automne, j’ai réussi à arracher une heure tous les jours pour juste pédaler — ça m’a permis de découvrir diverses séries Netflix (typiquement House of Cards, Black Mirror, The Crown, Altered Carbon, Sherlock, etc). Je n’avais même pas de liste, ça m’aurait semblé hors de portée il y a seulement six mois — comment trouver le temps ? C’est chouette, ça a fait travailler mon cerveau pendant que le vélo faisait travailler mon corps, mais ce n’est qu’une étape. Peut-être suis-je sur la bonne voie. Je ne sais pas. I want more.

Toute l’histoire récente peut être vue comme une immense liquéfaction, pour ne pas dire liquidation. Terreur liquide. Tout doit devenir liquide. Tout doit disparaître. Il y a quelques mois, une interview fascinante de l’économiste Adam Tooze, auteur de ce qui est paraît-il la meilleure synthèse sur la décennie qui a suivi 2008 (« Crashed: How A Decade of Financial Crises Changed the World ») s’intitulait sobrement : « All That Was Solid » . Tout ce qui était solide.

C’est facile de transformer ce qui était solide en fluide. C’est facile de fluidifier. C’est facile de liquider.

L’inverse est plus difficile. Reconstruire du solide lorsque tout a été liquidé. Reprendre la main. Reprendre le contrôle. Reprendre, tout simplement. Je ne sais pas comment faire.

Mais je vais essayer.

Je voudrais lire, écrire, faire, être, vivre, plus que des miettes.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Plus que des miettes

  1. smolski dit :

    « Que je m’habite à un état de fait auquel je n’aurais jamais dû m’habituer. »
    Que je m’habitue…

    « Reconstruire du solide lorsque tout a été liquidé. »
    Ou bien se porter dans la fluidité des évènements, reprendre lien avec  » l’origine du monde « , lutter pour les causes perdues d’avance, être de ces idiots utiles façon Capra. (Mr Smith au sénat).

    Jonas

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