Les gens heureux n’ont pas de blog

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je n’écris plus grand’chose sur ce blog depuis quelques mois. Un billet par mois, et encore, de justesse, en général le dernier jour, à la dernière minute.

Est-ce que je n’ai plus rien à dire ? Est-ce que j’ai trouvé mieux à faire ? Est-ce que je vais mieux ?

J’ai souvent été fasciné par des formules un peu grandiloquentes telles que « Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire. » Selon Google, c’est de Roger-Gérard Schwarzenberg, politicien de la Vème République dont il ne reste pas grand’chose par ailleurs. Selon mes archives, c’est une phrase du président Georges Pompidou, dont il reste au moins le buste en face des marches du Palais des Festivals de Cannes :

Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas trop de choses à dire sur mon mandat.

Et les gens heureux, ils n’ont rien à dire ?

Je suis hanté par cette idée qui semble aussi fausse que séduisante. Depuis des années, depuis des décennies, je ne suis pas bien, mais ne suffirait-il pas que je fasse taire ce qu’il y a en moi, pour aller mieux ?

Le fameux essai de Francis Fukuyama « The end of History? » , paru pendant l’été 1989, quelques mois avant la chute du Mur de Berlin se terminait ainsi :

The end of history will be a very sad time. The struggle for recognition, the willingness to risk one’s life for a purely abstract goal, the worldwide ideological struggle that called forth daring, courage, imagination, and idealism, will be replaced by economic calculation, the endless solving of technical problems, environmental concerns, and the satisfaction of sophisticated consumer demands. In the post-historical period there will be neither art nor philosophy, just the perpetual caretaking of the museum of human history. (…)

La fin de l’histoire sera une période fort triste. La lutte pour la reconnaissance, la disposition à risquer sa vie pour une cause purement abstraite, le combat idéologique mondial qui faisait appel à l’audace, au courage, et à l’imagination, tout cela sera remplacé par le calcul économique, la quête infinie de solutions techniques, les préoccupations relatives à l’environnement et la satisfaction des exigences de consommateurs sophistiqués. Dans l’ère post-historique, il n’y aura plus que l’entretien perpétuel du musée de l’histoire de l’humanité. (…)

Dix ans plus tard, dans « The Matrix » sorti au printemps 1999, Morpheus se présentait ainsi à Neo :

Let me tell you why you’re here. You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Laisse-moi te dire pourquoi tu es ici. Tu es ici parce que tu sais quelque chose. Tu as un savoir qui t’habite mais tu ne te l’expliques pas. Tu l’as toujours ressenti, ressenti que le monde ne tournait pas rond. Tu ne sais pas quoi mais c’est là, comme une écharde dans ton esprit. Ça te rend fou. C’est ce sentiment qui t’a mené jusqu’à moi. Sais-tu de quoi je parle ?

Mal

Les gens heureux n’ont pas de blog. Beaucoup de gens malheureux ont un blog.

Je me suis souvent demandé si ce blog n’est pas juste l’expression d’un « mal-être », ou d’un malaise. Je ne sais pas même pas quel est le mot juste. Un mal-être qui existait bien avant, et donc ce blog a accompagné le réveil, l’amplification, la radicalisation et les métastases. J’avais cru, à une époque, que j’avais vaincu la petite bête ; elle était assoupie ; et puis elle s’est réveillée ; et elle vient de passer de bonnes années.

J’avais espéré ne plus sentir ces échardes que j’ai toujours senties dans mon esprit ; je les sentais moins ; et puis elles ont recommencé à me piquer.

Je me suis souvent demandé si j’aurais écrit tout ce que j’ai écrit sur ce blog depuis 2012 si je m’étais senti mieux dans ma peau. Si j’avais juste été bien dans ma peau. Bêtement. Ordinairement. Sur ce blog depuis 2012, et ailleurs avant 2005. Écrit, ressenti, vécu.

Je me suis souvent demandé si j’aurais fait et vécu tout ce que j’ai fait et vécu si j’avais juste été bien dans ma peau. Tout ce qu’être mal dans ma peau m’a amené à faire, à subir, à déclencher, tous les cercles vicieux, les spirales négatives, les désastres annoncés. Tout ce qui est devenu moi et que j’aurais voulu éviter. Les faits sont têtus.

J’ai souvent rêvé à tout ce que j’aurai pu faire et vivre si j’avais juste été bien dans ma peau. Tout ce qu’être mal dans ma peau m’a empêché d’être, devenir, faire, vivre. Tout ce qui était hors de portée. Le spectacle de la vie.

Mal dans ma peau. Mal avec mes semblables. Mal dans le monde réel. Persuadé d’être une sorte de monstre, ou d’être perçu comme tel. Persuadé de n’être pas à ma place. Persuadé qu’il ne peut y avoir vraiment et durablement de place pour un monstre tel que moi. Persuadé que je ne peux pas vraiment être bien dans ma peau, jamais, jamais, jamais bien avec mes semblables, jamais bien dans le monde, jamais bien avec moi-même — malgré toutes les preuves accumulées du contraire.

Mal dans ma peau, toujours tôt ou tard ramené à cet état, mal dans ma peau. Habitué. Familier. Et in fine presque rassuré. Rassuré d’être mal. Rassuré de retomber. C’est bon de se sentir chez soi, de se sentir mal. Et c’est quand ça va mieux que je commence à m’inquiéter. C’est quand ça va mieux que c’est pas normal. C’est quand ça va mieux que je me sens devenir méfiant, inquiet, sur mes gardes.

J’ai envié les gens bien dans leur peau. J’ai envié « les hommes goguenards qui habitent sans façon leur corps et leur place sur la terre ».

J’ai envié les gens qui ne se posent pas de questions. J’ai envié les gens qui ne vivent qu’au premier degré, sans interprétations, sans sous-entendus, sans sous-titres, sans cryptages et décryptages, sans modulations et démodulations. J’ai envié les gens qui n’éprouvent jamais le besoin de parler, de se défendre, de se justifier, de fuir, de s’agiter. J’ai envié les gens qui n’ont jamais eu besoin d’antidépresseurs. J’ai envié les gens tranquillement immobiles. J’ai envié les gens qui n’ont rien à dire. J’ai envié les gens qui sont juste là, qui apparemment ne se demandent pas pourquoi ils sont là, qui apparemment n’ont jamais été amenés à se remettre en cause.

J’ai envié les gens qui ne sont pas encombrés par les connaissances. J’ai envié les gens insouciants et ignorants. Un autre personnage de « The Matrix » explique tranquillement que « Ignorance is bliss », l’ignorance est la félicité, l’ignorance est le bonheur. C’est d’une grande banalité. Une formule d’Érasme dit précisément :

Si quelqu’un arrive à la connaissance, c’est bien souvent aux dépens de son bonheur.

J’ai rêvé, pour être mieux, d’être bête. Tout en n’ayant aucune envie de devenir bête. J’ai rêvé, pour être mieux, d’être ignorant. Tout en n’ayant aucune envie de devenir ignorant. Je me suis convaincu que je ne pourrai jamais être mieux. Je m’étais même convaincu qu’il était trop tard. Que j’avais passé une vie à attendre pour rien. Que c’était terminé.

Mieux

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je viens de passer le meilleur hiver depuis des années, certainement depuis 2012. Tout n’a pas été facile, j’ai géré toutes sortes de tuiles, mais il y avait quelque chose de différent. Une énergie. Un élan. Une inspiration. J’ai géré les tuiles. J’ai mené mon chemin. J’ai esquivé l’essentiel des petites maladies saisonnières. Je m’étais imposé une sorte de programme de remise en forme et je m’y suis tenu. J’ai eu de la chance, et puis j’ai aussi un peu forcé la chance.

Je ne crois pas que le monde va mieux, mais je crois que je vais mieux. J’en suis le premier étonné. Je m’en défends parfois presque. J’ai du mal à y croire. J’ai du mal à m’y faire. C’est idiot, n’est-ce pas ?

Je crois à nouveau au possible. Je regarde à nouveau en l’air. Je regarde à nouveau l’aube avec espoir, le soleil qui se lève à l’Est et toutes ces sortes de choses.

Je crois à nouveau au mieux, je crois que je peux devenir autre, meilleur, plus humain, plus mûr, mieux. Je crois qu’il me reste beaucoup à vivre, à voir, à apprendre, à être. Ce n’est pas la fin. Ce n’est pas terminé.

Je crois même à nouveau un peu en moi. J’arriverai peut-être même bientôt à juste écrire « je crois en moi », sans « même », sans « à nouveau », sans nuance ou tergiversation. C’est possible. Ce n’est pas fini.

Identité

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je me suis parfois demandé si je serai encore le même si j’arrivais par quelque miracle à me trouver finalement bien dans ma peau. Serai-je encore le même ? Serai-je encore moi ? Ne serait-ce pas trahir ce que je suis ?

Je déteste les questions dites « identitaires », qui sont tellement à la mode et qui me semblent aussi faciles que piégées et pourries. Peut-être parce que je crains que, au fond, au fond de moi, mon identité à moi, ce soit la tristesse, la mélancolie, le mal-être. Mal dans ma peau : moi. Mieux dans ma peau : pas moi. Puis-je me définir autrement que comme un être mal dans sa peau ?

Il y a quelques années, une personne proche a subi une lourde opération chirurgicale, pour traiter un gros problème de santé, visible, handicapant. L’opération a réussi. Elle a été guérie. Son corps a été guéri. Mais son esprit a mis du temps à s’y habituer. Il n’a pas été facile pour elle de vivre sans son problème, même si c’était objectivement mieux pour elle. On m’avait prévenu, et je l’ai observé : débarrassée de ce qui blessait son corps, elle a aussi perdu quelque chose qui avait fait, pendant au moins quelques années, au moins en partie, son identité. Elle a dû apprendre à se définir autrement. Cela a été long et pénible.

Une partie de moi-même ressent le fait d’aller mieux comme une trahison. Ou comme une démission. Ou une capitulation. J’ai toujours testé l’idée de se laisser aller, de me laisser aller, de juste me laisser porter par le courant. Je déteste les idées déterministes et essentialistes. Je déteste l’idée qu’il me suffirait de juste me laisser porter par ma nature, par mon essence, par mon identité. D’être juste ce que je suis. Mais peut-être que je me trompe.

Une autre partie de moi-même refuse la possibilité d’être heureux dans un monde malheureux — et, à tort ou à raison, je trouve ce monde assez malheureux. Mais peut-être que là aussi je me trompe.

Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Que le ciel azuré ne vire au mauve
Penser ou passer à autre chose
Vaudrait mieux

La petite bête est toujours là. Elle n’a pas passé un bon hiver. Mais elle est encore à l’affût. J’adore « Stranger Things », soit dit en passant.

Le chemin se fait en avançant

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Est-ce que si ce blog s’arrête, je serai mieux ?

Il est peu probable que j’écrive solennellement le mot « fin ». Il est beaucoup plus vraisemblable que je l’oublie et le laisse dépérir. Parce que je ne trouverai plus le temps, parce que je n’en ressentirai plus le besoin, parce que j’aurai mieux à faire. Parce que, c’est la vie !

Je n’ai aucune intention d’arrêter ce blog. Mais ça va peut-être arriver. Il n’est peut-être qu’une étape.

Je n’ai aucune intention de cesser d’aller mieux.

Friedrich Nietzsche :

Niemand kann dir die Brücke bauen, auf der gerade du über den Fluß des Lebens schreiten mußt, niemand außer dir allein.

Personne ne peut bâtir à ta place le pont qu’il te faudra toi-même franchir sur le fleuve de la vie, personne hormis toi. Certes, il existe des sentiers et des ponts et des demi-dieux sans nombre qui offriront de te porter de l’autre côté du fleuve, mais seulement au prix de toi-même : tu te mettrais en gage et tu te perdrais. Il n’existe au monde qu’un seul chemin sur lequel nul autre que toi ne peut passer. Où mène-t-il ? Ne te le demande pas. Suis-le.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Les gens heureux n’ont pas de blog

  1. Esther dit :

    Personnellement je ne suis pas d’accord avec cette idée qu’aller mieux, être bien nous empêche de produire, de créer. J’ai longtemps cru comme beaucoup de gens que je tirais mes écrits, mon originalité, mon identité de ma souffrance et de mon mal-être. Sauf que quand j’ai été au plus mal, j’ai arrêté d’écrire, de lire, de créer. Je ne pouvais plus, n’y arrivais plus. Peu de temps après j’ai été internée en urgence en hôpital psychiatrique.
    Je trouve ça assez dangereux de penser que le fait d’aller signifie qu’on réfléchit, écrit, échange moins. L’un n’annule pas l’autre !

    Tu as bien raison de ne pas vouloir cesser d’aller mieux 🙂

  2. paul dit :

    « Il n’existe au monde qu’un seul chemin sur lequel nul autre que toi ne peut passer. Où mène-t-il ? Ne te le demande pas. Suis-le. »
    ok, c’est le truc de la subjectivité, version psychanalyse aussi hein…
    maintenant : « Personne ne peut bâtir à ta place le pont qu’il te faudra toi-même franchir sur le fleuve de la vie, personne hormis toi. »… euh, ça fait partie des trucs qui m’ont un peu quand même emmerdé quant à la lucidité que je trouve chez Nietzsche.
    Nan, parce que quand même, sans la traversée du Langage, ben y’a même pas de grand Autre à barrer… et donc ni névrose ni grand chose qui fasse « mettre en mouvement », donc émouvoir, en « mal » comme en « bienêtre », et donc à produire de la défense, ou je ne sais quelle suppléance, d’un rapport non-endiguable à un réel…
    gargl…
    bref…
    ça m’a souvent posé des questions ce truc de la production, par exemple d’écrits, de blogs, mais ça pourrait être d’autres produits hein, en rapport questionnable à un « mal être ».

    en fait, j’pense, évidemment en me référant au peu que j’ai vaguement compris de certains psychanalystes, et de leurs opposants aussi d’ailleurs, comme Girard tiens bizarement, qu’on crie avec une fausse douceur, quelque soit le bliog, notre besoin du rapport à l’autre, que le langage, le truc de lalangue… rend impossible à dire de façon juste…

    j’fais aussi l’hypothèse, qu’on devient parfois moins productif, quand à la fois de façon profonde, et de façon lucide, consciente, on constate, que de crier « doucement » sur un blog son besoin de rapport à soi/l’autre, à quelque chose de paradoxal, parce que ce truc du blog, c’est le rapport faux, virtuel, qui re-fait mal à une faim… et le crie perd sa douceur,,, douceur qui peut s’avouer mensonge, lucidité du rapport de force, entre le famélique solitaire et l’océan des yeux absents qui le lisent…

    on arrête des fois,parce que vaut peut-être mieux plus dire ce qu’on aurait à dire sans douceur diplomatique, autant à l’égard de soi que de l’Autre… ?

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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