14 juillet 1919 : Le défilé de la victoire, la fête des morts

Dix-septième tome des vingt-sept composant « Les Hommes de Bonne Volonté », suivant immédiatement « Verdun », le roman « Vorge contre Quinette » est achevé par Jules Romains en juillet 1939, et publié en novembre 1939. Il se déroule dans les mois qui suivent l’armistice du 11 novembre 1918. Il se termine le 14 juillet 1919, par le chapitre qui va suivre. Jean Jerphanion, ancien combattant des tranchées, de Verdun et d’ailleurs, sa femme Odette et son camarade normalien Jean Jallez, sont à Paris et vont assister au « défilé de la victoire ».

CHAPITRE XXIV – LA FÊTE DE LA VICTOIRE

Ils s’étaient donné rendez-vous à huit heures.

— Écoute. Ce n’est pas un jour où nous allons faire les malins. Il faudra se laisser aller. Ne pense même pas trop à ton journal. Odette est si contente. Pour elle, cette date prend une valeur superstitieuse. Elle m’a avoué que l’armistice même ne l’avait pas tranquillisée. Elle le traitait presque comme une fausse joie. Demain fera preuve. Elle se convaincra que décidément je reste vivant ; que nous sommes vivants, elle et moi ; et qu’il y a un monde encore où l’on peut vivre.

Ils avaient pris rendez-vous à la station du métro Villiers, pour éviter la zone de plus grande affluence. De là, par la rue de Monceau et la rue Washington, ils atteignirent aisément les abords immédiats des Champs-Elysées.

Sauf les débits, et quelques commerces d’alimentation, les boutiques étaient fermées. Beaucoup de drapeaux pendaient aux fenêtres : français, britanniques, américains ; drapeaux de tous les Alliés et de toutes dimensions. Peu a peu, les piétons, qui marchaient dans le même sens, devenaient une foule.

Ils mirent assez longtemps à gagner l’avenue ; puis ils s’insinuèrent jusqu’à un certain endroit un peu surélevé du trottoir dont Jallez, la veille, avait parlé, et qu’ils reconnurent de loin. Il n’était pas question d’approcher de la bordure. Les premiers rangs de la foule étaient faits de gens qui avaient passé la nuit sur place ; les suivants étaient occupés depuis l’aube. Sous les arbres, eux-mêmes chargés de spectateurs, des estrades, des bancs, des chaises, des échelles achevaient d’endiguer la chaussée, et d’en interdire la vue directe. C’était de biais, dans la direction de la place de l’Étoile, ou beaucoup plus bas au-dessous de la rue de Berri, que l’œil pouvait l’atteindre, grâce à des échancrures de la foule, ou à des dépressions qui en creusaient la surface. Jerphanion, qui était le plus grand, se sentait un peu ennuyé de son privilège. Autour d’eux, bien des gens avaient acheté, ou s’étaient confectionné des périscopes à tube de carton. Cela faisait penser aux tranchées. Des femmes et des enfants imitaient sans le savoir le geste des hommes enterrés qu’environnait un horizon mortel. Après avoir un instant hésité, à cause des mauvais souvenirs, Jerphanion offrit à Odette de lui acheter un de ces périscopes. Elle n’en voulut pas.

Le plus important n’était même pas de voir, c’était d’être là. Le spectacle, reçu par des yeux innombrables, trouverait bien moyen de se communiquer à vous, de se refléter et réfracter selon des lois proprement humaines, de poudroyer par-dessus les aspérités de la foule comme un embrun.

Ils apercevaient, sous l’Arc de Triomphe, à travers les lances des dragons, le faîte du grand cénotaphe. Ils savaient par les journaux qu’il portait, en lettres énormes, l’inscription : « Aux morts pour la Patrie. » L’on n’avait pas besoin de la lire soi-même avec ses yeux pour en avoir obsession. Elle dominait l’avenue. Elle donnerait le ton au défilé. Elle en chanterait à bouche fermée le refrain principal.

La fête de la Victoire allait être en premier lieu une fête des Morts. Tout le monde le savait, y pensait, y consentait. « Aux morts pour la Patrie. » L’inscription du cénotaphe appelait dans votre esprit, comme un répons machinal, la fin du vers célèbre : « … je suis votre envieux. » Sur quoi Jerphanion réfléchit, et conclut, sans aucune bravade : « Ce n’est pas vrai… hélas ! » Oui, hélas !… Car on voudrait bien pouvoir faire à leurs ombres ce mensonge de consolation. On aimerait pouvoir se dire, en fêtant la Victoire, qu’on a le droit d’y aller de bon cœur, puisque les autres, les absents pour cause de mort, ont eu encore plus de chance que vous ; puisqu’on est leurs envieux ; puisqu’en somme on a sur eux, les privilégiés du destin, une petite revanche à prendre.

Mais qui oserait se le dire à lui-même, sans ricaner d’indignation ? Qui oserait le dire aux autres sans craindre de recevoir une gifle ?

Il y a là un grand changement. Les hommes ont fait beaucoup de guerres, ont eu souvent à connaître la victoire, la défaite. Jamais, avant de célébrer la victoire, ils n’ont été gênés à ce point par la pensée des morts. C’est pourtant cette fois-ci une bien grande victoire ; la plus grande, en un sens, qu’il y ait jamais eu. Oui, mais c’est peut-être aussi qu’il n’y a jamais eu autant eu tant de morts. Dans cette mathématique de la folie humaine, il doit exister des limites qu’il est imprudent de franchir. Les proportions se disloquent. Le poids des morts grandit plus vite que la fierté des vainqueurs. Le tas des morts monte plus vite que le trophée. La victoire a beau grandir, elle ne réussit plus à rattraper les morts.

Les patries en arrivent à un point difficile. Autrefois, l’idée ne serait pas venue de donner aux morts la vedette dans la cérémonie du triomphe. Les morts s’appelaient les tués, et ils appartenaient par définition aux gens d’en face, qu’on avait battus. Quant aux morts « pour le pays », quand on ne pouvait pas les traiter tout à fait par prétérition, ou comme une quantité négligeable, on leur donnait un rapide coup de chapeau. Mais les installer à la place d’honneur, les faire asseoir plus haut que le chef de l’État, plus haut et plus superbement que toutes les autorités constituées, leur demander de présider au défilé des troupes, eût semblé de la dernière indécence. Ce qui comptait, ce qui demeurait de visible et d’avouable, c’était le résultat, c’était la victoire. Les morts, c’étaient les frais. Les gens bien élevés, quand ils pendent la crémaillère, n’épinglent pas la liste des frais au-dessus du menu. La victoire, c’est une espèce de naissance. Est-ce que le jour du baptême, au-dessus des langes roses de l’enfant, l’on se plaît à étaler les cotons souillés, les linges sanglants, les pinces grumeleuses de caillots, dont s’est servi l’accoucheur ?

Jadis les morts restaient sur le champ de bataille, plus ou moins confondus à ceux de l’adversaire. Les corbeaux et la terre se partageaient la besogne d’allégement du souvenir. Les morts du champ de bataille n’avaient même pas le droit, comme de simples morts de village ou de maison bourgeoise, à devenir des fantômes. Ils n’erraient pas le long des couloirs nocturnes. Ils n’avaient pas la propriété de hanter le monde ; ce qui était commode, car ils étaient déjà malgré tout bien nombreux.

Il y a là un grand changement. Les patries, quel que soit le résultat, n’ont plus tout à fait bonne conscience. Elles n’osent plus compter les morts parmi les frais inévitables (on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs). L’on ne cessera plus de demander pardon aux morts d’avoir accepté leur sacrifice, d’avoir été bien obligés de l’accepter. Oh ! comme la position est devenue fausse pour les patries ! Elles ont recours autant qu’elles peuvent à la littérature et aux rites légués par le passé pour escamoter le problème. Mais elles ont beau faire, elles avouent. Elles avouent que le sacrifice qu’elles ont demandé et reçu est démesuré, qu’il n’admet aucune compensation, que feindre de le croire compensé ou compensable, c’est se moquer du monde. Elles savent que les morts débordent du champ de bataille et qu’ils coulent jusque dans la cité pour le jour de la plus grande fête. L’ « onde qui bout dans une urne trop pleine », il n’y a plus de couvercle pour l’empêcher de se répandre ; de même qu’il n’y a plus de poésie capable de donner le change sur la cuisine qui se fait dans la marmite.

Combien cela durera-t-il ? Combien encore, après avoir ainsi avoué, les patries garderont-elles le droit de redemander ? Jerphanion n’ose rien se répondre. Il ne voudrait pas être sans espoir, dans ce jour qui malgré tout est un jour de grande fête. Il ne voudrait pas non plus être trop naïf. Ou plutôt, il voudrait pouvoir l’être au moins quelques heures. Comme il le disait hier à Jallez, il n’est pas venu pour faire le malin. Personne n’est venu pour faire le malin ; et il y aurait dans cette foule beaucoup de gens qui en seraient empêchés. En d’autres temps, ils n’auraient pas demandé mieux que de ne penser qu’à la victoire, et de brailler. Eux aussi, ils pensent aux morts ; cela se voit. Des milliers, des milliers d’entre eux précisément à tel mort, tombé à tel endroit, à tel autre tombé à tel autre endroit. Ce sont leurs morts. Et jamais évidemment il ne s’est trouvé dans une foule assemblée pour fêter la victoire autant de gens qui eussent « leurs morts ». Mais même les autres, même ceux qui vocifèrent des plaisanteries, même ceux qui font les loustics, à califourchon sur les branches d’arbre, même ceux qui mangent du cervelas, ou qui gonflent des boyaux de caoutchouc à musique, ne sont pas complètement indifférents à la question des morts. Ils ne souhaitent pas qu’on les ennuie toute la journée avec ça, car c’est tout de même un jour de rigolade. Mais ils ne trouvent pas déplacé qu’on « fasse tout un plat » avec les morts. Ils sont prêts à convenir qu’il y en a vraiment eu beaucoup ; qu’il y en a eu trop ; et qu’on ne sera jamais en règle avec eux.

« C’est peut-être cela le résultat ! » pense Jerphanion, « le seul résultat. »

Justement, une sonnerie retentit. La foule soudain se tait, par une vague de silence rapide qui descend le long de l’avenue, précédée d’un « chut ! » léger qui galope comme un bourrelet d’écume. Toutes les têtes d’hommes sont découvertes. Une immense sonnerie, comme si la clique de tous les régiments de France était rassemblée sur la place de l’Étoile. Une sonnerie qui vous entre dans le torse, à la hauteur du diaphragme, comme une grande lame glacée ; la sonnerie aux morts.

Jerphanion ne bouge absolument plus, et pleure. Odette lui serre la main très fort, sans presque oser le regarder, et pleure aussi, les dents serrées sur un bout de lèvre. Jallez regarde Jerphanion, et Odette, et toutes ces choses l’étouffent. Tant de choses à la fois… S’il lui fallait parler, il ne pourrait pas. Il se mettrait à suffoquer, à sangloter tout à coup comme cette femme à côté de lui qui, debout, le front dans une main, toute pareille aux statues qu’on voit dans les tombeaux, fait entendre des hoquets pleins de larmes. Et le silence de la foule, dans toute son étendue, est soulevé ainsi de place en place par une source de sanglots plus gonflée que les autres.

Un grand drapeau monte le long de l’Arc de Triomphe, atteint le sommet. Une fusée siffle, éclate. Le canon tonne. Le défilé va commencer.

Bonne journée.

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