Le luxe, ou l’accaparement à visage inhumain

Quand j’étais jeune, je méprisais le luxe.

Je ne comprenais pas l’intérêt, l’utilité ou l’importance du luxe. Je trouvais cela grotesque. Je le méprisais, gentiment.

Je me souviens d’une scène du film « L’Appât » de Bertrand Tavernier, en 1995, où la vipère s’émerveille devant le stylo d’un homme riche : « C’est un Mont-Blanc ! » Je n’ai pas compris que cette scène. Je me la suis faite expliquer après la séance. Un camarade m’a expliqué qu’un Mont-Blanc, c’est un stylo de luxe. Très cher. J’ai trouvé ça ridicule, cette scène, cette idiote qui s’extasie sur une marque, l’idée même de stylo de luxe. Un stylo, c’est un stylo, ça sert à écrire. Comment cela peut-il valoir très cher ? Comment peut-il y avoir des stylos hors de prix ?

Je ne comprenais pas l’intérêt suscité par tout ce qui se réclamait du luxe, tous ces produits aussi inaccessibles que superflus — les gadgets prétentieux (et hors de prix), les alcools étranges (et hors de prix), les parfums sophistiqués (et hors de prix), les vêtements bizarres (et hors de prix), les montres fragiles (et hors de prix), etc. Je trouvais cela inutile, vain, futile. Je trouvais le luxe et ceux que ça intéressait dérisoires. Ridicules. Absurdes.

Je méprisais le luxe, je méprisais tout ce qui brille, mais au fond je ne comprenais pas. C’était pas pour moi, et ça m’allait très bien, que les gogos que ça intéresse se gavent de ces bêtises, tant mieux pour eux, ou tant pis pour eux, aucune importance. C’était à distance, c’était loin, ça ne me concernait pas, ça ne concernait que des choses futiles et sans importance.

J’en veux pas de ton sabot de bœuf. Tu ne m’impressionnes pas avec tes cochonneries !

Je n’étais presque pas exposé au luxe, et ça m’allait très bien. J’ignorais les publicités dans les journaux, j’ignorais les magasins spécialisés, j’ignorais les gens qui en parlaient, tant pis pour eux. Ça n’avait aucune importance. Ça ne m’intéressait pas. Quand on me parlait de luxe, ça m’irritait. Les boutiques « Duty Free », auxquelles il était déjà difficile d’échapper dans les aéroports, pleines de machins inutiles (et hors de prix) m’énervaient — je préférais les gares et leurs marchands de journaux.

J’avais grandi sous Giscard, et s’il ne reste qu’une idée de Giscard, c’était l’extension illimitée des classes moyennes d’Europe occidentale — et un projet politique supposé rassembler « Deux Français sur trois ». Le luxe n’était pas un truc pour classes moyennes. Ça m’allait très bien comme ça.

Le monde a changé. Et mon regard sur le monde a changé. Je vois des choses que j’étais incapable de voir jadis. Et certaines choses sont apparues, qui n’existaient pas jadis, et que je n’aurais pas vues jadis.

En janvier 2015, quand Georges Wolinski a été assassiné avec ses camarades de Charlie-Hebdo, je me suis souvenu de ce dessin de lui aperçu dans un manuel de « sciences économiques et sociales », en classe de seconde, dans les années 1980s. Je l’ai retrouvé, avec la mention « Premier dessin de Wolinski paru dans L’Humanité en 1976 ». Un dessin évidemment très subversif — on peut faire confiance au régime actuel et en particulier au sinistre Jean-Michel Blanquer pour épargner cela aux nouvelles générations.

— Qu’est-ce que c’est le luxe Maman ?
— Le luxe c’est les bijoux, les toilettes, le parfum, le champagne…

— Qu’est-ce que c’est le luxe Maman ?
— C’est la viande, le café, les légumes, les fruits…

Je comprends mieux maintenant.

J’ai réalisé ces dernières années que le luxe n’était pas juste un truc ridicule.

C’est pire.

Le luxe porte une idéologie, c’est une sous-partie de l’idéologie dominante de notre triste époque, qu’on appellera pour simplifier néolibéralisme.

Le luxe est un principe organisateur, important dans un système fondé sur l’inégalité, déchaînant les inégalités et se justifiant par les inégalités.

Le luxe, comme le sport-spectacle, comme d’autres choses, fait partie de ces dynamiques déchaînées pour justifier et amplifier l’inégalité, pour justifier et amplifier la domination. Le sport-spectacle exige il y ait des « gagnants » et des « perdants ». Le luxe exige qu’il y a le « luxe » et le « vulgaire », des « in » et des « outs », des « have » et des « have-nots ». Winner takes all, average is over, vae victis !

Le luxe, ça permet de justifier un prix. L’acte capitaliste élémentaire : mettre un prix sur quelque chose. De préférence un prix exorbitant, pour assurer un profit exorbitant, pour garantir la rentabilité du capital financier investi. Et de préférence sur quelque chose qui coûte le moins possible à produire ou à extraire, idéalement quelque chose de naturellement gratuit.

Le luxe, ça justifie l’exploitation des travailleurs, le pillage des écosystèmes, et la privatisation des communs.

C’est pour se payer des produits de luxe que la vipère de « L’Appât » et ses complices tuent. Ce n’est pas juste une métaphore. Depuis la crise de 2008, aucun doute n’est plus permis, le capitalisme est une forme sophistiquée de cannibalisme. Le capitalisme contemporain est un capitalisme de l’épuisement, ou, pour prendre un mot plus court, un capitalisme du pillage.

Ils pillent, pour se payer du luxe.

Ils pillent, pour accaparer des ressources en en faisant du luxe.

Et le mouvement, tel que je l’ai ressenti, vu, compris, tout au long de cette décennie cruelle, s’étend.

« Software is eating the world » a fameusement annoncé Marc Andreessen au début de cette décennie, en 2011. So is luxury! Luxury too is eating the world. Le luxe dévore ce monde.

Égrenons quelques exemples observés au fil de cette décennie.

L’eau courante comme produit de luxe. Dans un billet en date du 3 juin 2013, intitulé « Innovation, valeur, utilité, grisbi et brioche » , j’évoquais notamment ce constat que, dans certains pays ou régions dits « en voie de développement », la téléphonie mobile à haut débit semble arriver bien avant l’eau courante, l’assainissement, les systèmes sanitaires et autres services. Ce qui semble a priori luxueux, futile, superflu arrive, alors que ce qui semble trivial, basique, nécessaire n’arrive pas. Pourquoi ? Notamment parce que ça coûte moins cher de déployer de la 4G et de subventionner des terminaux mobiles, que de construire des aqueducs, des égouts, des stations d’épuration et tutti quanti. S’ils n’ont pas de chiottes, qu’ils prennent du Snapchat !

Le livre en papier comme produit de luxe. Dans un billet en date du 6 juin 2015, intitulé « Le livre en papier va devenir un produit de luxe » , je partais également d’un présupposé que je découvrais erroné. J’avais considéré quelques années plus tôt les livres électroniques comme des produits de luxe, ne serait-ce qu’à cause de leur prix de vente. Et puis la nouveauté. Et puis l’effet high-tech. Et au final, je me rendais compte de mon erreur. Un livre électronique, une fois pris en compte toutes ses fâcheuses caractéristiques, ça n’a rien d’un produit de luxe. Ce qui devient un produit de luxe, par contraste, par aspiration, mécaniquement, lentement mais surement, c’est le livre en papier. Aux gueux les livres électroniques, les tablettes et tous les machins électroniques qui rendent idiots ; aux riches les livres en papier, qui n’abîment pas les yeux, ne manipulent pas, ne fliquent pas et ne s’effacent pas si vous oubliez de payer votre abonnement.

Le silence comme produit de luxe. Dans un article de Télérama en date du 7 mars 2016, intitulé « Comment le monde actuel a privatisé le silence » , Matthew Crawford, « chercheur en philosophie », explique :

Dans le salon « affaires » de Charles-de-Gaulle, pas de télévision, pas de publicité sur les murs, alors que dans le reste de l’aéroport règne la cacophonie habituelle. Il m’est venu cette terrifiante image d’un monde divisé en deux : d’un côté, ceux qui ont droit au silence et à la concentration, qui créent et bénéficient de la reconnaissance de leurs métiers ; de l’autre, ceux qui sont condamnés au bruit et subissent, sans en avoir conscience, les créations publicitaires inventées par ceux-là mêmes qui ont bénéficié du silence… On a beaucoup parlé du déclin de la classe moyenne au cours des dernières décennies ; la concentration croissante de la richesse aux mains d’une élite toujours plus exclusive a sans doute quelque chose à voir avec notre tolérance à l’égard de l’exploitation de plus en plus agressive de nos ressources attentionnelles collectives.

La réalité comme produit de luxe. Dans un billet en date du 24 octobre 2018, intitulé « Sur l’actualité de ‘Surveiller et punir’ » , j’ai repris une très fameuse photo de Mark Zuckerberg au World Mobile Congress à Barcelone en février 2016. Zuckerberg est au sommet de sa gloire. Zuckerberg marche seul et libre, au milieu d’une salle où sont assis des centaines de personnes asservies à leurs casques de réalité virtuelle. Seul libre au milieu d’asservis. Où est le luxe sur ce cliché ? Il n’est pas dans les coûteux gadgets électroniques qui maintiennent le bétail assis ; il est dans la liberté de mouvement du maître, seul libre de se déplacer, seul à voir la lumière réelle.

Le contact humain comme produit de luxe. Un article de Nellie Bowles dans The New York Times en date du 23 mars 2019 est tout simplement intitulé « Human Contact Is Now a Luxury Good » . Il est assez bien résumé en français ainsi par le site suisse francophone Gus And Co, dans un billet en date du 26 mars 2019, intitulé « Le contact humain est maintenant devenu un produit de luxe » :

Sommes toutes et tous logé.e.s à la même enseigne? Est-ce que se couper des contacts humains est devenu une réalité (tragique) pour tout le monde?. Non.

Les plus riches d’entre nous refusent de plus en plus cet état de fait pour s’affranchir le plus possible des écrans. Au point de placer leurs enfants dans des écoles « spécialisées » sans écran et repousser le plus tard possible leur accès. Leur donner ou leur lire un livre, sortir, jouer, plutôt que d’allumer la télé, la console ou la tablette.

Pourquoi? Car les plus fortuné.e.s de la société, également les plus éduqué.e.s, c’est lié, comprennent le danger qui consiste à placer un enfant devant un écran: moins d’imagination, de créativité, retard de langage, cognitifs, développement de TSA et surtout, d’empathie et de contact social.

* * *

On pourrait continuer longtemps la liste.

J’avais projeté, il y a longtemps, d’écrire un billet intitulé « Le vrai va devenir un produit de luxe ». C’est une partie du sens du présent billet.

Le faux est un produit de consommation de masse ; le vrai est un produit de luxe.

On comprend mieux le luxe en se représentant tout ce qu’il rejette comme non-luxe.

Les vraies pommes — par opposition à la compote de pommes industrielle, tellement moins chère.

Les fruits et les légumes en vrac — par opposition aux machins transformés, plus personne ne sait ce qu’il y a dedans, d’où ça vient, si c’est dangereux, et on n’a même plus le droit de se poser la question, les traités de libre-échange l’interdisent.

Les viandes de boucherie — par opposition aux machins transformés, dilués, re-packagés, re-brandés, transportés sur des milliers de kilomètres, élevés ici, abattus là, congelés, décongelés, mélangés, recongelés, tout ce qui compte c’est que chaque étape de la « chaîne de valeur » soit rentable, génère un profit, rémunère un capital.

Les livres en papier. L’information objective. La vie privée. Tout ce qui peut être réservé à une soi-disant élite et interdit aux gueux désignés comme méprisables le sera.

Le faux est pour le bétail ; le vrai est pour le seigneur.

Quel est l’objet des privatisations à bas bruit menées en France depuis quelques décennies ?

Le train en France est devenu un produit de luxe.

La santé en France devient un produit de luxe.

L’espérance de vie en bonne santé va devenir un produit de luxe.

Posons-nous la question : Qu’est-ce qu’ils ne peuvent pas nous prendre ?

Qu’est-ce qu’ils ne peuvent pas privatiser, raréfier, renchérir, luxifier ?

Les autoroutes, bientôt les routes anciennement nationales ? L’eau propre ? L’air pur ? La nourriture saine ?

Qu’est-ce qu’ils n’imaginent pas accaparer ?

* * *

Los Angeles, Novembre 2019 (on y est presque !). Les premières paroles échangées entre le produit Deckard et le produit Rachael :

– Do you like our owl?
– It’s artificial?
– Of course it is.
– Must be expensive.
– Very. I’m Rachael.
– Deckard.

– Vous aimez notre hibou ?
– Il est artificiel ?
– Evidemment.
– Il a dû coûter cher.
– Très. Je m’appelle Rachel.
– Deckard.

William Gibson, dans ‘Count Zero’, paru en 1986, a écrit :

And, for an instant, she stared directly into those soft blue eyes and knew, with an instinctive mammalian certainty, that the exceedingly rich were no longer even remotely human.

Et, pendant un instant, elle regarda directement dans ces doux yeux bleus, et elle sut, avec la certitude d’un instinct mammifère, que les ultra-riches n’avait désormais vraiment plus rien d’humain.

* * *

Je méprise toujours le luxe. Mais plus parce que je le trouve ridicule. Parce que je le trouve inhumain.

Parce que j’y vois un des moteurs de la destruction de la civilisation, du broyage de l’humain par ceux qui se croient sur-humains, trans-humains, supérieurs, forcément supérieurs.

Le luxe, c’est ce qui n’est pas pour tout le monde.

Et la définition de ce qui n’est pas pour tout le monde s’accroît tragiquement ces dernières années, et semble appelée à s’accroître encore considérablement, et c’est cela qu’il faut combattre.

On aura du temps pour rire et s’aimer
Plus aucun enfant n’ira travailler
Y aura des écoles pour tout le monde
Que des premières classes, plus de secondes

Bonne nuit.

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