Toutes ces années

Toutes ces années perdues.

Toutes ces années, remplies de tous ces mois, de toutes ces semaines, de toutes ces journées, où plus rien ne va, et où quand tu arrives à reprendre pied, tu sais que ce n’est que pour quelques jours, ou quelques semaines, ou quelques mois. Et à la fin même si ce n’est pas des années complètes, c’est quand même des années et des années.

Toutes ces années remplies de journées et de soirées où tu n’as qu’une seule envie, un seul projet, aller te coucher, aller te cacher, te rouler en boule et te laisser pleurer de toutes les larmes de ton corps. Te noyer dans ton océan de tristesse sans fond, sans raison particulière, sans déclencheur apparent, juste parce que c’est comme ça. Tu ne ressens rien d’autre. Tu ne penses plus à rien d’autre. Tu n’espères plus que t’endormir. T’endormir pour fuir, faute d’avoir le courage de mourir. T’endormir pour ne plus être. Que ça s’arrête enfin.

Toutes ces années à cacher ce que tu ressens, à être bien convaincu qu’il faut juste que ça ne se voie pas. Et de toutes façons c’est faux, ce que tu ressens, c’est forcément faux, ça ne peut être que faux. Tu ne dois pas ressentir cela. Tu ne peux pas ressentir cela. C’était pas prévu comme ça. Ce n’est pas ce qui est attendu, donc c’est forcément faux. Tu n’es pas ce qui est attendu, donc tu es forcément faux. Et puis ce n’est que du ressenti. Ce n’est que du ressenti. Ça ne compte pas. C’est dans ta tête, uniquement dans ta tête, rien que dans ta tête, donc ça ne compte pas. C’est faux. Tu es faux.

Toutes ces années à entendre dire qu’il n’y a pas de problème, mais que toi tu as un problème, que le problème c’est toi, que le problème c’est forcément toi. Toutes ces années à te dire que décidément, oui, le point commun, la root cause, la racine du mal, c’est toi, ça ne peut être que toi. C’est toujours la même histoire. C’est toujours toi, le problème. C’est forcément toi, le problème. Tu es une anomalie. Tu es un dysfonctionnement. Tu es une erreur.

Toutes ces années à te dire qu’il faudrait que tu sois un autre pour être acceptable, ou juste accepté. Être n’importe quel autre, mais pas toi. Surtout pas toi. Être toi est la dernière chose à faire. Être toi est la pire des choses que tu puisses être. Tout mais pas toi. Tu n’es pas ce qu’il faut. Tu n’es pas comme il faut. Tu devrais avoir honte d’exister. Et au fil de toutes ces années, tu t’es fait à la honte d’exister. Tu ne veux plus être toi. Tu te détestes.

Toutes ces années à te demander comment être conforme, quoi changer, quoi faire, qu’est-ce qui ne va pas chez toi, qu’est-ce que tu as bien pu rater, est-ce que tu n’es pas juste un raté, pourquoi est-ce que tout est pourri dans ta tête ? Pourquoi ? Pourquoi ? Si vous croyez que c’est facile !

Toutes ces années à frissonner quand on te demande si tu vas bien, parce que tu sais que tu n’as pas le droit de dire que tu ne vas pas bien.

Toutes ces années à faire semblant. Toutes ces années à faire semblant d’aller bien, parce que tu sais que les gens qui vont mal on les tue.

Toutes ces années à ne même plus savoir au fond si tu vas bien ou si tu vas mal, si tu souffres ou si tu fais semblant, si tu es gai ou si tu fais semblant, si tu es encore un peu toi ou si tu essaies juste d’être ce qu’on attend de toi, si tu vis ou si tu survis. Tu ne sais plus. Tu ne sais si tu es sincère. Tu ne sais plus quoi faire. Tu ne sais plus si tu dois être vrai ou si tu dois être faux. Tu ne sais plus si tu es vrai ou si tu es faux.

Toutes ces années à constater que tu ne mérites pas de vivre. Toi qui a été élevé dans le culte de la méritocratie, toi qui a été tellement convaincu que tu es dans le camp des méritants, toi qui a même les beaux papiers supposés démontrer ton mérite. Ça ne suffit pas. Ça ne prouve rien. Tu es juste un imposteur. Tu ne mérites rien. Tu n’es rien.

Toutes ces années où tu t’es dit qu’heureusement ça sera probablement bientôt fini. Et ça sera mieux sans toi. Ça sera tellement mieux sans toi. Toutes sortes de choses et toutes sortes de gens iront mieux sans toi. Tu libéreras de la place, de l’air, de la lumière, des ressources, pour d’autres qui, eux, sauront en faire quelque chose, étant entendu que toi tu n’as jamais rien su en faire et que tu n’en feras jamais rien de bon. Oh oui, ça sera tellement mieux sans toi.

Toutes ces années à te faire mordre, même par des gens que tu aimes — surtout par des gens que tu aimes.

Toutes ces années où tu t’es ressenti comme une souillure, une disgrâce, une anomalie, un gâchis, une bouche inutile. Un étranger, un imposteur, un adversaire, un alien, un virus — il y a des dizaines de pages à écrire derrière chacun de ces mots. Un truc sale et repoussant. Laid. Répugnant. Exécrable. Détestable. Légitimement détesté.

Toutes ces années où tu as capitulé, renoncé, cessé de croire en quoi que ce soit, cessé d’espérer quoi que ce soit de positif. La vie c’est juste fait pour souffrir. La vie c’est juste une suite de mauvais coups à encaisser. C’est comme ça. La vie ça sert à rien — à rien de bon. Il faut surtout ne rien en attendre — rien de bon. Ça n’est qu’une suite de mauvais moments à passer. Ça ne passe pas assez vite. Ça n’en finit pas de ne pas finir. Vivement que tout ça se termine.

Toutes ces années où tu as trop mangé parce que la nourriture était au fond ta seule source de satisfaction à peu près fiable, ton seul contentement fidèle, ton seul plaisir accessible. Toute ces années à grignoter, à finir les assiettes des gosses, à dévorer tard le soir, à chercher dans la nourriture dans un peu de joie de vivre, une compensation, une consolation ou une revanche. On mange trop parce qu’on pleure trop, te disais-tu souvent. On mange parce qu’on essaie de se rappeler qu’il y a des choses agréables. Parce que c’est un contact. Parce que ça au moins c’est bon. Parce que ça au moins c’est accessible. Parce que ça au moins ça console.

Toutes ces années à accumuler des kilos inutiles, à devenir laid, où t’assurer en somme de devenir effectivement laid et gros, même si tu te sentais laid et gros bien avant.

Toutes ces années, tous ces kilos. Les kilos du malheur, les kilos qui sont devenus toi, qui te rappellent qu’ils sont devenus toi parce tu n’étais pas bien, parce que tu n’étais pas comme il faut ; et maintenant qu’ils sont là tu es encore moins comme il faut, tu es encore moins bien.

Toutes ces années à mordre dans la nourriture, faute d’être capable de mordre dans la vie. Faute de mieux, comme tout le reste, faute de mieux.

Toutes ces années à sentir la tristesse toujours là, toujours proche, toujours inéluctable. Elle reviendra forcément. Même quand elle n’est pas là, ça ne peut être que temporaire. Tôt ou tard, ça va mal tourner. Tôt ou tard, la tristesse va te submerger. Tôt ou tard, ça va mal finir. Ça ne peut pas bien finir. Ça finira forcément mal. C’est comme ça. Ça ne peut pas bien finir. Ça ne peut pas bien se passer. Parce que c’est toi. Parce que c’est toi. Si tu n’étais pas toi, ça irait mieux. Il suffirait que tu arrives à n’être plus toi, que tu cesses vraiment d’être toi, et ça irait mieux pour toi.

Toutes ces années à manger en pleurant, ou à pleurer en mangeant. À grignoter parfois tout et n’importe quoi. Sans faim. Sans fin. Sans raison.

C’est avec la viande que c’était le plus dur parfois. Mordre dans la chair d’un cochon, d’un poulet, d’un animal, mordre dans la chair d’un pauvre animal, mordre dans la chair d’un être vivant sensible. Un animal qui n’avait fait de mal à personne. Un animal qui avait à peine existé pour seulement devenir un produit. Un animal qui aurait pu vivre et ressentir et exister. Un animal qui au fond valait probablement mieux que toi, et que tu dévorais quand même, pour en faire une partie de toi-même, pour en faire un bout de ton néant, pour t’offrir une poussière de plaisir égoïste et dérisoire. Alors que tu n’en avais pas besoin, même pas faim, ni même envie : juste absurde et monstrueux. Tu pensais tout ça et puis tu mordais quand même, tu mâchais, tu mastiquais et puis tu sentais parfois un contentement coupable. Coupable. Criminel. Criminel carnivore. Quelle sorte de monstre étais-tu donc ?

Toutes ces années à accumuler les kilos et les névroses. Toutes ces années à toujours revenir aux mêmes vaines questions existentielles atroces. Pourquoi tu es là ? Pourquoi tu es encore là ? Qu’est-ce que tu fous encore là ? T’as pas encore compris que tu n’es pas à ta place ici ? T’as pas encore compris qu’il n’y a pas de place pour toi ici ? Tu vois pas que ça ira mieux quand tu ne seras plus là ?

Toutes ces années à espérer la fin, à espérer l’astéroïde qui va résoudre toutes ces questions à ta place.

Toutes ces années, tu ne veux pas qu’elles reviennent.

Toutes ces années, tu as cru plusieurs fois qu’elles étaient derrière toi. Et puis elles sont revenues. Et puis tu y as cru à nouveau. Et puis elles sont revenues encore. Seul quelques détails changent. C’est toujours la même histoire. C’est ton histoire. Il ne faut pas que ça se voie.

Et une fois encore, tu as réussi à relever la tête. Et cette fois-ci, tu as même réussi à liquider les kilos de toutes ces années. Tu n’aurais jamais cru ça possible. Tu n’avais jamais vraiment essayé. Et puis tu l’as fait. Jour après jour. Un par un. Un par un, tu les as éliminés. Jour après jour, tu as éliminé tous les kilos de toutes ces années. Tu t’es dit au début sans y croire que c’était pour regarder devant toi, pour préparer l’avenir, c’était pur augmenter ton espérance de vie en bonne santé. Tu t’es dit ensuite que c’était pour ne plus regarder derrière toi, pour régler des comptes avec le passé. C’était comme si tu remontais le temps, comme si tu détachais de toi toutes ces années, comme on balaie des strates de débris accumulés, comme on arrache de vieilles racines.

Tu l’as fait. Tu y es presque. Encore un effort. Arrête de pinailler, tu l’as fait. Tu y es presque.

Presque. Presque, presque, presque.

Toutes ces années, tu as cru, tu as vraiment cru qu’elles étaient derrière toi. Ça allait tellement mieux. Ça allait tellement mieux.

Tu ne veux pas qu’elles reviennent.

Et puis depuis quelques semaines, en quelques semaines d’un bête automne banalement lugubre, en quelques semaines de contrariétés probablement banales, tu n’en es plus si sûr. Tu sens qu’elles reviennent. Tu sens qu’elles vont revenir. Tu ne veux pas qu’elles reviennent. Mais tu les vois à nouveau devant toi. Tu es fatigué. Tu as peur. Tu les sens. Tu sens tout ça. Tu reconnais tout ça. C’est tellement familier. C’est un peu chez toi.

La petite bête est toujours là. Ni devant toi, ni derrière toi. Dans ta tête.

La petite bête se moque de toi.

Ne l’écoute pas.

Tu y es presque.

Bonne nuit.

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8 commentaires pour Toutes ces années

  1. elle dit :

    Résiste !
    Prouve que tu existes !
    ^^

  2. Pour ma part c’est la musique qui m’aide à tenir…
    Pour ce que ça vaut : http://lapartouzemusicale.blog.free.fr

  3. paul dit :

    il semble que vous appréciez la documentation : je vous suggère cet ouvrage. « La dépression », « affect central de la modernité », de Cinzia Crosali Corvi, préface de Marie-Hélène Brousse, aux éditions Presses Universitaires de Rennes, Clinique Psychanalytique et Psychopathologie.

    • Merci du conseil. Le titre me fait penser à un autre titre : « La fatigue d’être soi », d’Alain Ehrenberg.

      • paul dit :

        merci aussi de cette indication d’Alain Ehrenberg, dont je ne connais pas les ouvrages.
        je me suis précipité sur un moteur de recherche et y ai trouvé cette « fiche de lecture » : https://www.philippefabry.eu/fiche.php?livre=8
        il me semble en effet que cet auteur rejoigne les travaux psychanalytiques de Corvi. et rejoigne donc mon orientation disciplinaire sur la question de la dépression.
        bon, pour le dépressif, de « savoir » ne semble pas vraiment « aider » : je n’en suis pas si sûr.
        ce que je cherche c’est comment soutenir et se soutenir dans une clinique de la dépression…
        et de traiter la question en changeant de paradigmes, en la traitant comme Corvi en construisant une théorie de l’affect permetrait… de sortir de l’écueil du sur-moi jouisseur, tout puissant, brisé dans un monde « délié », in-dividualisé, a-subjectif… reconsidérer les destin pulsionnels devant l’impossible global…
        finbon, je balance comme ça des pistes, sans être très sûr de ma tentative d’expression…

  4. Le Monolecte dit :

    Même si la dépression est une maladie grave et potentiellement mortelle, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle est avant tout un fait social (ref. “Le suicide” de Durkheim). J’en tiens pour preuve que la consommation d’antidépresseurs est fortement corrélée à l’état socio-économique du pays (et de la classe sociale d’appartenance), que les périodes de crise économique et sociale sont propices aux explosions de dépression, mais qu’on continue pourtant à sur-psychiatriser, individualiser le problème.

    Ayant conscience de la merde collective dans laquelle nous nous enfonçons, je ne cesse de me demander avec une certaine angoisse pourquoi je n’ai pas fondu un plomb depuis le temps, par quel mystérieux dérèglement mon organisme et mon mental tiennent le coup alors qu’objectivement, nous devrions TOUS être roulés en boule au fond de nos lits en gémissant.

    • paul dit :

      « objectivement, nous devrions TOUS être roulés en boule au fond de nos lits en gémissant. »
      bon, objectivement : ben on est subjectif, donc à un constat lucide sur le monde, on ne réagit pas précisément comme « on » nous le demande… c’est à dire en se recroquevillant sur soi-même, s' »individualiser…
      ça c’est précisément ce que cherche le système socio-économique à induire chez tout un chacun, et entretient aussi cette vision de « la dépression », psychiatrisée et individualisée… alors que… ben c’est pas ça, c’est pas uniquement cette expression là et encore moins la réduction qu’en présente les critères du DSM quelques soit ses versions et révisions… idem pour le suicide d’ailleurs…
      c’est pas non plus une sorte de complot des industries pharma… pour vendre des dopeurs de la dopamine…
      et ce qui explose pendant les périodes de « crises » symptomatiques du capitalisme, c’est pas tant les dépressions, que des expressions d’angoisses, diverses, subjectives, mais induites par le rapport à la réalité économique, d’un monde qui rejette ce que vous indiquez comme « les surnuméraires ». ce qui explose, c’est l’angoisse de tout un chacun au constat que l’on ne puisse plus faire crédit et confiance dans les structures symboliques du monde social…
      les uns « dépriment », d’autres « addictent », d’autres encore « s’excitent », s’activent, retournent à des « croyances » que leurs parents avaient abandonnées… etc…
      ensuite
      dire que nous « devrions tous »… euh… c’est se faire piéger par le discours dominant et tourner le dos à la lucidité subjective, à la subjectivité, à la reconnaissance de notre impuissance, à l’incertitude, et à ce potentiel structurant d’un « au nom du père » permettant cette force de tenir psychiquement devant/dans l’angoisse…

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