« Leurs enfants après eux », les années 1990s, histoires après la Fin de l’Histoire

J’ai lu au printemps 2019 le roman qui avait obtenu à l’automne 2018 le Prix Goncourt : « Leurs enfants après eux », de Nicolas Mathieu.

Je lis peu de romans, encore moins de romans français. Celui-ci m’avait été chaudement conseillé par un correspondant sur Twitter. Je n’ai pas été déçu.

C’est un bon roman. Ça m’a plu. J’y ai trouvé tout ce que j’attends d’un roman. Une prose lisible. Un cadre géographique. Des lieux, des ambiances, des couleurs. Une intrigue. Des personnages construits, attachants, certains attendrissants, d’autres repoussants, on s’accroche à eux, on les suit et on veut savoir ce qu’il va advenir d’eux.

Ce roman se déroule dans les années 1990s dans un coin du Nord-Est de la France, quelques années après la fermeture des hauts-fourneaux et le démantèlement de l’industrie sidérurgique.

Il est structuré en quatre chapitres, chacun décrivant quelques journées, en 1992, 1994, 1996 et 1998.

Pour la plus grande partie de la France, les années 1990s, c’est le début de la fin, à partir de la ratification du Traité de Maastricht par le référendum du 20 septembre 1992, la construction de l’Union Economique et Monétaire jusqu’à l’introduction de l’euro, la montée en puissance de la mondialisation décomplexée, les traités de libre-échange imbéciles, tout cela finit de se mettre en place, s’accélère, et aboutira à partir de 2017 à la métastase infecte connue sous le nom de régime Macron.

En 2015, dans « Qui est Charlie ? » , Emmanuel Todd écrivait :

En 2015, les effets de Maastricht sont là. Les usines ont fermé, les banlieues pourrissent. Et nous devons émettre l’hypothèse qu’il n’avait jamais été question d’autre chose dans l’esprit des concepteurs de la monnaie unique : Ce qui se passe n’est pas en contradiction avec les valeurs de la coalition sociale qui contrôle la France mais, au contraire, les satisfait. (…) Pour les ouvriers, les employés et les jeunes, ce quart de siècle a été perdu.

Pour la région dont il est question dans ce roman, les années 1990s, c’est déjà après la fin. C’est la suite de la fin. La fin est arrivée dans les années 1980s — déjà au nom de la compétitivité, de l’Europe et de la « contrainte externe », on ne disait pas encore « mondialisation ». Les usines ont fermé et la petite ville pourrit, en grande partie, à bas bruit comme on dit maintenant.

La « fin de l’Histoire » théorisée au printemps 1989 par l’essayiste américain Francis Fukuyama (référence récurrente sur ce blog, je radote), elle est en somme déjà arrivée, sous une certaine forme, en grande partie, sur ce bout de terre française.

Je me souviens de cette question, en lisant toutes sortes de choses autour de la théorie de Fukuyama, entre 1989 et 1992 : qu’est-ce qu’on fait après ?

Qu’est-ce qu’on fait après la fin de l’Histoire ?

1992 :

Et cette chanson [« Smells like teen spirit »], comme un virus, se répandait partout où il existait des fils de prolo mal fichus, des ados véreux, des rebuts de la crise, des filles mères, des releuleuh en mob, des fumeurs de shit et des élèves de Segpa. À Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s’annonçait comme un épouvantable rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu ; il ne restait plus qu’à faire du bruit.

1996 :

Une nouvelle manager avait bientôt débarqué au bureau. Elle avait des idées, vingt ans de moins qu’elle et venait de finir son MBA en Amérique. Elle le spécifiait à la moindre occase et s’émouvait interminablement des obstacles inutiles qui en France faisaient encore barrage à l’indispensable en-avant de toute une civilisation. Car un mur, à Berlin, était tombé. Depuis, l’histoire était faite. Il ne restait plus qu’à aplanir les dernières difficultés à l’aide d’outils bureautiques et organiser la fusion pacifique de cinq milliards d’êtres humains. À l’horizon, la promesse d’un progrès interminable, la certitude d’une unité confondante. Hélène avait assez rapidement compris qu’elle constituait quant à elle l’un des freins qui entravaient ce mouvement historique. Elle en avait bientôt conçu un certain dépit, lequel s’était soldé par un arrêt de travail de deux mois et une cure d’antidépresseurs.

Ce roman raconte des réalités concrètes habituellement cachées derrière de pompeux grands mots, tels que « désindustrialisation », « tertiarisation », « autonomisation », « délocalisations », « précarisation », etc.

Après l’industrie, les services ? Pour des vieilles régions industrielles comme le Nord-Est de la France, le destin est-il juste d’embellir les ronds-points, de devenir des décors, de construire des bases de loisirs ? Ou des parcs d’attraction, ou des musées ? Tout faire pour faire venir des touristes ? Tout faire pour faire venir des « investisseurs » (un mot moderne pour « capitalistes ») ? Devenir « attractifs », pratiquer l' »attractivité » (un mot moderne pour « soumission ») ?

Après les délocalisations, quelques miettes pour quelques-uns, et pas grand’chose pour la plupart. Des laissés-pour-compte un peu partout. La débrouille. L’économie souterraine. Les trafics.

Après les grandes industries intégrées, les petits entreprises dynamiques en réseau ? Les « petits boulots » popularisés à partir des années 1980s.

Les boîtes sans âme mais qui veulent votre âme. L’individualisation à outrance. La mise en concurrence systématique de tous contre tous. Le contrôle de tout et surtout de n’importe quoi. La mise en chiffres de tout. Le néo-management moderne. Ce que Jean-Pierre Le Goff appelle « La Barbarie Douce », dans son petit livre paru en 1999, que j’ai lu en mai 2000. Ce roman parle de « La Barbarie Douce », à hauteur d’homme.

Je n’ai toujours pas fini « Le Nouvel Esprit du Capitalisme », je ne le citerai donc pas ici, mais il me semble que le long essai publié à l’extrême fin des années 1990s par Luc Boltanski et Eva Chiapello lui aussi raconte en grande partie la même histoire que le roman de Nicolas Mathieu. Mais ce roman est à hauteur d’homme.

1994 :

La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi. Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies. (…)

On n’attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d’en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances illégales et vos intérêts indéfendables. Il fallait porter une casquette.

Dans ce monde-là, les cols-bleus ne comptaient plus pour rien. Leurs épopées étaient passées de mode. On riait de leurs syndicats grande gueule et toujours prêts à pactiser. À chaque fois qu’un pauvre type revendiquait une existence moins lamentable, on lui expliquait par A plus B combien son désir de vivre était déraisonnable. À vouloir bouffer et prendre du bon temps comme tout le monde, il risquait d’enrayer la marche du progrès. Son égoïsme était compréhensible toutefois. Il ignorait tout bêtement les ressorts mondiaux. Si on lui augmentait son salaire, son travail filerait en banlieue de Bucarest. Des Chinois, autrement besogneux et patriotes, feraient le taf à sa place. Il devait comprendre ces nouvelles contraintes qu’expliquaient des pédagogues amènes et bien lotis.

Ce qui m’a beaucoup frappé en lisant « Leurs enfants après eux », c’est décidément que ça se passe dans les années 1990s. Ça raconte les années 1990s. Mais ça raconte aussi très bien l’époque actuelle, les années 2010s, tant l’époque actuelle est, derrière tous les baratins sur les « révolutions technologiques », la « nouvelle économie », la « disruption » et le « nouveau monde » en marche, juste dans la continuité des années 1980s et 1990s, rien n’ayant fait dérailler la grande faucheuse néolibérale en marche.

Le Prix Goncourt a été attribué à « Leurs enfants après eux » le mercredi 7 novembre 2018, pendant la semaine où le produit Macron faisait sa pathétique « itinérance mémorielle » dans le Nord-Est de la France, dix jours avant le début de l’insurrection dite des Gilets Jaunes, le samedi 17 novembre 2018. La littérature est encore capable d’être plus pertinente que la communication.

Par parenthèse, Nicolas Mathieu a composé un petit texte poignant sur les Gilets Jaunes, publié sur Instagram le mardi 15 janvier 2019, repris par Lundi Matin le lundi 10 juin 2019.

Cette vie, elle ne l’avait pas voulue. Et au fond, ça n’avait pas tellement d’importance. Chez elle, tout le monde ou presque faisait son chemin comme ça, de la maternelle au bac, un job, le mariage, deux mômes, les vacances, l’Auchan le samedi, le dimanche dans sa belle-famille. (…) Cette vie, elle s’était dévidée vite en somme, épuisante et belle, continuellement contrainte, rognée aux deux bouts, mais le mégotage n’empêche pas le bonheur.

Alors « les enfants » dont il est question dans le titre, c’est ma génération. J’ai ça en commun avec ces personnages, on est nés au début des années 1970s et on a eu 20 ans un peu après « la fin de l’Histoire » en 1989. Mais on a si peu en commun à part ça…

Ces personnages sont des êtres bien plus vivants que je ne l’étais dans les années 1990s. C’était tout pourri dans ma tête dans les années 1990s.

Leur décennie est une décennie que je n’ai fait que traverser.

Leur pays est un pays que je n’ai fait que traverser.

J’ai quelques souvenirs dans l’Est de la France dans le dernier tiers des années 1990s. Une noce en Haute-Marne, une autre dans le Haut-Rhin, la visite de deux ou trois centre-villes historiques, quelques week-ends sur un campus. Mais au fond, ce que j’en ai surtout connu, ce sont les autoroutes. C’est un pays que je n’ai fait que traverser, entre Europe du Nord et Europe du Sud, sans jamais vraiment m’y arrêter.

C’est à l’occasion de l’élection présidentielle américaine de novembre 2000 que j’ai découvert le concept américain de « flyover country », le pays qu’on ne fait que survoler, entre les grandes métropoles de la Côte Ouest et les grandes métropoles de la Côte Est. Le pays qu’on ignore — et parfois qu’on méprise secrètement. Le pays « rouge », oublié par les pays « bleus ». Ce concept s’applique très bien en Europe. Il décrit notamment à merveille le Royaume-Uni du Brexit. Et il dit aussi quelque chose du Nord-Est de la France, espace perdu entre l’Île-de-France et la « banane bleue » qui s’étire de Rotterdam à Florence, c’est-à-dire entre la région la plus riche de France et la région la plus riche d’Europe. Entre les deux riches mégalopoles, il y a quoi ? Entre les deux, il y a rien ? « Rien », vraiment ?

les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.

Qu’est-ce que moi, petit-bourgeois super-diplômé de grande-école, hors-sol anywhere avec l’Amérique dans la tête, qu’est-ce que moi j’aurais pu comprendre à tout ça, à l’époque ?

1996 :

L’école faisait office de gare de triage. Certains en sortaient tôt, qu’on destinait à des tâches manuelles, sous-payées, ou peu gratifiantes. Il arrivait certes que l’un d’entre eux finisse plombier millionnaire ou garagiste plein aux as, mais dans l’ensemble, ces sorties de route anticipées ne menaient pas très loin. D’autres allaient jusqu’au bac, 80 % d’une classe d’âge apparemment, et puis se retrouvaient en philo, socio, psycho, éco-gestion. Après un brutal coup de tamis au premier semestre, ils pouvaient espérer de piètres diplômes, qui les promettaient à d’interminables recherches d’emploi, à un concours administratif passé de guerre lasse, à des sorts divers et frustrants, comme prof de ZEP ou chargé de com dans l’administration territoriale. Ils iraient alors grossir cette acrimonieuse catégorie des citoyens suréduqués et sous-employés, qui comprenait tout et ne pouvait rien. Ils seraient déçus, en colère, progressivement émoussés dans leurs ambitions, puis se trouveraient des dérivatifs, comme la constitution d’une cave à vin ou la conversion à une religion orientale.

Enfin, il y avait les cadors, qui se prévalaient d’une bonne mention et d’un dossier béton, véritable rampe de lancement pour les carrières désirables. Ceux-là emprunteraient des canaux étroits et, mis sous pression, iraient vite, grimperaient très haut. Les mathématiques étaient un avantage majeur pour mener ces cursus accélérants, mais il existait également quelques bonnes filières pour les esprits abstraits, les historiens, les songeurs, les artistes, ce genre de clowns.

Je n’ai toujours pas lu le livre que François Ruffin a écrit pendant l’hiver 2019, pendant la crise des gilets jaunes, et dont le titre est évidemment adressé au produit Macron : « Ce pays que tu connais pas » . C’est un joli titre. Il serait tellement facile à transposer en ce qui me concerne : la France des années 1990s, ce pays que je ne connais pas. J’étais macronien dans les années 1990s, jusqu’au bout de mes ongles rongés — et je devrais encore être macronien, mais par chance je ne le suis pas.

We’re flying high
We’re watching the world pass us by

J’étais une sorte de touriste au fond. Je ne connaissais même pas mon propre pays. Je ne connaissais rien à rien.

C’étaient les années 1990s. C’était la France.

C’étaient des êtres vivants, qui faisaient au mieux, comme ils étaient, avec ce qu’ils avaient, là où ils étaient. Dans cette décennie-là on avait vingt ans, et nos parents avaient cinquante ans. Dans la prochaine décennie nos enfants auront vingt ans, et nous on aura cinquante ans. Vaste programme.

Et tant pis pour l’Histoire, finie ou pas finie. Et tant pis pour les grands mots.

1996 :

Et dire qu’ils n’avaient même pas cinquante piges. Leur tour était passé vite, ils n’avaient pas beaucoup profité. Ce sentiment de retraite produisait entre eux une entente d’un type nouveau, qui n’était plus de l’amour, mais un genre de tendresse lasse, une fidélité par dépit. Ils ne se feraient plus de mal à présent. C’était trop tard.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour « Leurs enfants après eux », les années 1990s, histoires après la Fin de l’Histoire

  1. smolski dit :

    Correction :
    C’étaient des êtres vivants, qui faisaient au mieux, comme ils étaient, avec ce qu’ils avaient, là ils étaient.

    là où ils étaient

    Malgrès ses qualités énoncées, pas sûr de lire le roman proposé.
    Il me semble plus destiné à des cols blancs qui ont le temps de refaire sans rien défaire qu’au drapeau noir qui n’a que celui de subir, s’unir et combattre, sans s’illusionner… 😉

    • Coquille corrigée, merci. Et remarque parfaitement fondée, merci aussi…
      L’opium des cols blancs, pourrait-on dire…
      Relire ce que Carrère disait de l’uchronie, confortables mélancolie et hostilité à l’égard du réel…

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