Blade Runner, novembre 2019

Le film Blade Runner commence très lentement. Des mots écrits en blanc sur fond noir.

D’abord le titre, les noms des principaux acteurs et contributeurs. Puis un long texte d’introduction défile sur l’écran :

Early in the 21st Century, THE TYRELL CORPORATION advanced Robot evolution into the NEXUS phase – a being virtually identical to a human – known as a Replicant.  …

Et enfin ces mots, seuls, énormes :

Los Angeles
November, 2019

Et l’image apparaît. Une vue aérienne nocturne. Au premier plan un site industriel, probablement pétrochimique, des torchères crachant des jets de flammes. Plus loin, tout autour, une immense métropole illuminée. Le Système humain. Quelques voitures volantes traversent l’écran. Le film commence. Bienvenue dans le futur.

Des œuvres sur « le futur », il y en a eu beaucoup dans le dernier quart du XXème siècle, c’est-à-dire dans la période de ma jeunesse à moi

Il y a peu de films qui ont autant compté pour moi que « Blade Runner », à part peut-être « 2001: A Space Odyssey » . Je ne compte pas les films comiques que je connais par cœur comme d’autres connaissent leur Shakespeare par cœur, des Tontons Flingueurs aux Visiteurs.

Alors, puisqu’on est arrivés en novembre 2019, je n’ose pas dire « arrivés sains et saufs », puisqu’on est en novembre 2019, je me permets ce billet pour tenter de décortiquer l’importance de ce film pour moi.

« Blade Runner » est un film réalisé par Ridley Scott, sorti en 1982, inspiré d’un roman mineur de Philip K. Dick, « Do Androids Dream of Electric Sheep?  » (« Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »). C’est une des premières adaptations pour le grand public de l’œuvre de Philip K. Dick, mort en 1982, et c’est resté longtemps la plus connue. Ce film a été plusieurs fois ressorti dans des variantes (« Director’s cut », etc), et même pourvu d’une sorte de suite, « Blade Runner 2049 » , sortie en 2017, et que j’avais trouvée plutôt pas mal. Pour plus de détails, commencez évidemment par la page Wikipedia. Pour éviter tout risque de « spoiler » (en québécois on dit « divulgâcher »), n’allez pas plus loin.

J’ai vu Blade Runner pour la première fois à la fin des années 1980s. Je l’ai revu plusieurs fois ensuite, je ne sais plus quand, je ne sais plus quelles versions, et au fond c’est sans importance. Je ne l’ai pas revu récemment. Je n’ai pas pris le temps.

Ce film fige une vision de 2019 vue depuis 1982. Ce qui a changé, c’est le monde, c’est moi, et c’est ce que je comprends et ressens du monde.

Alors voilà, on est en novembre 2019.

Arrivés en novembre 2019, que reste-t-il de Blade Runner ?

Il y a quelques jours, en discutant autour d’un café avec de jeunes collègues, nés dans les années 1990s, j’ai découvert qu’ils ignoraient jusqu’à l’existence de ce film, de ce monument. J’ai presque été choqué. Et j’ai ensuite éprouvé quelques difficultés à leur résumer ce film. Il y a beaucoup de choses dans ce film. Une vision du Futur. Tout un attirail technologique. Des voitures volantes. Des colonies de l’espace. Des robots humains, plus humains que l’humain. Une belle histoire d’amour improbable. Du sang et des larmes. De la pluie. Il y a trop de choses dans ce film.

Quelques jours plus tard, un de ces collègues m’a expliqué que le dénommé Elon Musk va exploiter l’image de ce film pour le lancement d’un produit en ce mois de novembre 2019. Le marketing digère tout, décidément.

J’ai commencé dans la vie avec une vision naïve, essentiellement optimiste, du Futur. Le Futur ! Le Futur avec un grand F. J’ai grandi dans les années 1980s dans le culte du Progrès, des Lumières, de la Conquête de l’Espace. Jules Verne, Tintin et Werner von Braun, Blake et Mortimer, et toutes ces sortes de choses. Le Futur ! Le Progrès ! Forcément, le Progrès. C’était le nom du journal. Essayons de ne pas abuser des majuscules.

Dans une telle vision naïve, il y avait une large place pour l’émerveillement devant les gadgets et les artefacts qui arriveront peut-être dans le futur, et dont la fiction nous délecte par anticipation. Ça sera vachement bien les voitures volantes ! Ça sera le Progrès !

Mais Blade Runner, comme d’autres fictions, montre vite qu’au-delà des gadgets il y a pas mal de trucs qui vont sacrément mal dans le monde du futur. Comme partout d’ailleurs. Je n’avais pas réalisé, au début, qu’avant d’envoyer quelques projectiles vers la Lune, Werner von Braun comme Impey Barbicane en avaient envoyé beaucoup pour tuer des gens.

Alors j’arrive à un deuxième temps. Un temps héroïque ! Il faut remettre le progrès sur les rails. Quelque chose a dérapé, et il faut le corriger. Quelque chose s’est échappé, et il faut le rattraper. Il faut agir. Il faut aller vite. Il faut rétablir l’ordre. Il faut rétablir l’équilibre. Il faut sauver l’Empire, l’Occident et le monde libre. Blade Runner est l’histoire d’une traque. Il faut rattraper les aberrations. Il faut arrêter les monstruosités. Certes on tue des gens, mais ce sont des méchants. Il faut corriger les anomalies. Il faut courir. Il faut empêcher la dissémination, la contamination, biologique ou radioactive ou idéologique. Il faut sauver le monde. Il faut agir avant qu’il ne soit trop tard.

Mais en progressant dans l’âge adulte, j’ai compris qu’il n’y a rien à rattraper. Il n’y a rien à sauver. Il n’y a pas un âge d’or à rétablir. Il n’y aura pas de Retour du Roi, il n’y aura pas de Retour du Jedi, il n’y aura pas de Seconde Fondation, de Second Empire, ou de Renaissance. Le blanc et le noir n’existent pas. Il n’y a que du gris. Du sale, du plus ou moins sale. Du plus en plus sale, à bien des égards.

Alors j’arrive à un troisième temps. Ouvrir les yeux. S’adapter. Faire avec. Essayer d’être lucide. Voir les choses comme elles sont, et c’est pas glorieux. Le monde est une porcherie. Admettre qu’on n’est pas extérieur, qu’on n’est pas mieux, qu’on n’est pas au-delà. Admettre qu’on ne fera probablement pas mieux, qu’on ne changera pas le monde, qu’on ne sauvera pas le monde. On le subira comme tout le monde, tant qu’on pourra. On essaiera juste de survivre, comme tout le monde, faute de mieux. Les uns contre les autres. We’re all part of the same compost heap.

Mon cheminement peut se lire à la lumière d’une des principales questions qui se posent à quiconque s’intéresse à Blade Runner : Est-ce que Deckard est un réplicant ?

La première fois que j’ai vu Blade Runner, je n’ai même pas imaginé que Deckard puisse être un réplicant.

Puis sont venues les années où je me suis posé la question. Comme tout fan de ce film, au fil des années et des visionnages, j’ai joué à traquer les indices et chercher les allusions.

Ensuite est arrivé le stade où la question ne se pose même plus, parce que la réponse est évidente : évidemment, le personnage principal est un réplicant, une machine, un produit ! Évidemment, il n’est pas humain, d’un strict point de vue technique, légal, théorique ou formel ! Évidemment, Rick Deckard qui traque Leon Kowalski, Pris et Roy Batty, c’est une machine qui traque des machines ! Évidemment, Rick et Rachel, ce sont deux machines amoureuses ! Évidemment !

Et encore plus loin, j’ai atteint le stade où je suis désormais, celui où je questionne la question. Je pense que le problème est la question. Évidemment, en théorie, Deckard n’a pas été produit comme un humain biologique. Tout aussi évidemment, en pratique, Deckard est humain, terriblement humain. Mais pourquoi vouloir diviser l’humanité ? Pourquoi semer le soupçon ? Pourquoi rajouter la discorde au chaos ? Diabolique, du grec dia-ballein, couper en deux…

Arrivés en novembre 2019, que reste-t-il de Blade Runner ?

Écartons les fantasmes technologiques. Des voitures volantes ? Les colonies de l’espace ? Sic transit gloria mundi. La vie est ailleurs.

Écartons les fantasmes géopolitiques. Le Los Angeles de 2019 vu de 1982 est une ville asiatique, les publicités représentent des femmes et des codes asiatiques, la nourriture servie dans les rues est asiatique, à toutes sortes de détails ce n’est plus une ville américaine. « Blade Runner » incarne ainsi, comme d’autres films de cette époque, de « Black Rain » à « Rising Sun », la peur de l’Asie qui saisit l’Amérique des années 1980s. À l’époque c’était la peur du Japon, aujourd’hui c’est la peur de la Chine, dans les deux cas un des sorciers de cette peur s’appelle Donald Trump, mais je m’égare (de l’Est).

Gardons l’ambiance désespérante. Cyberpunk forever.

Gardons la musique de Vangelis.

Gardons une grande et belle histoire d’amour impossible.

Observons des androïdes plus humains que les humains. Mêlés aux humains. Qui comme des humains tentent de survivre. Ont peur. Sont vulnérables. Sont forcés de se battre. Empêchés de coopérer, mis en concurrence, opposés. Forcés de se battre les uns contre les autres. Forcés par quelques maîtres pervers de se combattre, de se haïr, d’avoir peur, de tuer ou d’être tués.

Observons des humains plus androïdes que les androïdes. Eux aussi ils subissent tout ça. Eux aussi ils ont peur. Eux aussi ils sont mal traités.

Arrivés en novembre 2019, que reste-t-il de Blade Runner ?

Dans les premières années du XXIème siècle, j’ai à peu près tout lu de Philip K. Dick.

Qu’est-ce qu’être humain ? Qu’est-ce qui différencie la machine, l’animal et l’être humain ? C’est compliqué. Et c’est plus compliqué qu’il n’y parait.

Dans ces deux premières décennies du XXIème siècle, cette question s’est singulièrement compliquée.

Tout est fait pour faciliter la confusion entre machines et êtres humains. Les machines sont certes de plus en plus sophistiquées, mais surtout on incite ou on force de plus en plus d’êtres humains à se comporter comme des machines. On dépouille les humains de leurs données personnelles pour en faire des produits. Plus que jamais, on traite les humains comme des objets, ou comme du bétail. Machines, objets, animaux, humains ? Il n’y a plus que des ressources. On dit de moins en moins « ressources humaines », il faut aller vite, alors on dit juste « ressources ».

En novembre 2019, nous sommes tous des machines.

Nous sommes tous des produits.

Nous sommes tous des ressources.

Nous sommes tous des gilets jaunes.

Nous sommes tous des morts en sursis.

« More human than human » est la devise de la Tyrell Corporation. Elle marche dans les deux sens.

Le futur est arrivé. Novembre 2019.

Arrivés en novembre 2019, que reste-t-il de Blade Runner ?

La possibilité de l’humanité.

La possibilité de la fraternité.

La possibilité de l’amour.

I want more life.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Blade Runner, novembre 2019

  1. paul dit :

    ello…
    tiens… votre conclusion… la demande d’amour… ça m’a renvoyé à mon désaccord silencieux quant à votre article sur le luxe.
    pour moi, le luxe, c’est l’amour qui n’arrive qu’aux autres…
    moi aussi j’ai été fasciné par blade runner et plus encore par les romans de K.Dick
    curieusement, je ne me suis jamais demandé si deckart était réplicant… mais j’ai eu ma période d’identification aux réplicants…

    par ailleurs ce que vous dites là : « Observons des androïdes plus humains que les humains. Mêlés aux humains. Qui comme des humains tentent de survivre. Ont peur. Sont vulnérables. Sont forcés de se battre. Empêchés de coopérer, mis en concurrence, opposés. Forcés de se battre les uns contre les autres. Forcés par quelques maîtres pervers de se combattre, de se haïr, d’avoir peur, de tuer ou d’être tués. »
    Pour moi, c’était déjà depuis longtemps l’évidence de l’essence de l’idéologie viriliste, donc, de l’humanité qui n’a pas grand chose « d’humaine » au sens romantique ou idéaliste fleure bleue…

    et je me souviens encore de ce personnage réplicant disant poursuivre son créateur, rencontrant celui ayant créé ses yeux, et lui disant quelles merveilles il avait pu voir avec les yeux qu’il lui avait créés…
    ça pour moi, c’est radical, à la racine des choses… le regard, pas l’objet regard, les yeux, le pouvoir voir la lumière,le monde… y’a aussi la violence de la tendresse de son propre corps pour lui-même… le truc qu’on ressent au delà quand les yeux se ferment… et qui signe qu’on est resté autre chose qu’un homme, vir comme homo…

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