Joker, 2019

Je vais rarement au cinéma, mais il fallait que je voie Joker, alors j’ai vu Joker.

J’ai vu Joker en ne sachant pas à quoi m’attendre, mais en ayant entendu que c’était probablement le film de l’année 2019.

J’ai vu Joker sur le tard, fin octobre, et j’ai mis un certain temps à rassembler ce qu’il m’a inspiré, d’où ce billet tardif.

J’ai vu Joker en pensant que ce serait un peu un film de super-héros et de super-méchants. Que ce serait forcément un peu rattaché à l’univers de Batman. Au moins un peu. Que tôt ou tard il y aurait débauche d’effets spéciaux, des courses poursuites, des voitures futuristes ou des engins volants, des explosions ou au moins des feux d’artifices. Bref, que ce serait in fine un produit hollywoodien.

Je n’ai rien vu de tout cela. Absolument rien. J’aime bien être surpris au cinéma, et là j’ai été surpris. Ce n’est pas un film héroïque. C’est un film viscéralement anti-héroïque, ou non-héroïque, ou a-héroïque.

Non-héroïque

C’est un film social habilement habillé en film hollywoodien.

C’est un film qui n’intéresserait personne s’il se passait à Tottenham ou à Clichy-sous-Bois, s’il avait été tourné en Roumanie ou en Lituanie, par un réalisateur inconnu avec des acteurs inconnus. Mais il se passe à Gotham City. Gotham City ! Il a été tourné à New York City, certes plus dans le Bronx qu’à Manhattan, mais in fine c’est Gotham, ville légendaire, théâtre de super-héros. Et il a été tourné par un réalisateur oscarisé avec un casting oscarisable. Alors on devrait voir surgir à un moment ou un autre un super-héros ou un super-méchant. Et puis non. Rien du tout. C’est un décor héroïque pour une histoire non-héroïque. Il n’y a rigoureusement rien de super ici.

C’est un film qui n’intéresserait personne s’il s’intitulait « Arthur Fleck », ou « Kevin Fleck », ou « Ahmed Fleck », mais il s’intitule « Joker ».

Comme le dit Arthur Fleck lui-même à Murray Franklin, la répugnante synthèse locale entre Michel Drucker, Yann Barthès et Cyril Hanouna :

If it was me dying on the side-walk, you’d walk right over me! I pass you every day, and you don’t notice me!
Si vous me voyiez en train d’agoniser sur le trottoir, vous m’enjamberiez ! Je passe près de vous tous les jours, et vous ne me remarquez même pas !

C’est une histoire tristement banale, dans un pays parti à la dérive, de quelques individus livrés à eux-mêmes, abandonnés, laissés-pour-compte, particules élémentaires surnuméraires.

Rien

Joker, c’est l’histoire d’un rien, d’un de ces millions de gens qui ne sont rien, pour reprendre l’apogée oratoire du produit Macron :

… un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien …

Gotham City, c’est un lieu où se croisent quelques Thomas Wayne et des millions d’Arthur Fleck.

Et puis un jour, une goutte d’eau fait déborder le vase. Une étincelle et tout s’embrase.

Quelle est la goutte d’eau qui fait déborder la vase ? Des milliers de gouttes auraient pu être celle-là. Les gamins abrutis qui le tabassent un jour en pleine rue. L’arme qu’un collègue l’incite à porter. Le manque de médicaments depuis que les dernières mesures d’austérité budgétaire l’ont privé d’accès aux soins et à l’aide sociale. Les moqueries en tous genres. Les incivilités en tout genre. Il se trouve que ce sera un groupe de traders puants qui le tabassent un soir dans le métro. Ça aurait pu être un autre.

Pourquoi est-ce lui et pas un autre qui est l’étincelle ? Des milliers de riens auraient pu être celui-ci. Le monde où il évolue est rempli de riens, de ratés, de méprisés, de surnuméraires. Des morts en sursis. Des bombes à retardement. Il se trouve que ce sera lui, Arthur Fleck. Ça aurait pu être un autre.

Arthur Fleck n’est ni un héros, ni un monstre. Juste un rien.

Je ne suis pas un « cinéphile averti », je n’entends rien à l’art théâtral, je serais bien incapable de citer le moindre film de Joaquim Phoenix, mais j’ai été très impressionné par cet acteur. Ou plutôt son personnage. Ses gestes. Son corps maigre. Son corps qui, comme son esprit, n’en finit pas d’encaisser des coups. Et la maladie mentale qui le possède. Et puis tout ce qui s’est rajouté par-dessus. Et même lui ne sait plus ce qui est maladie et ce qui ne l’est pas. Il sait juste que c’est lui et qu’il ne peut pas en sortir.

Tout ce personnage exprime la souffrance, les souffrances. Arthur Fleck est un type qui souffre, qui souffre de tous ses membres, de tout son être. Qui n’a jamais rien eu d’autre que de la souffrance. Un damné. Un damné banal.

Il n’est pas le mal, il est la souffrance. Hannah Arendt parlait de la banalité du mal, ce film parle de la banalité de la souffrance.

J’ai pas demandé à venir au monde
Je voudrais seulement qu’on me fiche la paix
J’ai pas envie de faire comme tout le monde
(…) Pour moi tous les jours sont pareils
Pour moi la vie ça sert à rien

Humour

Joker, c’est un film sur l’humour. Oui, l’humour. Ce n’est certes pas un film comique. Ça ne se passe pas dans une époque marrante. Mais les deux personnages principaux prétendent être drôles. Murray Franklin fait rire des millions de gens tous les soirs à la télévision.

Le métier de clown d’Arthur Fleck, c’est de faire rire. Sa vocation, c’est de faire rire les enfants. Mais il a du mal. Sa maladie ne l’aide pas. Et ses difficultés accumulées non plus.

Le mot Joker arrive tard dans le film, bien après que l’irréparable ait été commis, Arthur Fleck demande à être appelé Joker. « Joke », ça veut dire « blague ». « Joker », ça veut dire « blagueur » ou « moqueur », suivant les traductions.

Quelle est la différence entre « blague » et « moquerie » ? Le monde contemporain a banalisé la moquerie. Il en a même fait une arme (en américain : « weaponized »). Le meilleur moyen d’abattre un adversaire politique, c’est de le ridiculiser. Le meilleur moyen de discréditer un message politique, c’est de s’en moquer. Le meilleur moyen pour pourrir un débat, c’est le rire gras. Argumenter, réfuter, questionner, analyser, comprendre ? C’est dépassé. C’est futile. It’s for losers, man! Faut rigoler dans la vie ! T’as pas d’humour ou quoi ? Allez, rigole ! C’est qu’un jeu !

It’s not a game, for God’s sake!
— Sure it is. It’s all a game. You just take their pieces, one by one until the board is clear.
— Ce n’est pas un jeu, nom de dieu !
— Bien sûr que ceci. Tout ça n’est qu’un jeu. Vous prenez juste leurs pièces, une par une, jusqu’à ce que l’échiquier soit vide.

Jeu ou pas jeu ? Le maître, c’est celui qui décide. Le maître, c’est celui qui décide si c’est un jeu ou si ce n’est pas un jeu. Si c’est sérieux ou si c’est juste pour rire. Si la blague est drôle, ou si elle n’est pas drôle. S’il faut applaudir ou huer. S’il faut respecter ou se moquer.

À l’ère de Cyril Hanouna et de Donald Trump, l’humour est devenu un rapport de domination. La blague est devenue une arme de destruction massive. Les limites ont sauté. L’humour, comme tout le reste, est décomplexé. Il n’y a plus le moindre respect.

Comme le dit Arthur Fleck à Murray Franklin — l’adjectif qualificatif « civil » en américain voulant dire quelque chose entre courtois, retenu, civique et civilisé :

Nobody’s civil any more!

Dans notre monde saturé d’images et de médias, des carrières se construisent sur l’humiliation systématique de tiers – jusqu’à la présidence des États-Unis d’Amérique.

À longueur d’interventions – et dans un livre que je n’aurais sûrement jamais le temps de lire – Bertrand Badie a expliqué que l’humiliation est aussi un facteur-clef des relations internationales.

À force d’humilier, à force de moquer ; à force de tenir les humiliés et les moqués pour négligeables, pour des moins-que-rien ; à force aussi d’humilier et de moquer les riens ; on transforme un individu malheureux qui voudrait n’être qu’un gentil clown, un individu souffrant qui donnerait n’importe quoi pour faire sourire un enfant, on le transforme en Joker.

Great again

Joker, c’est un film supposé se passer au début des années 1980s.

On y voit des voitures, des vêtements, des téléviseurs et toutes sortes d’objets des années 1980s. Toutes sortes de détails et d’effets esthétiques sont mis en œuvre pour faire début des années 1980s ou fin des années 1970s. Mais c’est un film qui se passe maintenant. Il manque des tas de détails, il n’y a pas de téléphones portables, pas de télématique et pas de machins sociaux, et ça ne change rien. En un sens, Joker, sorti en 2019 et supposé se passer vers 1982, c’est le symétrique de Blade Runner, sorti en 1982 et supposé se passer en novembre 2019. Ce sont des ponts entre deux mondes très similaires. Très sinistres, surtout.

Joker, c’est un film supposé se passer au début des années 1980s à New York.

Cette époque restée dans un certain imaginaire comme sale — comme ça la suivante a pu paraître plus propre. La fin des années 1970s est supposée avoir été sale. Lugubre. Déglinguée. En panne. Ça fait partie de la geste néolibérale. L’Amérique des années 1970s était en panne, sale, défaillante, décadente. Les grandes villes industrielles du Nord-Est, notamment, étaient en faillite. Le modèle fordiste – keynésien était dépassé. Tout était planté. Le président parlait de « Crisis of confidence » . Triste.

Et puis heureusement un preux chevalier cow-boy californien est arrivé. Et avec lui le néolibéralisme est arrivé. Et la lumière est revenue. Sonnez buccins et trompettes ! « It’s morning again in America! », « Make America great again! » et tout le bazar. C’est une belle histoire. Il suffit d’y croire. Joie.

La mise en faillite de la ville de New York à l’automne 1975, avec à la clef des milliers de licenciements d’employés municipaux et toutes sortes de carnages dans les programmes sociaux, est un jalon important de l’histoire du néolibéralisme. Quelque part entre le coup d’Etat du 11 septembre 1973, et l’écrasement de la grève des mineurs britanniques en 1984. Arthur Fleck n’est qu’une des victimes collatérales ignorées de ce coup-là. Une victime parmi d’autres. Un coup parmi d’autres. La stratégie du choc et autres thérapies de choc, ça ne fait rêver que les brutes.

Au-delà des chocs et des pillages, le néolibéralisme a consisté à mettre beaucoup de maquillage, à empiler toutes sortes de dettes financières, écologiques, techniques, pour faire semblant d’avancer. Nier les problèmes – « there is no such thing as society » disait la sorcière, la société n’existe pas, les problèmes sociaux n’existent pas. Nier le changement climatique. Faire taire les gueux. Ignorer les problèmes pour mieux les décupler. Une grande fuite en avant a commencé à cette époque-là, dans les années 1980s.

Il y a beaucoup de maquillage dans Joker.

Après des décennies de néolibéralisme, peu savent encore voir à travers les couches de maquillages. Mais au fond, les impasses clairement identifiées dans les années 1970s sont toujours là, en pire. Impasses économiques, impasses environnementales, impasses humaines. Rien n’a changé. Welcome to the desert of the real. Joker, c’est maintenant.

Jusqu’ici tout va bien

Concluons.

À la fin de Joker, l’ordre est rétabli.

Les tenants de l’ordre peuvent se croire à l’abri.

De même que, en France, ces jours-ci, un an après le début de la révolte dite des « gilets jaunes », les macroniens peuvent se croire à l’abri. Ils ont continué leur politique de pillage. Ils sont décidés à l’aggraver. Certains d’entre eux vont se gaver dans les prochains jours avec la privatisation de la Française des Jeux. D’autres se gaveront aux privatisations suivantes. D’autres ont trouvé d’autres moyens de se gaver. En toute légalité. En toute impunité. En toute bonne conscience. Le pillage bat son plein. Et puis symétriquement, des milliers de gens vont découvrir dans les prochains mois, jour après jour, drame après drame, que l’assurance-chômage n’est plus une assurance contre le chômage, que l’assurance-maladie n’est plus une assurance contre la maladie, et toutes ces sortes de choses. L’ordre a été rétabli. Le projet continue.

Ils peuvent continuer à ne pas faire le lien entre l’enrichissement sans limite de quelques-uns, dont eux, et les galères sans fin pour des millions d’autres, qu’ils ne connaissent pas.

Ils peuvent continuer à se croire beaux et drôles, plein de santé et plein d’humour, tandis que les pauvres sont moches et sinistres, malades et pas drôles.

Ils peuvent continuer à ne voir les désespérés que comme des fous, des monstres, des fascistes ou des dégénérés.

Ils peuvent continuer à fabriquer en masse des laissés-pour-compte.

Ils peuvent continuer à disrupter. Comme a dit l’un d’eux à Roger Cohen le 12 octobre 2016 :

We are designing a world that is not fit for people.
Nous construisons un monde qui n’est pas fait pour les gens.

Ils peuvent continuer à s’enrichir. Comme a dit Greta Thunberg le 14 décembre 2018 :

Our civilization is being sacrificed for the opportunity of a very small number of people to continue making enormous amounts of money.
Notre civilisation est sacrifiée pour qu’un très petit nombre de gens puissent continuer à gagner d’énormes sommes d’argent.

Ils peuvent ! Yes they can!

Il ne faudra juste pas que ces monstres s’étonnent quand des clowns viendront les ramener sur terre.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Joker, 2019

  1. paul dit :

    je reviens souvent lire cet article
    bon, j’ai aussi regardé ce film… relevé pas mal de choses comme vous le relevez aussi…
    ça me semble depuis longtemps évident ce paradoxe de cette culture américaine de pseudo-super-hero analysant froidement l’absurdité de cette société, culture riche de références remontant à la grèce antique… etc…
    donc ce genre de film, c’est assez « fort »…
    bon alors après, le truc qui m’embête à la fin de votre article… c’est la question de savoir si les monstres vont s’étonner de grand chose…
    nan
    précisément à cause de tous les contenus de ce genre de film…
    ces monstres sont à ce point pervers, qu’ils ne s’étonnent de rien, ils « savent » tout et se délectent de ce genre d’espoir se lisant dans des articles ou ailleurs où l’on crie espérer que des personnages de quelque ordre que ce soit les ramènent sur terre…
    ils savent très bien profiter de ce genre d’élan, et éventuellement pousser un peu ce genre de passage à l’acte, pour en « jouir », pour s’en délecter…
    et personne n’aura jamais à les ramener sur terre

    alors que ce qu’il « faudrait » c’est qu’ils se fassent « disparaître de la terre »… mais ça aussi, c’est pas réalisable…

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