L’effondrement et Pearl Harbor

Le grand intérêt des théories dites de « l’effondrement » , ou « collapsologie », c’est qu’elles mettent un mot simple sur ce qui est probablement la principale menace contemporaine. Ce qui peut engloutir notre petit monde, c’est l’effondrement.

Face à l’effondrement, il est souvent dit qu’il faudrait une mobilisation équivalente à celle qui a permis à la « grande alliance contre le fascisme », plus généralement appelée « Grande Alliance », de gagner la Deuxième Guerre Mondiale. Le fascisme ayant été un mot simple pour désigner ce qui fut la menace principale au milieu du XXème siècle. Ce qui aurait pu engloutir le monde – ce qui a englouti une partie du monde – c’était le fascisme.

Contre le fascisme au XXème siècle, il y a eu la Grande Alliance.

Contre l’effondrement au XXIème siècle, que faudrait-il ?

La Grande Alliance, c’est l’Empire britannique à partir du 1er septembre 1939, l’Union Soviétique à partir du 22 juin 1941, et surtout les États-Unis à partir du 7 décembre 1941. Et aussi les forces de la France libre, les forces des futures républiques de Chine, et quelques autres puissances secondaires.

Et le moteur principal de la Grande Alliance, c’est la plus grande puissance industrielle et technologique de l’époque, les États-Unis d’Amérique.

Et ce qui a fait basculer les États-Unis, c’est l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941.

La référence récurrente à Pearl Harbor

L’argument « Il faudrait une mobilisation équivalente à celle de la Grande Alliance », et plus spécifiquement l’argument encore plus simple « Il faudrait un Pearl Harbor », apparaissent souvent ces dernières années. Avant de creuser un peu cet argument, reprenons quelques occurrences récentes.

La plus récente dont j’ai eu connaissance vient de Guillaume Duval, du très respecté magazine « Alternatives Economiques », avec un article intitulé « Le moment Pearl Harbor » , daté du 23 août 2019, et quelques tweets :

Climat : le moment Pearl Harbour. Suite à cette attaque, les États unis s’étaient mobilisés totalement pendant 4 ans contre les nazis après avoir tergiversé longtemps. Les événements de cet été doivent nous faire entrer en guerre contre la crise écologique.

Le très apprécié site « Uzbek et Rica », en date du 16 novembre 2018, en contre-point à la crise émergente dite des « Gilets Jaunes », sous le titre « Faut-il consentir à un effort de guerre climatique ? » écrivait :

L’effort à fournir est monstrueux. Si l’on veut espérer limiter le réchauffement climatique à 1,5°C – ce qui semble largement compromis mais reste préconisé par les scientifiques pour éviter un emballement incontrôlable du climat – il faudrait avoir diminué de 45 % nos émissions de CO2 d’ici 2030.

Un virage aussi massif et rapide ne pourrait être pris qu’en mobilisant l’ensemble de la société et en mobilisant toutes les énergies de la société. Le genre d’exploits qui n’a été accompli que peu de fois par le passé : pendant les deux guerres mondiales.

David Wallace-Wells, un des plus grands experts contemporains sur le changement climatique, dans “New York Magazine” en date du 10 octobre 2018, sous le titre « UN Says Climate Genocide Is Coming. It’s Actually Worse Than That. » (« Les Nations Unies disent qu’un génocide climatique arrive. C’est en fait pire que ça. »), lui aussi revenait sur le précédent de la Grande Alliance :

But a carbon tax is only a spark to action, not action itself. And the action needed is at a scale and a speed almost unimaginable to most of us. The IPCC report called it unprecedented. Other activists often see one precedent, in all of human history, citing the model of how the United States prepared for World War II, and calling for a global mobilization of that kind — all of the world’s rivalrous societies and nationalistic governments and self-interested industries organized around the common pursuit of a stable and comfortable climate as though warming was an existential threat.

It is. And the World War II mobilization metaphor is not hyperbole. To avoid warming of the kind the IPCC now calls catastrophic requires a complete rebuilding of the entire energy infrastructure of the world, a thorough reworking of agricultural practices and diet to entirely eliminate carbon emissions from farming, and a battery of cultural changes to the way those of us in the wealthy West, at least, conduct our lives. And we need to do all of that in two, or possibly three, decades. As a comparison, simply the last phase of the recent three-stop extension of New York City’s Second Avenue subway line took 12 years. All told, from the first groundbreaking, the project took 45 years.

Mais une taxe sur le carbone serait juste une étincelle pour enclencher une action, pas une action en soi. Et l’action nécessaire est à une échelle et à une vitesse presque inimaginable pour la plupart d’entre nous. Le rapport du GIEC la qualifie de “sans précédent”. D’autres activistes évoquent souvent un seul précédent, dans toute l’histoire de l’humanité, et citent en modèle la préparation des États-Unis pour la Deuxième Guerre Mondiale, et appelle à une mobilisation mondiale de ce type – toutes les sociétés rivales, les gouvernements nationalistes et les industries égoïstes de ce monde devant s’organiser autour de la recherche commune d’un climat stable et confortable, le réchauffement étant considéré comme une menace existentielle.

Et elle l’est. Et la métaphore de la mobilisation de la Seconde Guerre Mondiale n’est pas une hyperbole. Eviter le niveau de réchauffement que le GIEC qualifie maintenant de catastrophique requiert une reconstruction complète de toute l’infrastructure énergétique du monde, une réorganisation complète des pratiques agricoles et un régime qui élimine entièrement toutes les émissions de carbone de l’agriculture, et un ensemble de changements culturels quant à la manière dont au minimum ceux d’entre nous dans l’Occident riche mènent leurs vies. Et nous devons faire tout cela en deux, peut-être trois, décennies. À titre de comparaison, la dernière phase d’extension de la ligne de métro de la Deuxième Avenue à New York, un ajout de juste trois stations, a pris 12 ans. La construction de cette ligne dans son ensemble aura pris 45 ans.

En remontant encore plus loin dans mes archives, je retombe sur une interview de Kim Stanley Robinson, le grand auteur de la trilogie martienne et de la trilogie climatique, datée du 31 octobre 2017 :

The way that we create energy and the way that we move around on this planet both have to be de-carbonized. That has to be, if not profitable, affordable. Humans need to be paid for that work because it’s a rather massive project. It’s not that it’s technologically difficult (we already have the solar panels, the electric cars, we have the technical problems more or less solved in prototype) but the mass deployment of those is a huge human project, equivalent of everybody gathering together to fight World War II. Everybody agrees that, yes, this is important enough that people’s careers, lives, be devoted to the swapping out of the infrastructure and the creation of a de-carbonized, sustainable, physical plan for the rest of civilization.

Notre production d’énergie et nos moyens de transport autour de cette planète doivent être décarbonés. Et cela doit être, sinon profitable, au moins abordable. Des êtres humains devront être payés pour ce travail, parce que c’est un projet colossal. Ce n’est pas tellement difficile d’un point de vue technologique (nous avons déjà des panneaux solaires, des voitures électriques, nous avons des problèmes techniques ordinaires au stade du prototype), mais le déploiement massif de ces technologies est un projet humain gigantesque, équivalent au rassemblement de tous pour combattre dans la Deuxième Guerre Mondiale. Tout le monde est d’accord pour dire que, oui, c’est suffisamment important pour des gens y dédient leurs vies, y fassent leurs carrières, soient entièrement engagés dans la conversion des infrastructures, et dans la création d’un plan décarboné, durable, physique, pour la poursuite de la civilisation.

Le pivot de Pearl Harbor

Dans beaucoup d’ouvrages comme « Naissance et déclin des grandes puissances », de Paul Kennedy, l’année de césure du XXème siècle n’est pas 1945, mais 1942. Parce que, à partir de décembre 1941, les États-Unis étant complètement engagés dans la guerre, « il ne reste plus qu’à mettre correctement en œuvre une puissance irrésistible » — c’est la phrase qui est restée dans ma tête quand j’ai lu ce livre en 1990. Un jour j’ouvrirai mes cartons et je le relirai. Pour le moment, Google me confirme que cette expression vient des mémoires de Winston Churchill :

Now at this very moment I knew that the United States was in the war, up to the neck and in to the death. So we had won after all! … How long the war would last or in what fashion it would end no man could tell, nor did I at this moment care … We should not be wiped out. Our history would not come to an end … Hitler’s fate was sealed. Mussolini’s fate was sealed. As for the Japanese, they would be ground to a powder. All the rest was merely the proper application of overwhelming force.

À cet instant précis je sais que les États-Unis étaient dans la guerre, jusqu’au cou et jusqu’à la mort. Donc nous avions gagné finalement ! … Nul ne pouvait dire combien de temps allait durer cette guerre, ou de quelle manière elle allait finir, mais à cet instant je m’en moquais. … Nous ne serions pas balayés. Notre histoire n’allait pas s’achever. … Le destin d’Hitler était scellé. Le destin de Mussolini était scellé. Comme les Japonais, ils seraient réduits en poussière. Tout le reste n’était plus que la mise en œuvre adéquate d’une force irrésistible.

Mettre correctement en œuvre une force irrésistible. Google m’a aussi redonné les chiffres mis en avant par Paul Kennedy et par d’autres. En 1941, le total des dépenses militaires des Alliés était de 19,5 milliards de dollars, dont 4,5 pour les seuls États-Unis, contre 9 pour l’Axe. En 1943, le total pour les Alliés atteignit 62,5, dont 37,5 pour les seuls États-Unis, contre 18,3 pour l’Axe. On pourrait retrouver d’autres chiffres, comparer les PNBs et autres indicateurs de taille des économies, les quantités de pétrole et d’acier, et tutti quanti. Avec le recul, et vu des chiffres, la supériorité des Alliés semblait en effet écrasante, et l’issue de la guerre inéluctable. Comme on dit maintenant : « Y a plus qu’à ! »

Sauf que les États-Unis auraient pu ne jamais rentrer en guerre.

L’entrée en guerre des États-Unis en 1941 était quelque chose d’improbable, sinon d’impossible. Il a fallu Pearl Harbor.

Il a fallu Pearl Harbor.

Je suppose que des dizaines d’ouvrages et des milliers de sources racontent l’histoire des États-Unis dans les années précédant le 7 décembre 1941. Pour préparer ce billet, je me suis replongé dans « Fateful Choices » , de l’historien britannique Ian Kershaw, publié en 2007, lu en 2012. Les deux chapitres de ce livre consacrés à la politique de Franklin Delano Roosevelt de la défaite à la France à Pearl Harbour sont très éclairants (chapitre 5 : été 1940 – printemps 1941 ; chapitre 7 : été – automne 1941).

En juin 1940, il fallait être fou ou visionnaire pour oser proclamer :

La France n’est pas seule ! (…) Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis. (…)  Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. (…) Le destin du monde est là.

En 1940, les capacités militaires des États-Unis, et leurs aides effectives à ceux qui se disaient leurs alliés, étaient infinitésimales. Les États-Unis étaient la première puissance industrielle de la planète, mais leur industrie militaire était négligeable.

En novembre 1940, le président des États-Unis est réélu, sur une promesse simple, correspondant aux attentes de l’opinion publique : les États-Unis resteront en dehors des « guerres étrangères ». La grande majorité des Américains pense que les guerres du reste du monde ne les concernent pas. Cela fait plus de sept ans que l’Empire japonais mène diverses opérations impérialistes en Asie orientale. Cela fait plus de trois ans que le Reich allemand s’étend en Europe. Une bonne partie de la Chine est tenue par le Japon. L’essentiel de l’Europe continentale est tenu par l’Allemagne et ses vassaux. So what?

L’opinion publique américaine veut croire que tout cela n’affectera jamais l’Amérique, protégée par deux océans. Des gens intelligents et bien intentionnés le pensent et le souhaitent. Certains pacifistes sont bien intentionnés, même si d’autres peuvent être manipulés.

Roosevelt sait que l’opinion publique américaine est ambigüe, peut-être facilement perdue, et il ne peut pas faire sans elle, et il ne veut pas faire sans elle. C’est un leader, pas un dictateur.

Speaking in Boston on 30 October 1940, during his campaign for election to an unprecedented third term in office, President Franklin Delano Roosevelt made a pledge to his audience. ‘And while I am talking to you mothers and fathers,’ the President stated, ‘I give you one more assurance. I have said this before, but I shall say it again and again and again: Your boys are not going to be sent into any foreign war.’

It was seen as the most explicit commitment to American neutrality; to keeping the United States out of the war that gripped Europe and threatened a German defeat of Great Britain. Roosevelt was telling those listening what they wanted to hear. At the end of September, 83 per cent of those asked in a public opinion survey had favoured staying out of the war against Germany and Italy.

Helping the British, whose backs had certainly been to the wall since the catastrophic defeat of the Allies at the hands of the Wehrmacht in May and June, by taking measures that fell short of entering the war was another matter altogether. But only 34.2 per cent of Americans in August 1940 supported doing more to help Britain fight Germany.

Lors d’un discours à Boston le 30 octobre 1940, pendant sa campagne pour obtenir un troisième mandat sans précédent, le Président Franklin Delano Roosevelt fit une promesse à son public : « Et puisque je m’adresse à vous, mères et pères, » dit le président, « je vous donne une assurance supplémentaire. Je l’ai déjà dit avant, mais je vais le redire encore et encore : Vos garçons ne seront pas envoyés dans aucune guerre étrangère. »

Cela fut interprété comme son engagement le plus explicite pour la neutralité américaine ; pour garder les États-Unis à l’écart de la guerre qui engloutissait l’Europe et qui menaçait de voir l’Allemagne défaire la Grande-Bretagne. Roosevelt disait à ceux qui l’écoutaient ce qu’ils voulaient entendre. À la fin du mois de septembre, 83% des personnes interrogées pour un sondage d’opinion étaient favorables à rester à l’écart de la guerre contre l’Allemagne et l’Italie.

Aider les Britanniques, qui étaient clairement le dos au mur depuis la défaite catastrophique des alliés face à la Wehrmacht en mai et juin, en prenant des mesures qui n’engageaient pas dans la guerre, était une autre affaire. Mais seulement 34,2% des Américains en août 1940 soutenaient l’idée de faire plus pour aider l’Angleterre à combattre l’Allemagne.

Entre la réélection de Roosevelt le 5 novembre 1940 et le 7 novembre 1941, l’administration Roosevelt engage toutes sortes de petits pas. Pour aider matériellement le Royaume-Uni, notamment par la mise à disposition de matériel de guerre par le mécanisme du « prêt-bail ». Pour pénaliser matériellement le Japon, notamment en limitant ses importations de pétrole. Pour aider matériellement l’Union Soviétique. Pour être présents de plus en plus loin dans l’Atlantique Nord. Pour jeter les bases d’une industrie militaire et d’une armée, en partant de presque zéro. Pour pousser le futur adversaire à la faute. Pour préparer les esprits. Des petits pas.

Des petits pas timides, notamment parce que les États-Unis sont une démocratie, avec une opinion publique, avec des oppositions, avec des sondages, avec des contre-pouvoirs, et parce que Franklin Roosevelt est un vrai démocrate.

Des petits pas.

Sans l’attaque de Pearl Harbor, les États-Unis d’Amérique ne seraient probablement jamais entrés en guerre. Sans Pearl Harbor, Roosevelt n’aurait jamais pu emmener les États-Unis dans la Grande Alliance.

Vu de début novembre 1941, la Deuxième Guerre Mondiale est presque terminée. L’Empire japonais va achever doucement de prendre le contrôle de l’Asie orientale. L’Empire nazi va bientôt porter le coup de grâce à l’Union Soviétique. Moscou devrait bientôt tomber, précipitant l’effondrement de l’Union Soviétique. Cet effondrement sera probablement suivi par une forme ou une autre de capitulation du Royaume-Uni, et quelque chose qui ressemblera à un effondrement de l’Empire britannique. Les États-Unis restant spectateurs passifs.

Sans Pearl Harbor, le Congrès américain n’aurait jamais déclaré la guerre à l’Empire japonais.

Un aspect moins connu, mais essentiel : sans Pearl Harbor, Adolf Hitler n’aurait jamais déclaré la guerre aux États-Unis d’Amérique. Rappelons la chronologie : le 7 décembre 1941, le Japon attaque Pearl Harbor. Le 8 décembre, à la demande du président Roosevelt, le Congrès américain déclare la guerre au Japon. Mais il n’est à cet instant pas question d’entrer en guerre contre le Reich. Le président ne le demande pas au Congrès, et, s’il l’avait fait, rien ne dit que le Congrès l’aurait suivi. La question ne reste ouverte que trois jours, parce que le 11 décembre 1941, Hitler annonce la déclaration de guerre du Reich aux États-Unis. Il avait fallu Pearl Harbor pour que les États-Unis déclarent la guerre au Japon ; mais les États-Unis n’ont jamais déclaré la guerre au Reich. L’auraient-ils fait ? C’est une question souvent débattue.

Roosevelt savait-il en novembre 1941 que le Japon allait frapper Pearl Harbor ? C’est une théorie que j’ai souvent lue. Roosevelt aurait sciemment laissé les Japonais frapper pour mieux forcer l’entrée en guerre des États-Unis. Je n’y crois pas. Roosevelt et son gouvernement ont tout fait pousser le Japon à la faute, mais ils pensaient plutôt que le Japon allait s’en tenir à envahir les Philippines, toute l’Indochine, jusqu’à Singapour – ce qu’il a effectivement fait après décembre 1941. Est-ce que cela aurait été suffisant pour retourner l’opinion publique américaine ? Probablement pas.

Roosevelt aurait-il pu agir sans Pearl Harbor ? Ou, plus précisément, qu’aurait-il pu faire sans Pearl Harbor ? Ou encore, quelle voie aurait pris les États-Unis sans Roosevelt et sans Pearl Harbor ?

Deux des plus célèbres uchronies imaginent un monde sans Roosevelt en 1941.

Dans « Le Maître du Haut Château » écrit par Philip K. Dick en 1962, Roosevelt a juste été assassiné dès 1933 ; les Alliés capitulent en 1947, les États-Unis sont partagés entre zone japonaise, zone allemande et zone neutre. Le fascisme a recouvert la Terre.

Dans « Le Complot contre l’Amérique » écrit par Philip Roth en 2004, Roosevelt n’a pas été réélu en novembre 1940 ; son successeur Charles Lindbergh signe très vite un pacte de non-agression avec Adolf Hitler en Islande, et un autre avec les Japonais à Hawaii, à la grande satisfaction de l’opinion publique américaine. Pas de Grande Alliance contre le fascisme. Le fascisme a recouvert la Terre.

Revenons au réel. Au XXème siècle, la Grande Alliance a terrassé le fascisme.

Que va-t-il se passer au XXIème siècle ? Les preuves de la crise climatique sont accablantes. Les signes de l’effondrement se multiplient. Qu’est-ce qu’on en fait ? Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs. Jusqu’à quand ?

À la recherche d’un Pearl Harbor climatique

L’opinion publique américaine au début des années 1940s était le prototype de ce que sont les opinions publiques modernes. Il n’y a pas encore la télévision et les réseaux sociaux, mais il y a les journaux, le cinéma et la radio. Il y a tout ce qui déferlera ailleurs un peu après : des médias de masse, des sondages d’opinion, des publicités commerciales omniprésentes, des faiseurs d’opinion, Edward Bernays et tout le bazar.

Pour l’opinion publique américaine au début des années 1940s, la guerre en Chine et ailleurs en Asie orientale, c’était très loin. La débâcle de la France en mai-juin 1940, c’était loin. La terreur aérienne, les bombardements massifs (« le Blitz ») des villes britanniques à partir de l’été 1940. Et le théâtre d’opérations le plus effroyable, le front de l’Est ouvert le 22 juin 1941 en Union Soviétique, c’était encore plus loin. C’était moins important que les petites mélodies quotidiennes, les problèmes domestiques (au sens américain du mot : les problèmes nationaux, locaux, internes, proches), l’actualité commerciale, l’actualité des stars et des starlettes, le sport-spectacle, les potins, le futile et l’agréable, les faits divers, et tout le bazar.

Comme disait Pierre Bourdieu :

Les faits divers, ce sont les faits qui font diversion.

Pour l’opinion publique des grands pays industriels aujourd’hui (pour faire court, le G7), les signes concrets de la catastrophe climatique, les craquements, les fissures béantes, toutes les preuves de l’effondrement qui vient, ça reste loin. C’est loin. C’est très loin. Et puis c’est pas cool. Pour tout dire, c’est chiant. C’est irritant. Quand il a fallu discréditer Greta Thunberg en septembre 2019, les médias français n’ont pas eu besoin de faire preuve de beaucoup de finesse rhétorique, comme avait résumé Samuel Gontier : Haro sur la démoniaque vestale hitléro-maoïste, elle nous emmerde cette chieuse, on la déteste et on se retrouve après quelques pages de publicité.

Comme disait Pascal Praud le lundi 6 mai 2019 :

Le réchauffement climatique alors qu’il fait moins 3 ce matin dans les Yvelines. Donc bon hein…

En 1939, la gangrène fasciste progressait à bas bruit. Les signaux faibles ne faisaient pas le buzz. C’était pas spectaculaire. C’était loin.

En 2019, l’effondrement et la catastrophe climatique approchent à bas bruit. Les signaux faibles ne font pas le buzz. C’est pas spectaculaire. C’est loin.

Alors quel serait le Pearl Harbor qui permettrait de mobiliser ce qu’il reste de cette civilisation face à son possible effondrement ? À quoi pourrait-il ressembler ?

Dans sa trilogie climatique parue entre 2004 et 2007, Kim Stanley Robinson imagine quelques événements spectaculaires, tels que la submersion d’une grande ville de la côte Est par une tempête nommée Sandy (comme à New York en 2012). Puis quelques années plus tard, un sénateur californien annonçant sa candidature à la présidence des États-Unis sur un bateau, au Pôle Nord, libre des glaces, la banquise ayant achevé de fondre.

Notre imaginaire est rempli de films catastrophes, et on a même eu des films représentant une catastrophe climatique spectaculaire. Le plus connu est « Le Jour d’Après » de Roland Emmerich, en 2004. Dans mon souvenir, ce film était très réussi. Sauf que quelques mois après sa sortie, George W. Bush, le candidat du lobby pétrolier était élu avec une majorité écrasante de plusieurs millions de voix, quatre ans après avoir été nommé par un vote de la Cour Suprême.

Par parenthèse, le problème majeur des films catastrophes, c’est qu’ils nous ont familiarisé avec l’idée qu’on peut détruire la planète, mais qu’on ne peut en aucun cas changer le système capitaliste. L’humanité et les écosystèmes peuvent disparaître, le capitalisme non.

Alain Minc était allé jusqu’à écrire, dans les années 1990s :

Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société.

Refermons cette parenthèse pour ce soir. Mais il faudra revenir là-dessus. C’est peut-être le nœud gordien, parce que le moteur de l’effondrement, c’est le capitalisme. L’anthropocène cache le capitalocène. On n’évitera pas l’effondrement des sociétés humaines sans abattre le capitalisme. On y reviendra forcément.

Alors il faudrait une vraie catastrophe ? Il faudrait une image choc ? Il faudrait un carnage spectaculaire ? Il faudrait un début de génocide ?

C’est ce qui m’ennuie dans cette idée de Pearl Harbor. Je n’aime pas les obsédés du choc. Je n’aime pas la société spectaculaire. Je n’aime pas l’idée que tout ce qui est or doit briller, et que tout ce qui brille est forcément or. Je n’aime pas comment, dans un autre domaine, les transhumanistes nous bassinent avec leur « singularité ». Je n’aime pas l’idée qu’il faut absolument du spectaculaire. Mais je ne vois pas comment faire autrement, le monde étant ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. Un Pearl Harbor, c’est forcément spectaculaire. Un Waterloo, c’est forcément Hugo plus que Stendhal.

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;

Ce qui m’ennuie dans l’idée qu’ « il faudrait un Pearl Harbor », c’est que la référence à Pearl Harbor a déjà été maintes fois utilisée dans l’Histoire récente. Parfois pour le meilleur : après le lancement du premier Spoutnik le 4 octobre 1957, les Etats-Unis ont relancé leur programme spatial, craignant un « Pearl Harbor spatial », et ça a amené l’humanité sur la Lune 12 ans plus tard. Parfois pour le pire : le 11 septembre 2001, présenté alors comme un « nouveau Pearl Harbor », a servi de prétexte à un enchaînement de guerres stupides et meurtrières toujours pas terminées 18 ans plus tard. Pour le reste, lire ou relire « La Stratégie du Choc » de Naomi Klein.

À la recherche d’un miracle

Ce qui m’ennuie dans l’idée qu’ « il faudrait un Pearl Harbor », encore plus que l’idée de spectacle, c’est surtout l’idée de miracle. Dire qu’ « il faudrait un Pearl Harbor », c’est dire qu’il faudrait un miracle.

Et je ne crois pas aux miracles.

Un de mes mantras professionnels est : « Il n’y aura pas de miracle ». Une variante américaine est : « There is no silver bullet » — il n’y a pas de balle magique. Même si le mot « sprint » est encore à la mode dans mon milieu professionnel, je préfère le mot « marathon ». Je déteste les plans qui dépendent d’un miracle. Je crois à l’effort, à la persévérance, à la ténacité et au temps long.

Au demeurant, se focaliser sur « il faudrait un Pearl Harbor » permet d’éviter de réfléchir concrètement à ce à quoi ressemblerait vraiment une mobilisation analogue à la mobilisation de la « Grande Alliance ». Aux mesures radicales qui s’imposeront. Aux renoncements. Aux privations. Aux sacrifices. Aux souffrances. On préfère ne pas y penser. On n’a pas envie de renoncer à quoi que ce soit, alors on n’y pense pas. Il faudra revenir sur ce point.

Je ne crois pas aux miracles.

Quand le Titanic a heurté son iceberg en avril 1912, il n’y a pas eu de miracle.

Quand les Somnambules se sont réveillés fin juillet 1914, il n’y a pas eu de miracle.

On peut certes argumenter que Pearl Harbor est un miracle qui avait été préparé. Un très remarquable article de « The Guardian » en date du 22 mai 2019, était intitulé « What if we covered the climate crisis like we did the start of the second world war? » : « Comment ça serait si les medias rendaient compte de la crise climatique comme ils avaient rendu compte du début de la deuxième guerre mondiale ? ». Il raconte l’histoire d’un groupe de « communicants » de l’époque, « Murrow and the Boys ». L’opinion publique, ça se travaille – et parfois même, ça peut être travaillé dans le bon sens.

Late 1940. The start of the Blitz, with bombs blasting London to bits. A Gallup poll that September found that a mere 16% of Americans supported sending US aid to beleaguered Britain. Olson and Cloud tell us that, « One month later, as bombs fell on London, and Murrow and the Boys brought the reality of it into American living rooms, 52% thought more aid should be sent. »

Americans had taken one step toward defeating fascism, and the Murrow Boys helped us take it. Of course, the journalists were only part of the cast, and I don’t want to overrate their importance. But they were there. On the right side. At the right time. In the right way — reporting on the biggest story of all, the fight for freedom. For life itself.

Fin 1940. Le début du Blitz, avec les bombes qui réduisaient Londres en poussières. Un sondage Gallup en septembre cette année montrait que juste 16% des Américains soutenaient l’envoi d’une aide américaine à la Grande-Bretagne en difficulté. Olson et Cloud nous disent que : « Un mois plus tard, alors que les bombes tombaient sur Londres, et que Murrow and the Boys amenaient par la radio toute cette réalité dans les foyers américains, 52% pensaient que plus d’aide devait être envoyée ».

Les Américains avaient franchi un pas supplémentaire vers la guerre pour abattre le fascisme, et les Murrow Boys y avaient contribué. Bien sûr, les journalistes n’étaient qu’une petite partie de l’équipe, et je ne veux pas exagérer leur importance. Mais ils étaient là. Du bon côté. Au bon moment. De la bonne manière – rendant compte de l’histoire principale parmi tant d’autres, la combat pour la liberté. Pour la vie elle-même.

On peut aussi argumenter que Pearl Harbor est un miracle qui avait été forcé. Par des années de manœuvres américaines pour acculer le Japon et l’obliger à aller chercher des matières premières par la force. Par des années de manœuvres américaines aussi du côté de l’Atlantique pour pousser le Troisième Reich à la faute, comme vingt-cinq ans plus tôt la faute du Deuxième Reich appelée Lusitania.

On peut enfin argumenter que Pearl Harbor est un miracle qui a juste servi de déclencheur. Le gouvernement Roosevelt, notamment Henry Stimson et Frank Knox, nommés le 10 juillet 1940 ministres de la Guerre et de la Marine, avait déjà commencé à graduellement transformer l’économie des États-Unis en économie de guerre. L’expression « arsenal de la démocratie » avait été inventée par Roosevelt dès le 29 décembre 1940.

Un miracle préparé, un miracle encadré, un miracle bien utilisé.

Mais un miracle quand même.

Alors donc, aujourd’hui, nous attendons un miracle.

Je ne sais même pas s’il y a vraiment des gens qui le préparent, qui l’encadrent, ou qui sauraient l’utiliser. Y en a-t-il ? J’en doute. Je n’en vois pas, pas ici en tout cas. Make bullshit great again, comme dit le banquier qui gère ce pays.

Face à l’effondrement, nous attendons un spectacle.

Face à l’effondrement, nous attendons un miracle.

Leonard Cohen chantait, dans l’album « The Future », en 1992, l’année de la Conférence de Rio, le premier sommet de la Terre, la « COP Zéro » en somme :

While we’re waiting
For the miracle, for the miracle to come

Pendant que nous attendons un miracle
Un miracle à venir

Est-ce tout ce dont nous sommes capables ?

Bonne nuit.

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4 commentaires pour L’effondrement et Pearl Harbor

  1. Laurent Soissons dit :

    En 1941, l’ennemi était assez clairement identifié, derrière des frontières ou des lignes de front. Il avait des éléments infiltrés dans le camp adverse, certes. Aujourd’hui, l’ennemi est partout, et chacun de nous est en partie notre propre ennemi.

    Cela dit, te lire est, comme souvent, une consolation. Merci pour cela.

  2. Le Monolecte dit :

    Sinon, juste en passant, ce qui a réellement permis de faire plier les nazis, ce n’est pas tout le pognon des USA, ni leurs effectifs, non, ce qui a réellement fait que nous ne parlons pas tous allemand, c’est le front de l’est et les 20 millions de Russes qui ont laissé leur peau dans la plus grande saignée de tous les temps. Sans cette hémorragie logistique pour les nazis, je pense que beaucoup des coups gagnants des alliés n’auraient même pas pu être envisageables.
    Heureusement que comparaison n’est pas raison, parce que je ne vois pas grand monde qui aujourd’hui serait prêt à s’engager à la même hauteur dans la grande bataille pour la survie de l’humanité.

  3. smolski dit :

    En 40 (suite logique à 18…) l’allemagne nazi et le japon étaient avant tout le fond de commerce des armes et des ressources états-uniennes. Lorsque les états-unis d’amérique se sont lancés à l’assaut du nazisme, cela a surtout permis au fascisme mondial (URSS comprise) de s’entre-dévorer dans la continuité de la curée entreprise.

    Aujourd’hui, le même fascisme mondial produit la bataille du climat, sauf que le climat, lui, y s’en fout, y fait son job de climat et se sera juste tant pis pour ceux qui lui font la guerre.

    Pour sortir de ces enchaînements concurrentiels, il est donc nécessaire de se défaire du propriétarisme et d’engendrer ainsi une nouvelle civilisation planétaire de type égalitaire, seule capable de rassembler et gérer efficacement les ultimes ressources au profit d’une survie commune, ce qui reste le mieux à espérer pour tous…

  4. paul dit :

    bon, alors, ce qui m’intéresse dans cet article c’est l’idée du miracle et de l’exemple de peal-machin…
    j’pense, ou je fais l’association d’idée contrainte, que ça remonte à loin. ça m’a renvoyé à cette étrange sortie de la fin du « Livre de Job » : après des pages de trucs pessimiste, tout d’un coup Job retrouve la foi, le monde devient « possible »…
    c’est souvent repris par un tas d’auteurs comme un texte anthropologique signant là la question de la dépression…
    nan…
    y’a aussi Girard… le miracle, c’est la « fausse solution » quand on n’en trouve aucune, c’est le bouc émissaire…
    or votre article me semble aller dans ce sens : on peut pas s’empêcher d’espérer un « miracle »… alors que y’a un tas de gens qui bien avant « la crise », indiquaient des « remédiations », voire bien plus « dur » que des remédiations à ce qui à un moment semble être insoluble…
    le poids de ce processus de « bouc-émissaire » dans les psychismes est tel, que les lanceurs d’alertes ne motivent qu’une toute petite part statistique des populations… qui écrasées par le rapport de force des « aveugles », sans compter la puissance des malfaisants, pas si peu nombreux que ça… rend les « sensibles » ou lucides… dépressifs…
    bon
    ben
    bonne continuation…
    à plus

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