Le piège de l’anonymat

Depuis sept ans exactement, j’écris toutes sortes de choses sur ce blog.

Une de mes principes de départ était que ce blog serait anonyme.

Un autre de mes principes de départ était que ce blog devait être supprimable d’un clic (un « kill switch », dans le jargon) : autrement dit, que tout ça puisse disparaître en un instant si nécessaire. Je savais bien qu’une telle fonctionnalité ne serait qu’un vœu pieu — tout ce que vous publiez sur le Web contemporain est immédiatement, répliqué, archivé, multiplié et figé, à votre insu, pour l’éternité et un peu partout, le téraoctet ne coûte pas cher – mais j’y tenais.

Je tenais surtout à l’anonymat.

C’est absurde, l’anonymat, tout cela est absurde en fait, mais essayons quand même de rentrer dans les détails. Ouvrons une parenthèse.

Pourquoi ce blog est-il anonyme ? J’avais déjà écrit quelques mots sur cette question, au tout début, mais essayons d’aller plus loin.

Pourquoi ce blog est-il, et restera-t-il anonyme ?

Ce blog restera anonyme parce qu’il est l’œuvre d’un lâche. C’est pas complètement faux, mais c’est un peu court. On peut le reformuler autrement, parler de prudence, du pudeur ou de tact. De peur du ridicule. De crainte du regard de l’autre. De manque de confiance en soi. De faible assertivité. D’enfance pas dépassée. De peur du rejet et de l’exil. Toutes ces sortes de choses.

Ce blog restera anonyme parce qu’il est l’œuvre d’un dépressif. Ou, plutôt que d’un dépressif, disons au moins, d’un dépressif chronique, ou d’un dépressif récurrent. J’ai déjà dit à peu près tout ce que j’avais à dire sur ce sujet, notamment dans le billet le plus lu en 7 ans, intitulé : « Il ne faut pas que ça se voie » . On ne croit pas les dépressifs. On ne respecte pas les dépressifs. On ne prend pas les dépressifs au sérieux. On n’attend rien d’un dépressif. C’est détaillé dans ce billet de septembre 2017, je n’ai pas grand-chose à y ajouter ou à en retrancher – je précise cependant que l’épisode dépressif qui a commencé à cette époque-là est derrière moi, bon débarras.

Ce blog restera anonyme parce qu’il est l’œuvre d’un professionnel, dans la deuxième décennie du XXIème siècle. Ce point-là est un peu plus compliqué, je ne crois pas l’avoir déjà développé.

Je suis un professionnel. Un salarié. Un travailleur. J’ai un emploi, dans l’informatique, et je ne peux pas me permettre de le perdre. Même si je sais que tôt ou tard, je le perdrai, parce que trop vieux tout simplement. L’avant-dernière fois, il m’avait fallu deux mois pour en retrouver un autre ; la dernière fois, il m’a fallu sept mois ; je sais ce qui m’attend la prochaine fois. Je suis bien placé pour savoir à quel point il est facile de virer quelqu’un dans la France contemporaine comme ailleurs, sans vrai motif, sans « cause réelle et sérieuse » comme on dit encore. Quelqu’un appuie sur un bouton, des gens compétents font le nécessaire, le problème est réglé.

Donc, je suis un professionnel. Et comme l’a très bien expliqué Frédérique il y a quelques mois dans le podcast « Double Vie » , le monde professionnel aujourd’hui c’est LinkedIn. Évidemment, ce n’est pas que LinkedIn, mais c’est LinkedIn qui résume le mieux le monde dit « professionnel » . Il n’y a pas d’anonymat sur LinkedIn. Ça se proclame « réseau social », ce n’est plus vraiment gratuit, mais vous n’êtes bien que le produit. Vous êtes un professionnel, vous êtes sur LinkedIn, vous êtes votre CV, vous êtes votre réputation, vous êtes vos connections, vous êtes votre image.

Votre image ne vous appartient pas. Votre nom ne vous appartient pas. Ils appartiennent à l’entreprise qui vous emploie, au système qui vous emploie. The Matrix has you. Dès lors, votre image, votre nom, ce que vous exprimez, doivent être compatibles avec les exigences de cette entreprise, de ce marché, de ce système. Oui, c’est totalitaire, mais c’est comme ça. Oui, « chargé des ressources humaines » , ça veut de plus en plus dire « commissaire politique » , tenu de s’assurer de la conformité idéologique des pions, oui, c’est totalitaire, mais c’est comme ça.

J’ai redécouvert récemment par hasard que mon contrat de travail fait dix-sept pages. Je ne sais pas combien de pages parlent de droit à l’image, de devoir de réserve et autres obligations fallacieuses. Je ne sais pas combien de pages j’enfreins à travers mes activités en ligne, ce blog et le reste, et je ne veux pas le savoir. Tout ce que je sais, c’est que c’est incompatible. Le monde professionnel n’a pas de place pour les hérétiques. Si ce blog porte mon nom, mon nom est mort professionnellement.

L’anonymat est un piège. Ce blog est un bloc. Je ne peux pas dévoiler un pan sans dévoiler tout le reste. Je pense parfois à ce mot célèbre attribué à Richelieu :

Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre.

Sept ans, six cent dix-sept billets, ça fait beaucoup de lignes.

L’anonymat est un piège. Il me permet d’exprimer toutes sortes de choses que je ne pourrais guère exprimer autrement. Il m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans certains cheminements que je n’aurais imaginé. Il m’a aidé à explorer, à formaliser, à dé-liquidifier ; parfois à avoir des retours inattendus, surprenants, enrichissants voire bouleversants ; parfois à me tromper, à comprendre que je m’étais trompé et à faire demi-tour. In fine, il m’a aidé à me construire, un peu. Le chemin se fait en avançant.

Mais c’est un chemin de radicalisation, comme on dit maintenant. Plus j’exprime, moins c’est exprimable. Plus je m’exprime, plus j’aggrave mon cas. Si encore j’avais su me tenir à l’écart des sujets trop sensibles – exemples au hasard : Mélenchon, Macron, piège à … –, si je m’en étais tenu à des sujets plus doctes — exemples au hasard : Big Data, Plan Schlieffen, etc –, si je ne m’étais pas trop laissé aller en somme, alors il serait peut-être resté envisageable un jour de mettre mon nom sur ces textes. Mais là, il est plus que trop tard.

L’anonymat est un piège. J’ai écrit il y a longtemps que ce blog fait partie de ce qu’on ne peut pas me prendre. Mais c’est absurde. Personne ne me prendra jamais rien. Tout le monde s’en fout, en fait. Et c’est probablement mieux ainsi. Comme disait Umberto Eco, plus précisément Jacopo Belbo, à lui-même :

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

Alors parfois je me dis que c’est pas si mal ce que j’ai écrit. Il y a beaucoup de déchet, mais tout n’est pas à jeter. Il y a des trucs qui mériteraient d’être repris, retravaillés, approfondis. Il y a même des trucs qui mériteraient un peu de publicité, qui pourraient intéresser quelques honnêtes gens. Et puis non. Non, non et non. Ça n’arrivera pas. Il ne faut pas que ça arrive.

Alors parfois, au détour d’une conversation avec des collègues, des cousins ou d’autres personnes rencontrées par hasard, je me rappelle de tel ou tel billet qui explorait un peu plus le sujet qu’on vient d’effleurer pourrait les intéresser. Il suffirait d’en parler, ou d’envoyer le lien. Ça les intéresserait peut-être. Mais il ne faut pas. Il ne faut pas que ça arrive.

Symétriquement, il est arrivé qu’un billet me soit inspiré par une discussion quelques jours auparavant, en soit le prolongement, l’approfondissement ou le contre-point. Il serait facile d’envoyer juste le lien à mes interlocuteurs. Ça les intéresserait peut-être. Et puis non. Il ne faut pas céder à cette tentation. Il ne faut pas me griller. Il ne faut pas que ça arrive.

Et puis parfois, je me dis que ça me plairait que ma fille, un jour, quand elle sera en âge de comprendre, lise ça, tout ou partie, sache que son père a écrit ça, a pensé ça, a ressenti ça. Mais ça n’arrivera pas. Elle ne saura jamais. C’est mieux pour elle. Il vaut mieux qu’elle ne me ressemble pas, qu’elle soit elle-même et qu’elle évite tout risque de contamination. Il ne faut pas que ça arrive.

Plusieurs personnages importants de « The X-Files » (ah, les années 1990s…) sont anonymes, et ne sont connus que sous des noms génériques, notamment « The Cigarette-Smoking Man » (généralement appelé « l’homme à la cigarette » dans les versions francophones), « The Well-Manicured Man » (aucune idée de son nom dans les versions francophones) et « Deep Throat » (faut-il traduire ?).

Dans le cultissime épisode « Musings of a Cigarette Smoking-Man » , diffusé à l’automne 1996 en Amérique du Nord, dans une séquence supposée se dérouler dans la nuit du 24 au 25 décembre 1991, pendant les dernières heures de la dissolution de l’Union Soviétique, faisant face à un événement beaucoup plus important dans une base secrète en Virginie occidentale, l’un dit à l’autre :

How many historic events have only the two of us witnessed together, Ronald? How often did we make or change history? And our names can never grace any pages of record. No monument will ever bear our image. And yet once again, tonight, the course of human history will be set by two unknown men… standing in the shadows.

Combien d’événements historiques n’ont eu pour témoins que nous deux, Ronald ? Combien de fois avons-nous fait ou changé l’Histoire ? Et nos noms ne figureront jamais sur aucun registre. Aucun monument ne portera jamais notre visage. Et pourtant, ce soir encore, le cours de l’Histoire humaine va être décidé par deux hommes anonymes… debout dans l’ombre.

Ce blog, comme tout le reste, ne portera jamais mon nom, ne portera jamais mon visage.

Les gens que je fréquente, collègues de travail notamment, ne liront jamais ce que j’écris. C’est comme ça. C’est pas grave.

Ma fille ne lira jamais ce que j’écris. Ma fille ne s’intéresse déjà plus à ce que j’ai à lui dire. C’est normal. C’était prévu. C’était prévisible. C’est la vie. C’est comme ça. C’est pas grave.

Ma femme, la mère de ma fille, ne lira jamais ce que j’écris. Si elle lit un jour ce que j’ai écrit, elle me maudira, et ensuite elle me détruira. C’est comme ça. C’est pas grave.

Qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

J’avais prévenu, tout cela est absurde.

Refermons la parenthèse.

Bonne nuit.

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6 commentaires pour Le piège de l’anonymat

  1. smolski dit :

    Agnostique à poil dur, la puissance totale de qui que ce soit, où que ce soit opérant directement sur le déroulement de notre destin communautaire ne m’apparaît pas, sinon suggérée, c’est à dire instrumentalisée, au même titre que les déités communes, érigées ça et là concurremment à la réalité.
    Depuis certains acteurs il peut y avoir des cibles, mais pas de globalité temporelles.

    Nous sommes de plus en plus fichés bien sûr, cela ne fait pas de doute, reste que la coordination de tous ces fichages dans le but d’une manipulation d’ensemble n’a aucun sens, c’est juste du calcul, pas du raisonnement.
    La pensée n’a ni début ni de fin en soi, elle n’est réelle que dans son instantanéité, une fois figée, elle s’égare et se dissout dans la confusion du temps qui passe…

    C’est le principe indivisible de la pilule rouge ou/et de la pilule bleue façon Mattrix en quelque sorte. 😉

  2. Le Monolecte dit :

    D’où l’intérêt de la retraite : le moment où ta fille pourra te lire.

  3. Le Monolecte dit :

    Tu sais que j’ai fait le choix inverse. D’ailleurs mon blog est dans mon CV. Effectivement, ça fait énormément de monde qui ne veut pas bosser avec moi. Mais il arrive qui si, quand même. En général, ce qui reste, c’est des boites dont je sais qu’elles sont compatibles avec ce que je suis, donc plutôt des gens avec qui on a envie de bosser, qui savent qu’ils ne sont pas maltraitants ou sexistes, par exemple, ou qui — pour le moins — aspirent à ne pas l’être. Ce qui est finalement fort pratique, non? Même s’il est affreux de découvrir à quel point ils ne sont pas nombreux…

  4. Anonyme dit :

    plus ça va plus l’anonymat semble le dernier des luxes…
    et je trouve très élégant que l’intelligence que je vous constate à chaque billet (sans tout encenser, rassurez-vous, mais c’est l’occasion de le signaler), soit ainsi offerte sans contrepartie.
    louis lachenal, fameux alpiniste dont je lisais récemment la biographie, a cette phrase que j’ai adopté et que je vous propose : quand on lui demande pourquoi il ne communique pas plus sur ses exploits montagnards il répond que « la vraie gloire est affaire privée ».
    bien amicalement par écrans interposés.

  5. paul dit :

    le truc que j’ai trouvé « absurde » quant à mon expérience des blogs et divers sites, c’est qu’au bout d’un certain temps, chiffrables en années, c’est pas la question de l’anonymat qui m’a fait lever le pieds, mais celle du désir caché que je ne voyais plus ou pas ou jamais vu de tout ça.
    Me suis dit que c’était le prolongement de mes carnets de terrain, manuscrits, où progressivement, je notais plus de trucs intimes, genre idée semblant pas si conne que ça sur le moment, mais quand même genre « les fraises sont rouges » après un pêtard trop dosé. Je me relisais dans ces carnets, pour reprendre, autant une note de lecture qu’un idée dont je cherchais l’expression, le développement.
    et puis « on » nous a proposé les « partage », la publication « gratos », et la jouissance de cette mégalomanie que permet le bricolage informatique de serveurs lointain ou domestiques…
    et puis… ben les retours, même quand ils sont intéressants, intellectuellement hein j’entends, renvoient peu à peu au fait que les « autres », lecteurs, sont anonymes, même quand ils prétendent dévoiler leur identité : la frustration qui fait mal, c’est de se déplacer, voire seulement de proposer de se déplacer, pour continuer le « partage » prétendument engagé chacun derrière son clavier, et quand on arrive à l’adresse indiquée, ben, waou… en fait c’est pas la bonne adresse… ou mieux encore mais moins fréquent, on y va, c’est la bonne adresse, mais là, c’est comme à la suite de certains échanges pour rencontrer un « patron », des partenaires d’affaire, parce qu’on crêve la dalle, mais qu’on arrive quand même à se fabriquer un discours, des élans, et qu’on est frais après la route, et que « l’autre là » : mince ! vous êtes venu !!!!! »
    des fois, le dialogue est moins poétique hein…
    ben pour les blog perso, c’est le même truc en pire parce qu’il y a de « l’affectif ». on se doute bien que de l’autre côté, on va pas rencontrée une super nana… mais on dérange quand même vachement hein, rien que parce que on a fait le voyage et que l’autre, non…
    ce qu’il y a comme révélation pour soi-même sabre le narcisse de quelques grille théorique que ce soit depuis Freud.
    Alors, on se dit qu’on écrit et publie « pour soi »… mais que c’est pas « la peine », voire pire, ça entretient la peine de la frustration auto-anticipée d’un élan à l’autre…
    cracke
    et le truc absurde donc, c’est que je me suis mis à fabriquer des scripts de blog, hyper minimalistes, dont même l’index de lecture n’est accessible que par un login/mot de passe…
    au bout d’un autre certain temps, ben, de faire l’effort de me loguer pour écrire ou me relire, ça m’a gonfflé menu, parce que ça relançait le débat intérieur du « pour qui t’écris, pourquoi tu te caches, pourquoi t’as peur de pas être lu alors que tu publies… » qui ne mêne à rien…
    ben si
    en fait
    comme vous je continue, puisque je viens pisser de la ligne en vous faisant ce commentaire…
    c’est pas absurde en fait
    ça n’a rien d’un rocher d’impiété sysiphien
    c’est l’expression du fait que même Job, ou tout dépressif, à encore l’élan à l’autre de se/s’en dire quelque chose, que donc, il est vivant…

  6. Abby dit :

    .. Était venu le temps pour moi, j’ai choisi de supprimer entièrement mon blog Rubikscubations. Des centaines d’articles, d’idées confuses et désespoirs. Je me suis laissé un an pour faire le tri, retravailler les meilleurs réflexions. Mais l’alchimie est en moi, et je suis soulagée d’avoir Killé ce tas de mémoires lourdes. Juste un petit témoignage. Amitiés !

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